LES AMOURS ĖPISTOLAIRES

VERSUS « LA POSTE »

Ce matin j’ai interpellé un facteur devant lequel je passais :

« Alors comme ça, sans le timbre rouge on ne va plus pouvoir envoyer une lettre d’amour ? »

« Ah mais si, me répond il, vous l’enverrez en lettre verte ! »

« Vous n’y pensez pas !  Dire je t’aime en trois jours ? Vous ne savez donc pas que dire je t’aime est toujours très urgent ?»

Ça l’a fait rire…

Voilà, c’est fait : les fonctionnaires de La Poste, établissement public bien que de statut privé, ont concocté un « mode d’emploi de la lettre urgente » qui, depuis ce 1er janvier 2023, suppose qu’elle soit préalablement trafiquée par la sacro-sainte société numérique.. Il faut dire que l’exemple vient de bien plus haut, et que le tsunami digital n’a pas fini de faire des vagues. Impossible de l’arrêter : vous savez bien, on n’arrête pas le progrès.

Avec sa disparition nous venons donc d’apprendre que nous possédions un trésor inestimable : le timbre rouge ! Je vous explique.

Le timbre rouge vous garantissait qu’une lettre partie en France de n’importe quelle ville, arrivait à destination de l’une des 35 000 communes du territoire dès le lendemain ! Une belle performance et une belle réussite pendant des années, dont La Poste pouvait être fière. Désormais, pour qu’une lettre soit distribuée du jour au lendemain vous devrez d’abord la transmettre à un centre spécialisé dans la numérisation, où elle sera scannée puis imprimée en noir sur papier ordinaire, et mise sous enveloppe pour être distribuée par le facteur. Votre original lui, sera, tenez-vous bien, conservé un an puis….détruit ! Waouh ! (A moins que ce ne soit : Grrrr !)

Alors qu’il était si fabuleux, lorsque, submergés par une irrésistible bouffée d’amour, de pouvoir saisir une feuille blanche (ou de couleur), peut-être aussi une plume avec une encre choisie plutôt qu’un stylo à bille, et d’y exprimer toute son inspiration amoureuse, de la mettre fébrilement dans une belle enveloppe (peut-être, pourquoi pas, de couleur aussi), puis de courir au bureau de poste le plus proche (avant la levée du courrier !), pour qu’après avoir humidifié de sa langue et collé le fameux timbre rouge, nous soyons certains que LA lettre déposée dans la grande boîte soit entre les mains aimées dès le lendemain…

Mais non, rembobinez et ne rêvez plus ! Désormais la spontanéité de ce mouvement amoureux est soumise à un mode d’emploi technique incontournable, qui porte le nom poétique d’e-lettre (prononcez ilettre svp).

Aïe ! Les conséquences de cette invention sont moins anodines qu’il n’y paraît, tant pour nos amours épistolaires personnelles, que celles de la littérature épistolaire en général.

Imaginons qu’il existe encore quelque part un « Albert Camus » qui écrive des lettres d’amour, comme celles dont j’ai écouté des extraits lors d’une promenade à la maison de Maria Casarès l’été dernier en Charente, en compagnie de mon amoureuse. Car pour Camus, qui était souvent absent et se disait mal à l’aise face au téléphone, la lettre est le véhicule de l’amour. Amoureux fou de la tragédienne dont il est devenu l’amant, leurs échanges constituent une somme époustouflante et irremplaçable d’écrits amoureux, « au lyrisme et à l’érotisme absolus » (Correspondance 1944-1959 Gallimard).

Ainsi l’écriture était elle pour Camus un moyen d’expression bien plus puissant que la parole, tant par le choix de mots que par l’effet de leur lecture, car l’esprit entend  autrement que l’oreille.

Exemple : Je ne t’ai jamais séparée de ton corps. Mais bien que je sois littéralement intoxiqué par ce corps, je ne t’ai jamais désirée ni prise en t’oubliant, toi. C’est l’acte d’amour depuis que je te connais. Avant c’était l’acte, voilà tout.

Le 30 décembre 1959, Albert Camus écrit à Maria Casarès : Pour le moment je rentre et je suis content de rentrer, A mardi ma chérie, je t’embrasse déjà, et je te bénis du fond du cœur. Il décédera sur le chemin du retour dans un accident de voiture, le 3 janvier 1960.

Comment les «Postiers» ont-ils pu imaginer que les lettres manuscrites d’auteurs contemporains dont la valeur pourrait rejoindre, pourquoi pas, celle d’un Albert Camus à son Cher amour, ou d’un Victor Hugo à Juliette Drouet, ou à tant d’autres, pourraient être stockées dans un serveur informatique, à la merci de n’importe quel piratage, et qui plus est, seront systématiquement détruites au bout d’un an ?

Ce n’est peut-être là que le résultat de la danse des fanatiques des coupes budgétaires, des raisonneurs et rationalistes en tous genres, capables de justifier n’importe quoi avec un tableau Excel. Ils sont malheureusement dotés d’une ambition et d’un ego incontrôlables, tout en étant démunis de la culture générale qui leur serait pourtant si nécessaire pour gouverner intelligemment et ne pas abuser de leur pouvoir.

Si je n’ai parlé jusqu’à présent que du contenu d’une lettre manuscrite, je n’oublie pas la calligraphie, reflet de la personnalité de l’auteur. Dès la lecture de l’enveloppe d’une lettre nous savons que c’est elle ou lui qui nous écrit, et nous aimons regarder et lire cette écriture. C’est pourquoi nous désirons souvent garder ces lettres, pour les revoir, les relire, les toucher et respirer à nouveau l’air du moment de leur réception…

Enfin, puisque nos envois ne seront plus que des copies, que vaut une copie ? Par son caractère unique et émotionnel, la lettre d’amour manuscrite est toujours une œuvre d’art, quel qu’en soit l’auteur. L’amoureux qui écrit est un artiste à part entière. L’œuvre originale ne vibre pas de la même façon qu’une copie : elle possède une puissance charnelle unique grâce à la main qui s’est posée sur le papier, la plume qui a tracé les lettres, l’enveloppe qui l’a respirée ….

J’en veux pour preuve anecdotique, la lettre que j’avais adressée comme chaque jour, à Bruxelles où habitait un amour de jeunesse inoubliable, alors que j’avais contracté une angine blanche, maladie particulièrement contagieuse. Elle m’a répondu par retour en manifestant beaucoup de joie parce que je la lui avais transmise : elle trouvait que c’était comme si je l’avais prise dans mes bras et embrassée….

Le moment venu abandonnez donc l’idée de recourir à la stupide et destructrice e-lettre de La Poste pour vous exprimer. Vous trouverez bien le moyen de faire parvenir vos précieuses déclarations par d’autres moyens : l’amoureux et l’amoureuse manquent rarement de persévérance, et encore moins d’imagination ! Et vous y parviendrez d’autant mieux que, comme nous ne sommes pas totalement naïfs, et pas encore aveugles, la disparition de La Poste pour être remplacée par des transporteurs privés poursuit son bonhomme de chemin depuis ce 1er janvier 2023, tout comme d’autres institutions, également déjà sous perfusion d’Excel…

Alexandre Adjiman

Le 4 janvier 2023

Dans mes lectures :

« Les sept nuits de la reine » Christiane Singer, Albin Michel, Le livre de poche, 2022

« Éloge du mariage, de l’engagement, et autres folies » Christiane Singer, Albin Michel, Le livre de poche, 2000

« Excel m’a tuer, L’hôpital fracassé », Dr Bernard Granger, Odile Jacob, 2022

« Fragments d’un discours amoureux » Roland Barthes, Le Seuil, Le livre de poche 1977

«1,2,3 bonheur,  Le bonheur en littérature » Gallimard, collection Folio 2006

« Seul ce qui brûle … »

« Seul ce qui brûle » est le titre d’un roman de Christiane Singer, récit d’une folle passion d’amour inspiré d’une nouvelle de Marguerite de Navarre qui se déroule au XVI ème siècle.

Si la plupart des philosophes condamnent les passions comme grandes perturbatrices de la raison, cette brûlante et vertigineuse histoire révèle ici les atouts insoupçonnés de ce sentiment, qui s’est vu confronté à un abîme de flammes et de souffrances. 

Je sens votre esprit s’aiguiser et se délecter d’avance de la suite. Malheureusement je ne peux vous dévoiler ici l’histoire dans ses détails car vous y perdriez en intérêt et en plaisir de lecture, et je m’en voudrais terriblement, D’autant que pour que rien ne manque à ce plaisir, le roman a obtenu en 2006 le prix de la langue française. Vous ne regretterez pas vos 4,50 €

Si je vous en parle tout de même, c’est que j’ai trouvé dans la puissance de cette passion un lien avec l’actualité dans la condition des femmes aujourd’hui, en Iran.

Tout commence le 13  septembre 2022. Les agents de la police dite de la moralité arrêtent une jeune femme de 22  ans d’origine kurde, Mahsa Amini, pour un voile qu’ils jugent mal ajusté. Mahsa Amini décédera trois jours plus tard à l’hôpital où elle avait été transférée dans le coma, et ses funérailles seront suivies d’une explosion de colère qui se propage dans tout le pays.

Dès lors, partout le mur de la peur cède et les femmes prennent des risques considérables en défiant le régime par des manifestations dans la rue, voile retiré, parfois même brûlé. Des risques ? C’est peu de le dire ! Qui peut décider de sortir dans la rue en sachant qu’il ou elle pourrait ne plus revenir, ne plus jamais revoir sa famille, perdre la vie sous les balles, ou être arbitrairement arrêtée, violée ou torturée ?

C’est une résistance certes, mais à la différence de celle des résistants que nous connaissons dans les conditions de guerre, qui œuvrent le plus souvent dans l’ombre, elles résistent à visage découvert, au sens propre comme au figuré !

Soyons précis : ces iraniennes sont des kamikazes, elles affrontent le suicide  en toute connaissance de cause. Mais ce n’est pas un suicide pour déserter la vie ! Bien au contraire, elles prennent le risque de mourir par amour et passion de la vie, et c’est cette passion qui brûle en elles, qui est leur flamme, et qui les fait scander « Zan, zendegi, azadi ! », « Femme, vie, liberté ! » 

Qui sont ces femmes, comment en sont-elles arrivées là ?

L’Iran est un pays d’environ 85 millions d’habitants. Le régime a estimé qu’il comportait 21 millions d’illetrés (2014), et nous pouvons imaginer que la majorité d’entre eux sont des femmes, puisque depuis l’avènement de la République Islamique (1979) les filles n’ont pratiquement plus accès à l’école.

Mais les iraniennes ont connu des conditions de vie équivalentes à celles qui prévalaient en occident dans les années 60. Elles étaient députés, ministres, médecins, journalistes, enseignantes, portaient des habits colorés, des mini jupes….. élevaient leurs enfants, et se déplaçaient librement. Leurs revendications d’aujourd’hui ne sont pas un fantasme, et si les jeunes femmes manifestantes n’ont pas connu cette époque, leurs mères la leur ont certainement racontée.

Avec la révolution islamique la polygamie redevient légale, l’âge minimum du mariage des filles passe de 15 à 9 ans et l’absence du port du voile est puni de 70 coups de fouet. Les hommes reçoivent tous pouvoirs de décision concernant leur famille, y compris les déplacements de leur femme, l’éducation religieuse, la garde des enfants. L’école est inaccessible. Elles sont enchaînées.

Est-il humainement possible de vivre une aussi grande brutalité de changement de conditions d’existence ? L’étincelle Mahsa Amini a mis le feu aux poudres, et dans « Ce qui brûle » le héros, l’amoureux fou, est persuadé que les femmes portent en elles des ressources d’essence divine leur permettant de dépasser le réel, de le traverser pour aller au delà et affronter la mort.

(Extrait : arrivé au terme de sa vie, l’homme qui a vécu la passion que je vous disais se confie à un ami qui lui est cher en ces termes) « Je veux surtout dans cette lettre vous parler des femmes. Vous vous étonnerez peut-être que, si près de la mort, je parle des femmes et non de Dieu. C’est que cette distinction m’apparaît de plus en plus factice. Quelle voie pourrait mener ailleurs qu’à l’unité première ? Et si j’osais aller jusqu’au bout de ma pensée, je vous dirais : quelle voie peut nous mener ailleurs que nulle part, puisque c’est là notre matrice première et dernière, ce nulle part de vertige que, bien avant la mort, les femmes savent si bien nous ouvrir ».

Je ne peux pas omettre de dire que les iraniens aussi, les hommes donc, brûlent désormais de la même passion pour la vie et la liberté que les iraniennes. Ils participent et encouragent le mouvement, même si pendant des années ils ont gardé le silence, se rendant complices par inaction. Nul ne peut les juger, car nul ne peut dire quel serait son comportement sous la torture ou un régime de la terreur.

Aujourd’hui ce régime reste de fer, et jette les hommes en prison ou les condamne à mort par centaines pour avoir participé à des manifestations de soutien à la cause des femmes, lesquelles poursuivent leur combat quotidien. En parler c’est le minimum que nous puissions faire, et aussi contribuer à diffuser la vidéo qu’elles ont faite pour nous, en français, comme elles le demandent (en pièce jointe).

Au delà de l’Iran, il me semble que s’enquérir de ce qui brûle chez nos amis, ou chez nos hommes politiques, peut nous renseigner assez bien sur ce qu’ils considèrent être essentiel dans leur vision de la vie.

Ainsi, chez le président ukrainien Volodymyr  Zelensky, il ne fait aucun doute que c’est la liberté de son pays, son indépendance, l’amour de son peuple, de son histoire, de sa patrie, de ses soldats…. qui brûlent en lui.

Mais qu’est-ce donc qui brûle chez Emmanuel Macron lorsqu’il tend la main au président iranien Ebrahim Raïssi (20 septembre) ou qu’il s’installe dans la loge de l’émir du Quatar (15 décembre)  pour le match France-Maroc ?

Et puisque nous arrivons au terme de cette année 2022, peut-être avez-vous déjà une idée de ce qui fera de vous une iranienne ou un iranien, et brûlera en vous en 2023 ?

Alexandre Adjiman

le 16 décembre 2022

Je joins donc l’émouvante vidéo des jeunes combattantes iraniennes (5’27 »). J’ai retenu celle-ci parmi de nombreuses autres car elle présente la particularité d’avoir été publiée dans « Le Temps », le quotidien Suisse. Cette publication m’est apparue comme un événement remarquable par l’abandon de leur neutralité légendaire par les Suisses, pour ce parti pris en faveur des iraniennes. Tout de bon les Suisses ! Faisons circuler, les iraniennes et les iraniens le sauront et cela leur donnera encore plus de force!

Dans mes récentes lectures :

« Lettres persanes », Montesquieu, 1721, Éditions Magnard, 2013

« Ce qui brûle », Christiane Singer, Éditions Albin Michel, 2006, Le livre de poche

« Le Diable n’existe pas »  film réalisé par Mohammad Rasoulof avec Ehsan Mirhosseini, Shaghayegh Shourian (2020), sur l’Iran et le quotidien des Iraniens.

« Impromptus », André Comte Sponville, Presses Universitaires de France, 1996

« Il avait plu tout le dimanche » Philippe Delerm, Mercure de France, Folio, 1998

https://youtu.be/FAvG_YApfwg

Vidéo : copyright YOUTUBE

Un tableau ne s’explique pas…

Par les temps qui courent nous avons besoin d’Art, de quitter le réel pour voir la vie sous un autre angle, et c’est pourquoi j’ai toujours eu des artistes parmi mes amis.

« Vu sous cet angle » est justement le titre de la chronique d’un ami, guide professionnel au Louvre, mais aussi beaucoup dans le Val de Loire qu’il affectionne particulièrement, Bruno de Baecque. Il visite des expositions, prend des photos, et « guide » notre regard vers un ailleurs…

Sa chronique du jour, que j’ai envie de partager avec vous, nous emmène au Musée d’Orsay qui consacre une exposition au peintre norvégien Edvard Munch, dont le tableau le plus célèbre est « Le cri »….

S’il n’y a pas beaucoup de gaîté dans les tableaux de Munch, il y a beaucoup d’émotion, des émotions simples qui nous parlent, des émotions qui nous rappellent que nous sommes vivants….C’est beaucoup !

C’est ici : https://vusouscetangle.net/chronique/munch-ne-crie-pas-il-peint/?utm_source=mailpoet&utm_medium=email&utm_campaign=chroniques

Merci Bruno !

Alexandre Adjiman

le 13 décembre 2022

Spinoza et la pichenette de Dimorphos.

Mardi 26 septembre 2022, à 1h15 du matin, un vaisseau de l’agence spatiale américaine a donné une pichenette à l’astéroïde Dimorphos, dans le but de le faire dévier de sa trajectoire. Enfin… une pichenette très spéciale, à 30 000 kms/h, sur une cible qui mesurait 170 mètres de diamètre, et après avoir parcouru 14 millions de kilomètres !

Explosion de joie au centre spatial américain ! On peut bien le comprendre, pour peu que l’on se soit essayé au tir à la carabine sur des ballons en mouvement à un stand de foire !

Car comme vous le savez sûrement, tout bouge tout le temps : notre planète d’où le vaisseau américain est parti, mais aussi toute sa galaxie, dont la voie lactée, et l’Univers pour cause d’expansion ! Enfin bien sûr le minuscule astéroïde Dimorphos, dont on a justement voulu modifier la trajectoire par cette action….

Si les ingénieurs et scientifiques ont pu toucher Dimorphos malgré le nombre incroyable de données nécessaires pour y parvenir, c’est que l’Univers est calculable : tout y est donc parfaitement prévisible.  On n’imagine pas en effet que cet exploit soit le résultat du hasard ou de la chance. De ce point de vue, il est possible d’affirmer que la « construction » de l’univers est parfaite.

Si aujourd’hui nous avons les moyens de ne pas en douter, ce n’était pas le cas au XVIIe siècle.

Pourtant Baruch Spinoza (1632/1677), philosophe néerlandais, juif sépharade (du Portugal), est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont une « Éthique » qui s’appuie déjà entièrement sur l’idée d’un Univers parfait et calculable !

Une éthique est une discipline qui a pour objet de proposer une façon de naviguer à travers la vie. Elle est souvent confondue avec la morale, car la morale est généralement associée à une éthique.

En quoi consiste l’Éthique de Spinoza ?

Très résumée, son intuition est que puisque l’observation du fonctionnement de la Nature montre qu’elle est parfaite, et Dieu étant lui-même considéré dans la Bible comme incapable d’imperfection, les deux se confondent : Dieu et la Nature ne sont donc qu’une seule et même « substance », selon sa terminologie.

Cette idée n’est pas du goût des instances religieuses de sa communauté qui, bien qu’il soit croyant, l’accusent d’athéisme. Spinoza nie être athée, mais refusant obstinément de modifier son point de vue, il est excommunié en 1656. Il poursuit néanmoins ses réflexions, et son Éthique sera publiée peu après sa mort, en 1677.

La performance de la pichenette donnée à Dimorphos est une introduction au principe de fonctionnement de l’Univers sur lequel Spinoza va construire son « éthique », à savoir qu’il n’y pas d’effet sans cause.

En effet, tout évènement résulte d’une cause : qu’elle soit ou non connue, que l’évènement puisse ou non s’expliquer, ne modifie pas l’idée qu’une cause existe. Depuis Spinoza seules quelques avancées scientifiques nées de la physique quantique permettent de penser qu’il pourrait exister des événements sans cause, mais cela n’est pas encore complètement démontré.

Spinoza pousse le raisonnement très loin, jusqu’à dire que la conséquence de cette situation permet d’affirmer que tous les élèvements à venir préexistent déjà…

Est-ce à dire que TOUT serait prévisible ? Oui et non.

OUI, car l’enchaînement des causes et des effets sera toujours logique au regard du fonctionnement de l’Univers qui est immuable, mais NON, elles ne sont pas pour autant prévisibles car notre cerveau n’a pas toujours la capacité de voir toutes les conséquences des évènements dont nous sommes pourtant la cause…

Des exemples ? Oh c’est très simple ! Certains dysfonctionnements climatiques que nous voyons aujourd’hui ne sont-ils pas reconnus comme la conséquence directe de nos décisions de bétonner, de détourner des rivières, de polluer, de déraciner…  dont nous avons compris, mais un peu tard, le rôle initiateur ?

L’Éthique de Spinoza préconise donc le respect du fonctionnement de la Nature dans les décisions que nous avons à prendre. Il ne le savait pas, mais sa vision est l’un des tous premiers pas vers une attention portée à l’écologie ! Il est probable qu’il aurait soutenu avec force l’idée de sobriété dans les choix de gouvernement de la société… et dans nos choix personnels.

Lorsque nous prenons des décisions contraires aux lois de la Nature, Spinoza les qualifie « d’inadéquates ». Difficile de faire plus simple et plus explicite, non ?

Par extension du principe de cause à effet, et par expérience, nous savons que les multiples décisions que nous prenons au quotidien génèrent des conséquences qui s’avèreront plus tard avoir été adéquates ou… inadéquates, au regard de nos intentions initiales.

Des exemples ? Changer de métier, s’unir, déménager, se nourrir… tous ces évènements sont bien sûr des « causes » qui génèrent des effets dont nous ne percevrons qu’avec le temps s’ils se sont révélés conformes à nos espérances. Dans nos décisions d’ordre personnel, c’est à notre propre nature qu’il s’agit de se conformer, celle que nous sommes censés connaître, en prenant des décisions en « adéquation » avec celle-ci.

Si la philosophie de Spinoza semble à la fois logique, belle et d’une certaine simplicité grâce à des prises de décision logiques et rationnelles, peut-elle nous permettre de vivre une « vie bonne » comme il le prétend ?

Je rappelle qu’un peu plus tard les philosophes des Lumières ne disaient pas autre chose, avec leur exigence de s’appuyer sur la Raison pour rêver d’un fonctionnement de la société qui permettrait « liberté égalité et fraternité ». Et que concernant Dieu, Voltaire en fera « le grand horloger », tandis les francs-maçons en feront « le Grand Architecte de l’Univers ».

Malheureusement l’Histoire et les informations dont nous sommes gavés chaque jour font beaucoup plus que nuancer certains éléments de l’Éthique.

Pourquoi tant de décisions quotidiennes sont-elles inadéquates !? Pourquoi tant de guerres, de dictatures, de décisions politiques inégalitaires, de misère, d’intolérance, et parfois tout simplement de relations tendues avec notre voisin(e), des amis, de la famille ….? !

Spinoza n’aborde pas cette question, mais analysant ce que nous sommes il affirme que le moteur de nos décisions serait le « DÉSIR ». Le Désir est l’essence de l’Homme, écrit-il. Autrement dit c’est le Désir qui nous différencierait des animaux.

Eh bien je trouve que c’est une très bonne nouvelle ! Grâce à nos désirs nous avons des sentiments, des émotions, nous sommes capables d’amour, de jugements, d’erreurs, d’opinions, et de pulsions de vie qui boostent notre imagination et notre créativité…. !

De là conclure que le Désir pourrait être le grain de sable et la cause inadéquate de note incapacité à nous conduire selon son Éthique, il n’y a qu’un pas…

Que la philosophie de vie de Spinoza soit austère et difficile cela ne fait aucun doute, et telle fut sa vie : austère et difficile.

Néanmoins, elle me semble surtout être une philosophie de l’action et de la responsabilité. Car si nous admettons que la logique de l’enchainement inéluctable de cause à effet est vraie, nous devons admettre, et Spinoza l’affirme, qu’elle n’est pas une fatalité, et qu’elle n’empêche nullement notre libre arbitre d’exister !

Notre libre arbitre consiste en présence de chemins pour sortir d’une situation inadéquate. Même si d’après Spinoza « tout est déjà écrit », (comme l’affirme également une philosophie arabe, maktoub), et pour les mêmes raisons « tout peut encore s’écrire » : il faut pour cela décider d’en être nous-même la cause, pour permettre que les effets se produisent.

Si vous doutez de votre libre arbitre, voici quelques exemples qui prouvent son existence, et la possibilité de donner une pichenette à des situations inadéquates afin les faire dévier de leur trajectoire : de la résistance en cas de guerre ou d’oppression, de la désobéissance civile, de la solidarité, les manifestations des Iraniennes, le courage et la force mentale des prisonniers dans les camps de la mort, de l’insoumission, de la transgression….

Malgré la reconnaissance mondiale de son apport à la philosophie, et des voix qui s’élèvent pour le réhabiliter, Spinoza est encore aujourd’hui un excommunié. Il a néanmoins eu plus de chance que Giordano Bruno, brûlé vif au Campo de’Fiori à Rome en 1600 comme hérétique, pour avoir défendu les thèses (jugées inadéquates…) de Copernic sur l’héliocentrisme. Bon, lui non plus n’est toujours pas réhabilité par son Église…

Ainsi nous voyons clairement qu’une absence de décision peut être aussi inadéquate qu’une autre que nous prenons….

Alexandre Adjiman

le 19 octobre 2022

Dans mes lectures :

« L’Ethique dans tous ses états », Axel Kahn, 2019, Editions de l’Aube

« Spinoza, Méthodes pour exister », Maxime Rouere, 2010, Edition CNRS

« Le miracle Spinoza, Une philosophie pour éclairer notre vie »2017 Librairie Fayard

« Le problème Spinoza », Irvin Yalom, 2018, Le livre de poche

« Vivre avec nos morts », Delphine Horvilleur, 2021, Gallimard

« Se vouloir du bien et se faire du mal, Une philosophie de la dispute », Maxime Rouere, 2022, Flammarion

« Désobéir » Frédéric Gros, 2017, Librairie Eyrolles

C’était Charles III… avant Charles III !

Actualité oblige, Alain-Georges Emonet, contributeur émérite à VERSUS, nous narre ici avec sa verve habituelle, sa rencontre épique avec le futur roi d’Angleterre tout juste un mois avant que son destin ne soit bouleversé…. Mais ne vous y trompez pas, c’était en 1977, et non en 2022….!

Depuis 1907, Deauville vit à chaque été au rythme du « jeu des rois » autrement appelé polo. Depuis cette date, la ville du Duc de Morny accueille les pratiquants les plus talentueux ou les princes les plus joliment couronnés de ce sport.

70 ans plus tard, se pose sur la piste d’atterrissage de l’aéroport de Deauville Saint Gatien un avion aux armes de la couronne d’Angleterre. En descendent écuyers, soigneurs et joueurs d’une équipe de polo britannique dont… Charles Philip Windsor, Prince de Galles et héritier de la couronne britannique.

Cette fois, contrairement à sa dernière escapade à Bordeaux en mai de cette même année, ce n’est pas lui qui pilote le bimoteur.

Le lendemain, botté de noir, le maillot immaculé et le maillet viril, le prince dispute avec ferveur l’issue d’un match incertain contre des cavaliers latino-américains.

Un match de polo se déroule sur 4 à 8 périodes au terme desquelles les joueurs sont appelés à descendre de leurs montures pour boucher les trous provoqués par les sabots des chevaux et les coups de maillet intempestifs. L’herbe de l’hippodrome de la Touque n’échappe pas à cette tradition. C’est l’un des codes de « gentleman » de ce sport envers les joueurs suivants qui fouleront ce gazon. Aucun cavalier ne s’y soustrait. Fût-il un futur roi…

Les spectateurs sont aussi appelés en renfort. Et celui qui m’y invite d’un geste mesuré mais signifiant, n’est autre que le Prince Charles. Il a revêtu un shetland bleu marine et s’active de son pied botté. A sa hauteur, sous les yeux de ses deux gardes du corps à distance respectable, j’entame une conversation aimable dans un anglais approximatif, ayant retenu les règles élémentaires de ce sport, et enthousiasmé par le fait qu’au polo comme au football, un but se dit « goal »…

Notre mission de rebouchage arrivant à son terme, toujours en compagnie princière, nous nous dirigeons vers le paddock lorsque le président du Deauville International Polo Club nous invite à prendre un rafraichissement dans un établissement à proximité, plus connu pour ses activités nocturnes que pour ses dégustations d’Earl Grey.

L’endroit a été privatisé et sécurisé par les organisateurs. L’aéropage y est des plus huppés et les beautés féminines font la réputation d’une célèbre agence parisienne dirigée par une femme connue par son seul prénom.

Une voix derrière moi et (moment de bonheur), une interprète ! Le prince s’adresse à moi pour…me remercier. Il me précise qu’il souffre parfois de douleurs aux genoux qui le gênent pour poser son talon dans les trous du gazon. Et qu’il avait apprécié mon aide. Je crois en rester là mais il tient à me préciser que c’était le reliquat du premier saut en parachute qu’il avait effectué au début de sa formation militaire. Et de me donner quelques détails vite oubliés.

Au terme de cet échange, je lui indique que j’aurai peut-être le plaisir de le voir le lendemain à l’hippodrome de Clairefontaine où le jockey français le plus célèbre du moment, Yves Saint Martin, allait courir. Mais en lieu et place d’une réponse de politesse, le futur souverain se lance dans une critique des jockeys et leur usage immodéré de la cravache, vantant « le noble équipage » que constituaient le joueur de polo et sa monture. Peut-être déjà les prémices d’une conscience environnementale ? Et de conclure en me regardant dans les yeux « mais ce n’est peut-être pas à écrire« …

Effectivement, je ne vis pas Charles d’Angleterre le lendemain à l’hippodrome. Il avait choisi de faire du windsurfing les cheveux et le shirt rayé dans le vent. Nous étions le 21 août 1977.

Un mois plus tard, jour pour jour (selon les biographes ou les romanciers) le Prince de Galles, au cours d’une partie de chasse, croisait pour la première fois Diana Spencer…

Alain-Georges Emonet

le 12 septembre 2022

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Les routines assassinées

Actuellement sur les écrans, le film Petite fleur est une histoire de routine : tous les jeudis, l’acteur principal tue son voisin ! Il le tue toujours sur la musique de Petite fleur de Sydney Bechet, que ce voisin,  grand amateur de jazz, affectionne particulièrement. Le caractère routinier est assuré par le fait que bien qu’assassiné et enterré le même jour, le voisin renait chaque semaine pour être à nouveau assassiné… le jeudi suivant ! Ainsi la routine est-elle très bien installée.

Je vous rassure tout de suite, le côté surréaliste de la succession de crimes commis les uns après des autres, avec des moyens différents et insolites, n’en fait cependant pas un film d’horreur.

À contrario de ce scénario, nous ne survivrions pas à la quantité invraisemblable de tâches quotidiennes auxquelles nous devons faire face, sans nos propres automatismes, nos routines ! Qu’il s’agisse de s’habiller, de prendre le chemin de son travail, de s’approvisionner, de conduire, etc…. leur nombre est phénoménal, à tel point que nous ne les avons probablement pas toutes identifiées en tant que telles.  

La mémoire et les réflexes nous soulagent de ce qu’il est convenu d’appeler une charge mentale, expression fréquemment utilisée dans la mouvance féministe pour qualifier l’absence de partage de certaines tâches soi-disant uniquement dévolues aux femmes, justement de façon routinière, mais aussi toute l’organisation logistique du foyer.

Si les routines sont une façon confortable de soulager l’esprit des actes répétitifs, elles représentent le double danger de créer une monotonie lassante, et une moindre attention dans les interactions avec autrui. Dans certains cas elles peuvent tuer une relation, qu’elle soit amoureuse ou amicale.

Il en est ainsi des routines qui s’installent dans un couple, avec l’apparition d’automatismes affadissant les émois du début de la relation. « Tombés dans la routine », l’expression signe la fin des passions dévorantes, l’oubli des mots doux, la disparition progressive des gestes d’amour et de tendresse, des baisers volés, et de la créativité qui permet la réalisation des rêves…

Une prise de conscience de cette situation, comme on le voit dans le film précité, peut conduire à une réactivation des désirs réciproques, par suppression ou changement de certaines routines, invention de nouvelles formes de relation, et autres idées anti-routine (ne retenons pas toutefois celle d’assassiner le voisin tous les jeudis), qui pourraient permettre un retour vers l’épanouissement imaginé dans les débuts prometteurs.

Mais nous savons aussi, soit pour l’avoir vécu soit parce que nous l’avons appris de nos ami(e)s, de nos collègues ou de nos lectures, qu’il est parfois trop tard pour faire marche arrière, quand bien même l’abolition des routines aura été décrétée.

C’est qu’il est parfois difficile, dans ce contexte, de désapprendre ce que l’on a appris sur soi-même ou sur la relation concernée, ou encore de ne plus savoir ce que l’on sait désormais. Car les « premières fois » n’ont lieu… qu’une seule fois !

À côté de ces routines facilement identifiables relatives à l’accomplissement des tâches les plus courantes, nous avons aussi des routines plus subtiles, presque indécelables. Je les appellerai volontiers routines furtives (comme les avions du même nom) : elles sont en effet très difficiles à détecter, même par le radar pourtant très sophistiqué qu’est notre propre cerveau !

Du mot routine le dictionnaire donne d’ailleurs deux définitions. La première correspond à ce que nous avons vu plus haut. La seconde est définie comme l’ensemble des habitudes et des préjugés considérés comme faisant obstacle au progrès.

Ces routines, consistant en convictions et certitudes de toutes sortes, sont souvent déduites d’expériences piochées dans le passé, sans autre justification de leur crédibilité que cette simple déduction.

Ainsi, selon le principe que les mêmes causes produisent forcément les mêmes effets, le passé est supposé intuitivement justifier une vision identique de l’avenir. Un pari qui me semble un peu fou, pourtant très utilisé avec beaucoup d’aplomb et de sérieux, et qui donne parfois aux débats la forme d’un dialogue de sourds. C’est qu’il manque à ces préjugés les filtres de la nuance, du contexte, et du temps. Les conditions d’existence de deux évènements semblables mais distants dans le temps ne sont jamais les mêmes : en histoires comme en Histoire, le copié-collé ne fonctionne pas !

J’en donne ici deux exemples pris dans l’actualité politique, non pas pour faire de la politique un sujet, mais parce qu’ils sont connus de tous, et très explicites. Mais il existe beaucoup d’autres routines furtives, issues de nos croyances personnelles, qui inhibent nos raisonnements : éducation, religion, politique, interdits familiaux ou sociétaux, sexualité, histoire ou culture locale…

Depuis 25 ans il semblait impossible de créer en France une union politique de la gauche. Cette impossibilité était devenue une routine dans les esprits de tous les partis et hommes politiques de tous les bords, de telle sorte que personne n’imaginait pouvoir la briser.  En tant que telle, la routine pouvait donc continuer à exister dans les esprits encore 25 ans, si quelqu’un n’avait pas détecté qu’il ne s’agissait pas d’une loi de la physique des solides, mais d’une simple « routine », et qu’elle pouvait donc être combattue. C’est fait.

Le deuxième exemple est celui de la routine que le président Macron avait en tête, à savoir que dès lors qu’il serait réélu il bénéficierait automatiquement d’une majorité au parlement, les électeurs ayant montré dans le passé qu’ils étaient désireux de donner au président nouvellement élu les moyens de réaliser son programme….  Pourquoi la routine changerait elle ?

On ne sait pas, mais il est bien possible que cette fois-ci la routine change. D’où un comportement erratique du président, très peu habitué à l’échec, détestant la contrariété et la désobéissance qui « l’emmerde » selon ses propres termes, il en est très perturbé. Les électeurs auraient-ils perdu la raison ?    

Chacun l’aura sans doute compris, concernant les routines il est plus facile d’exercer son esprit critique vis-à-vis de celles des autres que des siennes !

Ayant dit tout le bien et tout le mal que je pensais des routines, je militerai désormais pour leur usage intelligent et modéré. Et pour cela je suggère de les trier rigoureusement, de briser certaines de leurs chaines afin de préserver notre libre-arbitre, de faire une place à l’imprévu, à la chance, au hasard, à la transgression même s’il le faut, au bouleversement émotionnel si possible, dont je trouve la séquence vidéo ci-dessous, extraite des Demoiselles de Rochefort, très convaincante pour donner envie de remettre en question nos routines…

Et si vous alliez voir Petite fleur ? La routine criminelle qui a inspiré cette chronique en fait un film déjanté et plein d’humour, parfait pour se sortir de la torpeur du temps.

Alexandre Adjiman

Le 16 juin 2022

Dans mes lectures, entre autres :

Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom 2007, Le livre de poche

Comment avoir de la chance ? Philippe Gabillet, voir la vidéo 6′ Youtube

Petit éloge du sensible, Elisabeth Barillé, 2008, Éditions Folio, Gallimard

Mon cher petit Lou, Guillaume Apollinaire, Éditions Folio, Gallimard

Le courage de la nuance, Jean Birnbaum, 2021, Éditions Seuil

La mise à nu des époux Ransome, Alan Bennett, 1998, Editons Denoël

L’origine de nos amours, Erik Orsena, 2016, Éditions Stock

Éloge de l’optimisme, Philippe Gabillet, 2010, Éditions Saint Simon

Une vie parfaite, F. Scott Fitzgerald, 1963, Folio Éditions Gallimard

Vidéo : copyright YOUTUBE Les demoiselles de Rochefort, 1967 Jacques Demy.

Président et Grand Homme…

(en même temps ?)

On peut voyager assez facilement jusqu’à l’autre bout du monde, sans prendre l’avion ni se déplacer très loin de chez soi.

J’en ai eu l’intuition récemment lors d’un diner chez des amis. Il y avait notamment autour de la table un invité originaire d’Amérique du Sud, prénommé Antonio, s’exprimant parfaitement en français. Ce fut un grand plaisir car nous avons pu échanger des idées très facilement.

Au cours du diner j’ai fait part d’un article lu récemment dans Courrier International, dans lequel un journaliste du magazine américain « The Atlantic » s’interrogeait pour savoir si Emmanuel Macron était « un grand homme ». Le journaliste rappelait à cette occasion que Churchill, qui avait été interrogé sur le fait de savoir si De Gaulle était un grand homme avait répondu : “Il est égocentrique, il est arrogant, il se prend pour le centre du monde, oui, c’est un grand homme.” 

Fort de cette analyse très autorisée, le journaliste développe son article sur la personnalité du président français, et conclut très logiquement qu’il avait toutes les qualités pour être un grand homme, notamment au niveau Européen précise-t-il….

La conversation était bien lancée, et Antonio nous fait part de la situation dans son pays, dont le nom n’a pas d’importance ici. Il nous apprend que comme en France le président est élu au suffrage universel, qu’il existe un parlement avec des députés élus au scrutin majoritaire à deux tours, et que le président désigne son premier ministre.

Il y a plusieurs années de cela, raconte Antonio, leur jeune président avait dû faire face à d’importantes manifestations de mécontentement d’une partie de la population, la plus démunie, en raison d’une inflation qui réduisait leurs revenus à une peau de chagrin. Le mouvement n’était pas vraiment organisé, mais le président avait quand même tenu à recevoir à plusieurs reprises, au palais présidentiel, l’une de leurs délégations informelles, conduite par une jeune femme d’une quarantaine d’années se prénommant Belinda.

Antonio précisa qu’elle était ravissante, justifiant en quelque sorte son beau prénom, et qu’elle était particulièrement habile sur le plan dialectique, s’appuyant sur d’excellentes connaissances historiques.

Cependant le dialogue restait difficile, le président n’ayant qu’une faible expérience des réalités du quotidien de ses interlocuteurs dont il semblait découvrir l’existence. Cette méconnaissance, à laquelle s’ajoutait un égo surdimensionné par l’étendue de son pouvoir d’élu au suffrage universel, le faisait apparaître méprisant.

Les réunions successives n’aboutissant à aucun accord, les manifestations se poursuivaient, bloquant l’activité économique, si bien que le président fit intervenir la police pour les disperser, après les avoir interdites. Ceci donna lieu à de nombreuses échauffourées dans tout le pays pendant plusieurs mois, et à des accidents graves, jusqu’à ce que progressivement les manifestants se lassent, et que les rassemblements disparaissent… plus ou moins.

(Mouvements divers, exclamations, sourires entendus et agitation autour de la table, chacun y allant de son commentaire, tous étant stupéfaits de la similitude avec les gilets jaunes.  On ouvre une nouvelle bouteille de vin, … ).

Vous n’êtes pas au bout de vos surprises, nous dit alors Antonio avec un sourire amusé, car le mi-mandat du président arrivant, les députés devaient remettre en question le leur en se soumettant à nouveau au verdict des urnes.

Comme vous le comprenez certainement, poursuit-il, le pays était très divisé du fait de la répression policière, et de l’abandon à sa précarité d’une partie de la population. Ce mécontentement permit à l’opposition d’organiser une coalition, pourtant inimaginable quelques mois plus tôt, chaque parti jugeant qu’il y avait là une opportunité unique pour espérer modifier le cours politique de l’Histoire. Il fallait pour cela que les élections donnent à cette coalition une majorité d’élus à l’assemblée parlementaire.

Si les partis et les médias favorables au président en place firent tout ce qui était en leur pouvoir pour discréditer la coalition de l’opposition, le président fit savoir, quant à lui, qu’il avait de l’estime pour la démarche, et respectait ceux qui la menaient.

Malheureusement, si les élections donnèrent une majorité de votants en faveur de la coalition, le système électoral majoritaire à deux tours donna la majorité des sièges aux députés favorables au président, contrairement à ce qui se serait produit dans une élection à la proportionnelle.

(Plusieurs convives intervinrent alors pour dénoncer cette situation peu démocratique, et les blocages qui empêchent une telle évolution de notre représentation à l’assemblée nationale).

Ce qui est extraordinaire poursuivit Antonio, c’est que le président prit alors une série de mesures complètement inattendues.

S’appuyant sur le fait que la majorité des voix dans le pays était favorable à l’opposition, il nomma un premier ministre … de l’opposition !

Waouh !! Incroyable s’exclamèrent les convives ! Mais comment la majorité a-t-elle réagit, lui a-t-on aussitôt demandé.

Vous avez raison, répondit Antonio, c’était insupportable pour la majorité présidentielle. Mais le président possédait ce savoir-faire qui lui permettait d’apaiser les tensions en confiant des postes, des missions, des responsabilités et autres hochets, à des leaders de sa majorité, qui en étaient friands.

Après tout, il y a deux majorités dans le pays, disait-il à qui voulait l’entendre, il faut bien les satisfaire en même temps !

L‘argument paraissait recevable, mais cependant trop simpliste, trop technique, au regard du changement radical de paradigme, chez un homme profondément ancré depuis toujours dans d’autres convictions. La plupart des analystes politiques ne lui accordaient aucun crédit, et cherchaient d’autres explications, moins bateau, des idées justifiant cette rupture politique majeure. Sans succès. On tournait en rond.

D’autant qu’il s’en suivit d’autres changements tout aussi imprévisibles, avec une série de mesures prises pour répondre aux attentes des populations les plus démunies, et en faveur de plus de justice et d’égalité.

Le plus incroyable, ajouta Antonio, c’est que le président décida soudainement de quitter le palais présidentiel, et prit un décret pour qu’il ne soit plus la résidence présidentielle officielle mais soit aménagé en vue de son ouverture au public !

Peu de temps après, un magazine d’investigation et les médias pure people firent savoir, photos à l’appui, que le président s’était installé dans un appartement du centre de la capitale avec sa nouvelle compagne, prénommée …. Belinda !

(Éclats de rire, cris d’enthousiasme, applaudissements et ambiance joyeuse s’en suivirent ! Les commentaires et les hypothèses les plus folles et les plus saugrenues firent bon train jusque tard dans la nuit, tant ce récit avait défié l’imagination et fait rêver).

Enfin on en revint aux qualités nécessaires pour être un « Grand Homme » qu’avait énoncées Churchill, pour conclure qu’il est toujours possible d’en être, … ou pas. Outre les qualités personnelles, il fallait aussi être au bon endroit, avoir la bonne vision historique, au bon moment, et surtout avoir le courage de la mettre en œuvre, quoiqu’il en coûte…

Alexandre Adjiman

Le 1er juin 2022

(Après la liste de mes lectures ci-dessous, vous pourrez laisser un commentaire, et, si vous désirez recevoir les nouveaux articles dès leur publication, vous inscrire avec une adresse mail).

Dans mes lectures :

Le journal Libération et Courrier International

La condition humaine en partage, Marc Augé, Éditions Payot, 2021

Éloge du risque, Anne Dufourmantelle, Rivages poche, 2021

Désobéir, Frédéric Gros, Albin Michel 2017

Comprendre le malheur français, Marcel Gauchet, Éditions Stock, 2016

Petit éloge de la rupture, Brina Svit, Gallimard, collection Folio, 2009

Était-il une fois dans l’ouest ?

En 1977 il n’était pas à Cannes, mais à Deauville, au Festival du Film Américain. Alain-Georges Emonet, contributeur amoureux de Versus, nous fait le plaisir du récit d’une mémorable rencontre, comme le métier de journaliste sait en créer.

Ce 9 septembre 1977, l’homme du jour à Deauville, c’est Pierre Salinger.  Il vient de remporter le prix littéraire Lucien Barrière, récemment créé. Dans le Salon des Ambassadeurs, 200 convives, carton d’invitation ostensiblement présenté à la main se pressent avec élégance et rires bruyants. A l’entrée du casino, curieux repoussés et collectionneurs de mégots de stars (c’était le dernier chic d’une époque sans selfie) s’agglutinent sous un ciel normand, hésitant et menaçant. 

Dîner « placé », comme le souhaitaient le maître des lieux et le maire de Deauville, Michel d’Ornano, ministre de la culture du moment.

Mon complice photographe à ma droite. Quelques places loin à ma gauche un producteur américain de films pornos, plus à droite l’attaché culturel de l’Ambassade du Pérou à Paris tous deux accompagnés de femmes ravissantes et endiamantées…

Et en face de moi, un jovial Italien aux lunettes aussi rondes que son profil. Barbe poivre et sel soigneusement taillée, veste de smoking blanche, nœud papillon noir et…francophone !

Immédiatement la conversation s’engage avec passion, une aubaine de pouvoir échanger en français au milieu de ce cette 3ème édition du Festival du Film Américain, anglophone par nature…et par obligation. Financement d’outre-Atlantique oblige.

Et nous voilà dans un échange voluptueux et animé sur le cinéma italien. Et ce réalisateur exceptionnel… ces cadrages sans fondu d’images… Sergio Leone évidemment… et ces musiques inoubliables… De toute évidence mon interlocuteur connait bien Sergio Leone. Il m’avoue être allé à l’école avec lui.

Et me voilà généreux de compliments et d’admiration pour cette composition mythique à l’harmonica dans IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST…et encore…et encore….

Le repas terminé, l’italien chaleureux me congratule d’avoir été un compagnon de table sympathique et disert. Il ajoute simplement en guise de conclusion « merci pour tous ces compliments, je suis Ennio Morricone » et il éclate de rire.

Me voici confondu, liquéfié, abimé, cherchant quelle fuite pourrait être encore honorable. Mais immédiatement une tape sur l’épaule et un souriant « à bientôt » me réconfortèrent. Le lendemain et les jours suivants j’ai croisé à plusieurs reprises Ennio Morricone sur les Planches ou au Normandie. À chaque fois il s’est déplacé pour me saluer.

Le dernier jour du festival, sur le tarmac de l’aéroport de Deauville-Saint Gatien, il me salua me lançant un « au revoir, Alain-Georges ! » devant mes confrères étonnés qui ignorent toujours les raisons de cette familiarité…

Mais quand on est un grand on l’est tous les jours et en toutes circonstances.

Merci Ennio !

Alain-Georges Emonet

Le 24 mai 2022

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Éloge du sentiment amoureux

Si je fréquente souvent les librairies pour me procurer un livre récent sur un sujet précis, j’aime aussi beaucoup trouver mes lectures en fouillant dans les bacs du Bibliovore, ce libraire de livres déjà lus à la recherche d’un nouveau lecteur…. Je me laisse alors volontairement séduire, sans trop réfléchir, par un titre, une image, ou un mot sur la quatrième de couverture, sans aucune certitude de bon ou mauvais choix. A ce jeu j’ai découvert de nombreuses pépites que je n’aurais jamais rencontrées autrement.

C’est ainsi que j’ai récemment tiré du bac « Le diable au corps », pour ce titre évocateur de vie intense, mais surtout pour les quelques mots de la 4ème de couverture : « Récit d’un amour adultère et tragique, ardent et sincère », soit un irrésistible parfum de transgression ! Quant à l’auteur, Raymond Radiguet, il était pour moi un parfait inconnu.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour que je le dévore et que je m’interroge sur les incroyables qualités d’imagination nécessaires à un auteur pour pouvoir écrire d’une façon aussi juste et vivante ce qu’il est convenu d’appeler « le sentiment amoureux ».  Avait-il vécu cette histoire ? L’a-t-il imaginée grâce à des lectures ou des échanges ? Qui était-il ? Pourquoi le livre est-il préfacé par Jean Cocteau ? Nous verrons cela un peu plus loin.

Selon le psychanalyste Saverio Tomasella, « le sentiment amoureux est l’un des plus puissants que l’être humain puisse ressentir. Il a la particularité d’apporter énormément d‘énergie et d’être souvent accompagné de légèreté et de joie ». Dès le premier regard le sentiment amoureux s’impose comme un désir irréfléchi de l’un pour l’autre, avec une confiance absolue, aveugle, inexplicable. L’excitation physique et mentale est à son comble. D’où cette impression d’euphorie qui donne des ailes et l’envie de divulguer l’évènement au monde entier.

En contrepartie de ce ressenti insensé, cet état n‘est absolument pas empreint de sérénité : le temps ne s’écoule jamais assez vite entre deux rendez-vous, les attentes se bousculent, les interrogations, les contradictions, l’imaginaire, créent des confusions, tandis que des peurs et des craintes naissent de voir ce moment disparaître. Enfin la dépendance de l’un à l’autre est à son comble, et bien sûr incontrôlable, irraisonnée.

Ceci à la différence de l’Amour (grand A), dont la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle disait qu’il est l’art de la dépendance, c’est-à-dire construit petit à petit, tandis que le sentiment amoureux, genre de tsunami émotionnel, se vit au contraire sur un autre tempo…   

Dans l’extrait ci-dessous la violence des sentiments et l’attachement des amants sont représentatifs de l’écriture du roman : François, le héros, 17 ans, devenu fou amoureux au premier regard de Marthe, 18 ans mais déjà fiancée à un soldat parti au front, délire.

« Plus rien ne me pesait. Dans la rue je marchais aussi légèrement que dans mes rêves (…) j’étais ivre de passion. Marthe était à moi ; ce n’est pas moi qui l’avais dit, c’était elle. Je pouvais toucher sa figure, embrasser ses yeux, ses bras, l’habiller, l’abîmer à ma guise. Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue pour que sa mère la soupçonnât d’avoir un amant. J’aurais voulu pouvoir y marquer mes initiales (…) Marthe disait : « oui, mords-moi, je voudrais que tout le monde sache ».

Bien que datant de 1923, la description par Radiguet du sentiment amoureux de François  était déjà celle que Saverio Tomasella nous donne au 21è siècle ! Bel exemple d’intemporalité ! Mais qui est donc Raymond Radiguet ?

Raymond Radiguet naît en juin 1903 en région parisienne. Il a 14 ans lorsqu’il rencontre Alice dans le train Paris-Saint-Maur. Elle est tout juste mariée à un soldat alors au front, et une liaison s’engage, qui lui inspirera « Le diable au corps ».

Il fréquente les milieux de Montparnasse, rencontre André Breton, Georges Auric, Anna de Noailles…, écrit des poèmes et des contes, et collabore à diverses revues d’avant-garde.

En 1919 il est l’amant de Jean Cocteau son ainé de 14 ans, liaison qui lui permettra d’être introduit dans de nombreux cercles parisiens, où il rencontre Paul Morand, Francis Poulenc, Erik Satie… Elle lui permettra aussi de rencontrer Béatrice Hastings, le modèle de Modigliani, avec laquelle il aura une liaison.  

C’est en 1921 qu’il écrira la première version du Diable au corps dont il montre quelques pages à Cocteau, qui ira les lire aussitôt à Bernard Grasset. Le roman n’est pas terminé que Grasset lui signe un contrat d’édition. Cocteau et Radiguet y travailleront toute l’année 1922. Vous avez noté ? Il y a tout juste un siècle !

En janvier 1923 le manuscrit définitif est remis à Grasset qui le publiera avec un premier tirage de 45 000 exemplaires, ce qui ne s’était jamais vu. Le succès est foudroyant, même s’il soulève de nombreuses critiques quant à la moralité d’un adultère entrepris alors que le mari trompé est au front… À chaque époque sa notion de la fidélité,… à moins que ce ne soit de celle l’adultère ? Je vous laisse choisir…

Le Diable au corps se voit attribuer le prix du Nouveau-Monde, tandis que Radiguet travaille à un nouveau roman, Le bal du Comte d’Orgel, et partage alors sa vie entre Cocteau et une femme qu’il a rencontrée dans un bal à Paris….

Le 12 décembre 1923 voit de la disparition brutale des suites d’une fièvre typhoïde de l’amoureux du sentiment amoureux, de l’homme qui avait le diable au corps.  Il avait seulement 20 ans, et sûrement encore beaucoup à dire pour nous émouvoir.

Claude Autant Lara portera le roman à l’écran en 1947 avec Micheline Presle et Gérard Philippe, et au moins 250 000 exemplaires du roman ont été vendus à ce jour.

De ce que l’on peut lire dans les médias et dans les romans, voire de ce que nous pouvons conclure de nos propres expériences, nous serions tous capables d’éprouver le sentiment amoureux plusieurs fois dans une vie, et à tout âge. Et s’il n’est certes pas facile de l’éprouver en continu, la littérature serait là pour nous le faire (re)vivre, entre deux épisodes, par procuration ! C’est que l’aptitude au sentiment amoureux se perd vite s’il n’est pas entretenu, et la vie se dessèche …

C’est en tout cas ce qu’affirme Julien Bisson, rédacteur en chef du magazine Le Un, dans un numéro spécial sur le thème « Écrire l’amour, de Jane Austen à Mona Chollet » : une chose est sûre, dit-il, de l’amour de la lecture, à l’amour, il n’y a qu’un pas ».

Voici ce qu’en disent quelques éminentes défenseures du sentiment amoureux dans ce numéro spécial :

Pour Eva Illouz le roman formalise le sentiment amoureux : « le genre du roman est né au moment où la société a commencé à reconnaître sa légitimité. Et avec l’individualisation de la société l’amour deviendra plutôt un objectif dans la quête du bonheur personnel et de la réalisation de soi »

Amélie Nothomb se déclare amoureuse du roman Orgueil et Préjugés de Jane Austen, dont elle dit qu’il faudrait le lire au moins une fois par an ! « Quand, à la fin du livre, Darcy dit à Elizabeth qu’elle l’a ensorcelé, on se rend compte qu’on l’a été aussi, (…) et quand on est absorbé par une telle machine de guerre, on est anéanti de plaisir ».

« L’amour ne cesse de changer, nous dit Bélinda Cannone, mais les histoires d’amour demeureront la grande constante. Nous sommes des animaux aimants et nous réfléchirons toujours sur cette grande énigme qu’est l’amour ».

Bonne nouvelle : je viens d’apprendre qu’un lycée Niçois a récemment organisé pour les élèves de terminale un concours d’écriture sur le thème Lettre à …. mon amour, lettres qu’ils iront ensuite déclamer dans un théâtre ! Des Raymond Radiguet en herbe, de futurs amoureux du sentiment amoureux seront ainsi préparés à pratiquer l’échange épistolaire ! Je sais d’expérience qu’ils vont apprendre quelque chose qui leur servira toute la vie. Et quel bonheur pour les futurs(e)s destinataires !

Alexandre Adjiman

Le 11 mai 2022

Dans mes lectures :

« Le diable au corps » Raymond Radiguet, Le livre de poche 1987 Éditions Grasset

« En cas d’amour, psychopathologie de la vie amoureuse », Anne Dufourmantelle, 2012, Éditions Rivages

« Écrire l’amour, de Jane Austen à Mona Chollet », 2022, Éditions Le Un des libraires, 2022

« Orgueil et préjugés, Jane Austen », 2022,  La bibliothèque idéale du UN

« Éloge de l’adultère », Maïna Lecharbonnier, 2015, Éditions Blanche

« Petit éloge du désir », Bélinda Cannone, 2013, Éditions Folio

« La grande vie » Christian Bobin, 2015, Éditions Folio

Arrogance et Excellence

Dans un article publié sur son blog, Jacques Attali analyse le débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, en déplorant le qualificatif d’arrogance attribué au comportement de l’actuel chef de l’état. Son argumentation repose sur l’idée que les Français assimileraient un exposé fondé sur des larges connaissances avec une forme d’arrogance. Vous pouvez lire cet article en entier ici : https://www.attali.com/societe/arrogance-et-excellence/

Je lui ai répondu ceci :

Bonjour Monsieur Attali,

Je vous ai souvent lu et j’ai beaucoup aimé la pertinence, et le courage avec lesquels vous avez analysé les situations politiques et économiques.

Aussi suis-je étonné de lire votre article « Arrogance et Excellence ».

Une fois votre article lu, j’ai naturellement interrogé le dictionnaire : « arrogance : insolence méprisante ou agressive ».

Le savoir, la connaissance, les capacités d’analyse et de synthèse et de répartie, ne me semblent pas des critères excluant toute capacité d’insolence à celui ou celle qui les possèdent.

J’ai été surpris que le mot « mépris » n’apparaisse pas dans votre analyse, et j’aurais aimé savoir comment vous l’auriez placé.

Un autre mot aurait pu être employé, mais il m’a peut-être échappé, c’est « l’intelligence ». Car pour vous avoir justement beaucoup lu, parfois admiré, ce ne sont pas uniquement vos connaissances qui m’ont enthousiasmé, mais votre intelligence. D’ailleurs un président ne s’y était pas trompé qui vous avait placé à ses côtés.

Tout le savoir du monde, et toute la connaissance (ce sont, vous le savez, deux choses très différentes) ne peuvent rien donner de bien intéressant sans l’intelligence.

Emmanuel Macron s’est montré arrogant à de très nombreuses reprises au cours de son mandat, la plus évidente ayant été celle où il a déclaré emmerder ceux qui ne lui obéissant pas, faisant une abstraction totale de leur liberté d’opinion d’une part, mais surtout de la diversité des situations existantes. 

Ce n’est ni intelligent ni faire preuve de connaissance de la situation des chômeurs que d’estimer que l’on peut trouver un travail en traversant la rue. Oui peut-être, parfois mais quel travail ?

Au cours de son mandat, Emmanuel Macron a également fait preuve d’un mépris total des conditions de travail des enseignants et du personnel hospitalier dans le cadre de la pandémie, accumulant les mensonges et les promesses non tenues. Mentir et laisser croire, tromper pour obtenir un effort, c’est mépriser ceux à qui l’on ment sciemment.

En 2017 j’ai voté pour cet homme qui s’annonçait capable de concilier les valeurs de gauche et celle de droite. Il n’a aujourd’hui même pas le courage de reconnaître qu’il n’a pas tenu son engagement, et méprise par conséquent ceux qui lui ont fait confiance sur les engagements qu’il n’a pas tenus.

Enfin, pour terminer car je suis certain que vous avez désormais compris ce que je veux dire, Emmanuel Macron est intelligent, très intelligent, mais, contrairement à toute votre démonstration sur ceux qui savent, et qui ne pourraient donc pas être arrogants parce qu’ils sont érudits, il n’a ni la connaissance ni le savoir que devrait avoir un président, de ce que vivent aujourd’hui une majorité de Français. Il est étranger dans son pays. C’est pourquoi il est arrogant, et je le méprise.

Bien cordialement

Alexandre Adjiman

le 23 avril 2022

Elections présidentielles

Retrait des produits impropres à la consommation

Alain-Georges Emonet, ancien journaliste présentateur des actualités sur FR3, contributeur régulier à VERSUS, nous fait le plaisir d’un billet d’humeur sur l’élection. Je lui trouve des allures proches des regrettés « Guignols » de Canal+, et le publie pour mettre un peu d’humour dans ce Grand Guignol qu’est devenue l’élection présidentielle française.

Les élections présidentielles vivent au rythme de notre société et subissent les aléas de notre actualité. Ainsi avons nous vu le retrait d’un certain nombre de produits impropres à la consommation suspectés d’absence de bactéries contagieuses communément appelées « 500 signatures ».

Le cerveau des français étant, dans ce printemps pathétique divisé en deux lobes totalement inconciliables, l’un consacré à la guerre en Ukraine, l’autre à la campagne électorale.

Justement une campagne qui ne fait pas recette depuis qu’Alphonse Allais a décidé de ne plus y construire de villes. Avec un écolo-candidat pas vraiment naturo-compatible et qui dût combattre tout autant l’énergie-fossile que ses supporters-fossiles.

Un président sortant dont les saillies ne sont pas toujours sortables, prometteur de jours meilleurs et promoteur de réformes. Labellisé « cinq ans à venir » par un organisme totalement dépendant.

Une challengère dont le seul défaut apparent est d’être la fille de son père. Appellation d’Origine Protégée: « Game Over ».

Le troisième homme, sous les couleurs bleu et blanc de l’OM (Orateur et Mistral) fournisseur officiel des marchands d’accent méridional de la Cannebière.

Un autre se prenant pour un justicier qui aurait aimé signer de la pointe de son épée d’un Z qui veut dire Zorro. Malheureusement le seul Z médiatisé est celui que portent les véhicules des assaillants russes en véritable convoi de la mort.

Juste derrière lui, la porte-parole de la réalité augmentée, spécialiste des gestes et postures, issue de la célèbre série télévisée « Battue au premier regard ».

Et puis cette autre prétendante ceint de son écharpe de Reine de Paris qui a vu  son rêve le plus fou disparaitre : devenir influenceuse.

Et celui-là, la casquette vissée sur la tête à la Niki Lauda mais dont la couleur rouge de la combinaison n’est pas celle d’une prestigieuse firme automobile italienne.

Enfin, la kyrielle des déçus de l’accession à la propriété, qui devant la crise immobilière et les restrictions du marché ont jeté leur dévolu sur la location du palais de l’Elysée. Confondant, par là-même, le président du conseil constitutionnel et Stéphane Plaza…

Alors, l’électeur français, calé dans un confortable fauteuil et gavé de pop-corn post covid, met le film sur pause et se souvient qu’il n’y a qu’un seul président de la république que l’on a jamais appelé « Monsieur le Président ». On lui disait « mon général »…

Alain-Georges Emonet

le 23 avril 2022

Ukraine : flagrants délits

Nos commémorations pour que « plus jamais » ne se reproduisent les faits de la seconde guerre mondiale réduites à néant ! Pourrons-nous continuer à commémorer ?

Pour être allé en Lituanie* et avoir rencontré les Lituaniens et leur histoire, dans les musées et sur les plaques commémoratives des rues, je comprends bien d’où vient la rage de liberté et le courage des Ukrainiens à refuser une mainmise russe sur leur pays.

Le système russe de gouvernement est tout simplement odieux, et les populations qui sont parvenues à en réchapper à force de résistances et de combats, notamment depuis la chute du mur, ne peuvent imaginer y retourner. La mort lui est préférable.  

C’est que nous n’avons qu’une idée lointaine de ce que représente un quotidien dans lequel on ne peut parler à une personne sans se demander si elle est de confiance ou non, et si nos propos ne vont pas faire l’objet d’une délation. Et si nous ne serons pas arrêtés à l’heure du diner pour des motifs arbitraires, puis conduits de force dans une prison, sans jugement, pour y croupir pendant des mois, suivis d’une condamnation inique.

D’avoir réussi à en sortir, et d’avoir gouté à la liberté, kamikazes les Ukrainiens sont devenus….

Il est possible qu’enfermé qu’il est dans son monde, et ivre de sa puissance, Poutine n’ait pas imaginé que le rêve de liberté puisse être plus puissant que ses missiles et ses tanks. Face à la Russie, les exemples Polonais et Lituanien, et naturellement Ukrainien, entre autres, nous enseignent que même si Kyiv tombe, même si le pouvoir russe s’y installe, une résistance implacable va se poursuivre le temps nécessaire à la recouvrer. Le prix que les Ukrainiens paieront sera, comme toujours dans ces cas, très élevé. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir une boule de cristal pour savoir que Poutine a déjà perdu, puisqu’il ne sait pas que la liberté n’a pas de prix.

Il est difficile devant de tels évènements, alors que les mots Liberté, Égalité Fraternité sont aux frontons de nos monuments, de ne pas s’interroger sur nos responsabilités et notre comportement.

Un film récent m’a m’aidé à y voir clair.

Dans Un autre monde, de Stéphane Brizé et Olivier Gorce, sorti en salles en février dernier, le patron de la filiale française d’une société internationale est sommé de licencier 10% de ses effectifs, soit 58 personnes, à la demande des actionnaires américains.  

Casse-tête pour ce patron, interprété par Vincent Lindon, qui travaille d’arrache-pied avec son encadrement pour préserver l’emploi. Ils parviendront à une solution :  l’ensemble des cadres accepte de renoncer à ses primes de résultats pour l’année.

Le PDG américain trouve l’idée géniale, mais ne répondant pas à l’objectif des actionnaires de voir leurs actions valorisées à Wall Street : Vincent Lindon est alors convoqué par le siège français pour être licencié pour faute grave : il n’a pas eu le courage de licencier…

Au cours de l’entretien la Présidente française du groupe lui propose de conserver son poste dans lequel il excelle, dit-elle, moyennant la désignation de son adjoint comme l’auteur du projet refusé.

L’homme ne mettra pas longtemps à rejeter cette proposition, estimant qu’elle est infamante. Découvrant à cette occasion l’image déplorable que ses supérieurs ont de lui, il ne peut accepter d’occuper la fonction sans être en contradiction avec ses valeurs humaines fondamentales.

La France a elle aussi ses valeurs fondamentales qui portent sur la liberté et la démocratie.  Elle les proclame régulièrement à l’occasion de l’organisation de cérémonies pour ne pas oublier, et pour que plus jamais les évènements commémorés se reproduisent. Devoir de mémoire à l’appui.

Elle célèbre les résistants, tels De Gaulle, Jean Moulin, Pierre Brossolette, et beaucoup d’autres, et cite souvent en exemple la lettre du jeune Guy Môquet, fusillé à 17 ans par les allemands, qui « souhaite que sa mort serve à quelque chose » ….

Si concernant les évènements commémorés nous pouvons affirmer que nous étions peu ou mal informés sur ce qui se passait, il est impossible aujourd’hui de feindre l’ignorance : nous savons ce qui se passe sur le palier de notre porte, nous le voyons et l’entendons jusque dans notre salon, nous avons même appris, de façon très cynique, que « le pire est à venir » … 

Bien sûr nous intervenons en Ukraine avec des mesures économiques, l’envoi de matériels, médicaments, et nous sanctionnons la Russie. Mais si nous nous montrons concernés, nous refusons l’implication indispensable pour éviter que se reproduisent les exils, les déportations, les morts, les destructions et autres exactions habituelles des guerres.

La perte à court terme des libertés fondamentales de nos voisins est vécue en distanciel, nous avons appris à le faire. Nous ne voulons pas entrer en guerre contre la Russie mais nous armons ses belligérants, ce qui, sauf à méconnaître l’existence de l’hypocrisie, est insensé. Et justifier notre position en prétextant que l’Ukraine n’est pas dans la CEE ou l’OTAN n’est pas très convaincant quand on a compris que cette guerre est celle d’un homme dont le profil psychologique, déjà été rencontré par le passé, poursuivra sa démarche.

Si le grand patron qu’était Lindon n’a pas eu le courage de licencier, il a eu celui du respect de son éthique, (quoiqu’il lui en coûte ): c’est un autre courage.

Aussi je m’interroge sur la façon dont nos élus portant écharpe tricolore et déposant une gerbe de fleurs au pied d’un monument ou ranimant une flamme, pourront à l’avenir faire preuve de suffisamment d’amnésie pour continuer à commémorer des évènements du passé pour ne plus qu’ils se reproduisent, tout en les laissant se reproduire. Flagrant délit de ridicule sans doute, mais il est vrai que le ridicule, lui, ne tue pas.

Ici le « quoiqu’il en coûte » est laissé à la charge des Ukrainiens. Qu’est-ce qui peut justifier chez nous ce comportement de Ponce Pilate ?

Ce conflit met également à l’ordre du jour une autre interrogation.

Quelle est cette Europe qui n’en pouvait plus de voir arriver tant de migrants d’Afrique au point de les laisser mourir à sa porte, et qui est aujourd’hui en mesure d’accueillir des milliers d’Ukrainiens ? Non pas que j’imagine qu’il ne faudrait pas les accueillir, mais j’entends surtout ceux qui, aux portes de la Pologne, de l’Angleterre, ou clandestins sans papiers ici ou là, doivent patienter des mois pour une hypothétique autorisation d’entrée, ou s’attendre à tout moment à une reconduction à la frontière, sous prétexte d’incapacité d’accueillir tous ceux qui le demandent.

De quelle lâcheté est le signe de cet autre flagrant délit de contradiction de nos élus ? À quelle haute idée de nous-mêmes faisons-nous semblant de croire **?

Au moment où nous sommes appelés à confier la fonction suprême à l’un des candidats, qu’allons-nous faire de notre responsabilité ? Allons-nous perpétuer un système qui vient de montrer une fois de plus son incapacité sur le long terme à saisir l’humain et le réel, ou voulons-nous provoquer un changement radical de paradigme ?

Le magazine l’Express titre cette semaine sur « Comment arrêter Poutine ? »

À cet égard l’exemple d’Hitler pourrait-il servir ? Il craignait tellement d’être empoisonné qu’il avait mis en place une équipe de 10 femmes qui, selon lui, avaient l’honneur de goûter tous les plats qui lui étaient préparés avant de lui être servis. L’histoire étonnante de l’une d’entre elles est racontée dans « La goûteuse d’Hitler ».  

La réponse à la question de l’Express serait elle simplement entre les mains d’un commis de cuisine du Kremlin ? Il n’est peut-être pas toujours nécessaire de mettre un chapeau à plumes et d’utiliser de grands moyens diplomatiques et militaires pour mettre fin à une guerre … 

Alexandre Adjiman

Le 6 mars 2022

  • *Pour la Lituanie et son histoire, vous pouvez vous reporter sur ce blog à « Voyager c’est risqué ».
  • **Pour « faire semblant », écouter Georges Moustaki : https://youtu.be/Z8T6T4aCHro  « Chanson pour elle » (copyright youtube)
  • « La gouteuse d’Hitler » Rosella Postorino, 2018 Éditions Albin Michel et Le livre de poche
  • « Un autre monde » film de Stéphane Brizé et Olivier Gorce, 2021
  • « Désobéir » Frédéric Gros, 2019, Éditions Albin Michel et Le livre de poche.
  • Dessin extrait de « Raison et déraison » Xavier Gorce, 2021,Tracts Gallimard N°28

Présidentielle : où atterrir ?

Dans les discussions politiques que je peux avoir je rencontre fréquemment le besoin de mes interlocuteurs d’effectuer un classement systématique des opinions en « gauche / droite ».

Sur cet aspect bien connu, Bruno Latour, sociologue et anthropologue, s’est notamment interrogé sur les difficultés des « verts » à percer. Il estime qu’elles résulteraient de la forme de l’hémicycle, dans lequel depuis plus de deux siècles les députés s’asseyent selon leur orientation politique. Or les écologistes ont, de ce point de vue, une difficulté à choisir une place puisqu’ils ne sont pas exclusivement d’un bord ou de l’autre, ni même au centre. Pour le commun des mortels qui a besoin de repères simples, c’est compliqué. Ce formatage multiséculaire des opinions « par le siège » a pour conséquence de créer des à priori et des idées fausses, souvent difficiles à modifier.

C’est aussi ma situation : mes idées et mes valeurs sont assises en différents endroits de l’hémicycle, selon le sujet, l’époque, ou même le contexte. Mais vous l’avez sans doute remarqué, on vous assied parfois contre votre gré selon ce que vous semblez être, ce que vous portez, là où vous habitez, ou ce que vous avez dit « un jour », et dès lors vous ne pouvez plus bouger. Vous êtes assigné à résidence… ! Le monde n’est pourtant pas binaire, et je crois que l’on peut être mort et vivant en même temps (j’en connais), scientifique d’esprit, et pourtant croyant (j’en connais aussi) ou avoir l’athéisme pour religion …. etc.

C’est pourquoi le fameux discours du « et en même temps » avait pu me séduire en son temps. Il est vrai que depuis longtemps je n’avais pas remis en question la place qui m’était habituellement attribuée dans l’hémicycle. Par paresse ou désintérêt peut-être, et en votant sans remettre en cause la tradition de mon bocal.  

Ce qui m’amène à me remettre en question aujourd’hui c’est aussi le constat que cinq années de mandat peuvent suffire à prendre des décisions qui engagent l’avenir du pays pour beaucoup plus longtemps. Ainsi, croire que le bulletin de vote décide des orientations politiques des seules cinq prochaines années est une illusion : il peut aller beaucoup plus loin, et de ce fait le geste impacter nos enfants, petits enfants….

En effet, bien plus que d’autres, le mandat qui s’achève a montré que dans le court délai de cinq ans il est possible de prendre des décisions de telle sorte que certaines conceptions profondes du fonctionnement de la société, ses idéaux, ses symboles, et ses institutions, peuvent être affectés pour les 20 prochaines années, ou plus.  

Il en est ainsi par exemple des domaines de l’éducation, de la santé, de la justice et de la recherche fondamentale pour ne citer qu’eux, dont la mission de service public a été dévoyée en instaurant des contraintes de réductions budgétaires et de rentabilité. Si vous avez dans votre entourage des enseignants, des enfants en âge scolaire, de la famille hospitalisée, ou des juristes, vous savez de quoi il s’agit. Ces domaines sont pourtant ceux que toute nation se doit de préserver des effets discriminants de l’argent, pour conserver son autonomie, maintenir l’égalité entre tous, lutter contre la précarité, et favoriser le bien-être de la population.

Il faut dire que ces décisions ont été facilitées par l’anesthésie, parfois la paralysie, du rôle de contre-pouvoir législatif des assemblées parlementaires à l’égard de l’exécutif, initialement à elles dévolu par la constitution de la Ve République.

Pourtant lorsqu’elle fut créée par nos chers révolutionnaires, la dénomination « Assemblée Nationale » a été adoptée par les députés du Tiers État avec des Hourra ! car ils n’en revenaient pas eux-mêmes de leur audace vis avis du pouvoir royal, auquel ils s’étaient soumis depuis si longtemps. C’est à ce moment précis, le 17 juin 1789, qu’ils se sont sentis vraiment Révolutionnaires !

Car avec ce vote ils signifiaient au roi que du jour au lendemain il n’avait désormais plus le pouvoir, et au peuple que chaque député représentait les intérêts non pas de sa personne, ni de sa circonscription, ou de l’homme et de la formation qui lui avaient permis d’accéder à cette haute fonction, mais tout simplement de la nation tout entière ! Nous savons ce qu’il en est advenu….

Au-delà des orientations alarmantes pour l’avenir prises depuis 2017, j’ai trop de respect pour le droit fondamental qui m’a été donné de choisir le bulletin que je vais prochainement mettre dans l’urne, pour cautionner, en même temps, les décisions précitées, le mépris des électeurs, et les abus auxquels nous avons assisté.

Notamment : ceux qu’ont dû affronter les Gilets Jaunes, le mensonge éhonté sur l’inutilité des masques, l’indifférence vis-à-vis de l’impact négatif de la fracture numérique imposée sans alternatives, la maltraitance du secteur culturel, et l’exclusion de la citoyenneté de cinq millions de personnes que le Président « emmerde » parce qu’elles refusent de lui obéir !

Devant ce bien triste bilan pour beaucoup de concitoyens, et la multiplicité des candidatures, où puis-je désormais atterrir dans l’hémicycle ?

En y réfléchissant un peu, il me semble que l’idéal pour tout électeur comme pour le pays, serait d’avoir au second tour une véritable alternative de choix d’orientations politiques, ce qui a trop rarement été le cas. Or, cette fois-ci, la multiplicité des candidatures sur la droite de l’hémicycle, si elle se confirme, augmentée des abstentions, devrait partager les voix et abaisser le score nécessaire par un candidat assis à gauche pour accéder au second tour.

Par chance, alors même que je travaillais à ce sujet, j’ai vu en passant devant le Palais des Congrès de Tours que Jean-Luc Mélenchon tenait une réunion le soir même ! Je n’avais jamais participé à une manifestation électorale. Une première pour moi, j’y suis allé !

Première surprise : bien que l’information eût été très peu divulguée, une longue queue de spectateurs s’était formée une heure avant le début, et à 20h la salle était comble, soit plus de 3000 personnes !  J’étais moi-même assis sur les escaliers.

Seconde surprise : j’étais probablement l’un des plus âgés dans l’auditorium, (avec Mélenchon !), car le public était composé à 70-80% de jeunes de 18 à 40 ans !

Le discours de Mélenchon, d’une heure trente, déroulé pratiquement sans notes, était enflammé, cohérent et solidement argumenté par une très bonne culture historique et économique, avec beaucoup d’humour, et une étroite proximité avec la vie quotidienne de son public. Lequel ne s’y est pas trompé, qui l’a soutenu avec enthousiasme par des applaudissements permanents et nourris, des cris de joie, et des chansons !

Jean-Luc Mélenchon est donné à 10% dans les sondages, il est donc le seul, de ce côté de l’hémicycle, à pouvoir faire mentir les sondages, ce qui est arrivé maintes fois ces dernières années un peu partout dans le monde. Naturellement il ne faut pas s’abstenir, et voter en faveur de l’alternative, dès le premier tour. Ce n’est pas le moment de se faire plaisir en solitaire.

J’ai donc décidé de me joindre à l’enthousiasme de la jeunesse pour ce député et sa façon d’envisager l’avenir en commun, comme il dit : je vais atterrir à côté de lui dans l’hémicycle. Cela pourra étonner ceux qui me placent habituellement de l’autre côté, mais je ne déserte pas, car j’ai bien l’intention d’y rester aussi, et en même temps !

J’apprends en dernière minute que le MEDEF a déclaré le député de La France Insoumise apte à gouverner ! Waouh ! C’est inattendu, incongru, et plutôt courageux ! Le Medef qui dispose de bons réseaux, serait-il en train d’imaginer une alternance, et de s’y préparer ?

Dans Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde écrit que pour rester jeune il suffit de refaire les bêtises que l’on faisait à cet âge.

Je ne sais pas si en rejoignant l’opinion de la jeunesse je vais ou non faire une bêtise, mais il me semble qu’à cet âge on prend facilement le parti de l’utopie. Et que l’histoire a montré qu’avant de devenir des réalités, certaines des plus belles avancées humanitaires et scientifiques ont souvent été d’abord des utopies.

En revanche je sais déjà qu’au moment de mettre le bulletin dans l’urne j’aurai sûrement envie de lancer un « Hourrah ! », en mon for intérieur !

Alexandre Adjiman

Le 13 février 2022

NB : merci à Florence L, pour nos échanges et la lecture de « Sept jours ».

Si cet article vous a plu, partagez-le avec le lien ci-dessous ! Merci

Présidentielle : où atterrir ?

Dans mes lectures :

« Sept jours, 17-23 juin 1789, La France entre en révolution » Emmanuel de Waresquiel, 2020 Éditions Taillandier.

« Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » Bruno Latour, 2017, Editions La Découverte

« Le courage de la nuance », Jean Birnbaum, 2021, Éditions Seuil

« La honte est un sentiment révolutionnaire », Frédéric Gros, 2021, Éditions Albin Michel

« Qui annule quoi ? » Laure Murat, 2022, Éditions Seuil, Libelles

« Comprendre le malheur français », Marcel Gauchet, François Azouvi, Eric Cona, 2016, Éditions Essais, Stock

« Le portrait de Dorian Gray », Oscar Wilde, 1890,1891, Le livre de Poche.

Petit éloge de l’impossible

Définition philosophique : On dit “impossible” ce qui n’existe pas et qui n’a aucune chance d’exister. Le monde est fait de telle sorte que les choses impossibles n’arriveront jamais. Elles ne sont pas improbables ou très difficiles à réaliser : elles ne peuvent pas exister du tout.

En ce début d’année où chacun formule des vœux pour qu’elle soit « bonne », je voudrais vous faire découvrir ce mot plutôt mal aimé mais auquel nous sommes parfois confrontés, pour justement passer une « bonne année ».

« C’est impossible », nous le disons lorsque nous ne pouvons pas faire, décider, obtenir quelque chose, un changement, un plaisir…

Pourtant l’expérience montre que la confrontation à l’impossible peut conduire à des possibles inattendus, voire incroyables, inimaginables même.

Ainsi le Talmud, source inépuisable de controverses issues de l’étude de l’ancien testament, imagine deux hommes dans le désert, dont l’un possède une gourde d’eau. « Si les deux boivent, les deux meurent, car il n’y a pas assez d’eau pour deux. Si l’un des deux seulement boit toute l’eau, il arrivera à un lieu habité et sauvera sa vie ». Quel conseil leur donner ?

J’y reviendrai un peu plus loin.

Dans cette situation imaginaire, que l’on appelle en philosophie une expérience de pensée, nous sommes confrontés à la difficulté de prendre une décision contraignante car aucun choix ne semble satisfaisant. Pourtant les expériences de pensée ne sont pas de simples jeux de l’esprit inutiles. Ce sont des outils de réflexion qui nous préparent à la confrontation de situations bien présentes dans notre quotidien, auxquelles il faut parfois trouver des solutions dans l’urgence.

Il en est ainsi actuellement dans le fameux « tri » qu’il faut parfois faire dans les hôpitaux à l’occasion de la pandémie, pour faire face à l’insuffisance de lits, de soignants, d’équipements …

De même dans l’urgence liée à une catastrophe naturelle, les secours doivent faire des choix immédiats de priorités, et ils ont préparé leurs interventions avec de tels exercices de réflexion.

Si ces situations vous paraissent exceptionnelles, il en est beaucoup d’autres plus banales dans lesquelles la difficulté de prendre une décision se manifeste. Il peut s’agir d’une hiérarchie ou d’une institution abusant de ses droits, d’une quelconque forme moderne d’esclavage, des victimes de racisme et d’exclusion, d’injustice, d’emprise sexuelle ou autre… 

Il me semble que c’est ici que le mot « impossible » joue un rôle exceptionnel : celui de « lanceur d’alerte », car c’est la prise de conscience du blocage dans la prise de décision d’agir, du caractère « impossible », peut-être même quasiment « infernal » de la situation qui va être déterminante dans la recherche impérative d’une sortie de l’impasse.

Si vous entendez un(e) ami(e) vous dire qu’il (elle) est dans une situation impossible, dressez l’oreille : ce qu’on vous dit en réalité c’est que de son point de vue la situation de votre ami(e) est probablement « infernale ».   

Dans son livre « La condition anarchique » le chercheur en philosophie Frédéric Lordon explique que quel que soit le domaine de nos réflexions, la valeur que nous accordons à nos convictions est dépendante de nos affects. Ce n’est pas un scoop certes, mais s’il n’existe aucune croyance qui possède une valeur universelle et stable, comment se projeter et se construire dans cette situation anarchique ? Il appelle Spinoza à l’aide, je vous laisse le découvrir si vous désirez en savoir plus.

Ainsi, même au 21è siècle nous sommes plus que jamais dans la caverne de Platon, et la démultiplication des projections en face desquelles nous sommes installés n’a fait qu’aggraver notre aveuglement au lieu de nous ouvrir les yeux ! 

Dès lors, la première condition pour sortir de l’impasse d’une situation impossible (ou infernale) est d’entendre le mot IMPOSSIBLE, car c’est le mot lanceur d’alerte : c’est lui qui vous fera comprendre qu’il est urgent de trouver le moyen de vous extraire de vos propres croyances, de prendre du recul, car il y a de grandes chances que ce sont elles qui vous enferment dans l’impasse où vous êtes.

Bref, concrètement Platon vous dirait « lorsque le mot impossible arrive, il faut vous lever et sortir de la caverne » !

Mais revenons à l’expérience de pensée que nous propose le Talmud avec ces deux hommes et leur traversée du désert, placés devant le choix de la gestion de l’eau.

Autour de la table le débat est animé.

Rachel dit que la condition physique de chaque individu étant à priori différente, un partage égal n’aurait pas de sens, car en fonction de leurs différences de taille, poids, âge, les deux pourraient survivre avec une quantité d’eau consommée inégale.

David pense que celui qui possède l’eau dispose d’une priorité pour assurer sa survie.

Pour Myriam il faut partager l’eau de façon égale, car il n’y a aucune raison de décider que l’un devrait être plus favorisé que l’autre, d’autant que l’eau est facilement partageable. Tous les deux ont droit à la vie la plus longue possible.

Nathan change complètement de point de vue et refuse le débat sur le partage de l’eau. Il estime que la question du partage nous trompe, et la rejette, car les données du problème sont insuffisantes par dire quelque chose à ce niveau. Sa seule certitude est qu’aucun des deux ne peut décider de condamner l’autre. Qu’ils partent et gèrent tous les deux leur consommation d’eau à son minimum, en conscience et dans le respect mutuel de leurs vies.

En effet, la remise en question de la question posée, autrement dit de la problématique « impossible » à laquelle nous croyons être soumis, est une option trop souvent oubliée.

Cette docilité consistant à se précipiter pour apporter une réponse dès qu’une question est posée sans nous interroger sur sa pertinence nous est malheureusement inculquée dès notre plus jeune âge, et tout au long des étapes de la vie.

Reconsidérer une formulation, poser la question de la question, suffit quelquefois à faire émerger une autre vision et à trouver une issue.

En un mot, désobéir est l’autre voie de sortie devant l’impossible (ou l’enfer…). Heureusement, beaucoup ont su le faire dans des circonstances plus difficiles et dramatiques que celles que nous pouvons rencontrer aujourd’hui. Alors….

Heu… Bonne année bien sûr !

Alexandre Adjiman

Le 6 janvier 2022

PS : aux dernières nouvelles les deux hommes sont sains et saufs : un avion de ligne les a aperçus et a donné l’alerte, et un hélicoptère les a pris en charge deux heures plus tard...

J’ai lu :

Qui vivra qui mourra, Frédérique Leichter-Flack, Éditions Albin Michel 2015,

La condition anarchique, Frédéric Lordon, Éditions Seuil, 2018

Désobéir, Frédéric Gros, Éditions Albin Michel, 2017

Éloge de l’inégalité, Jean-Philippe Delsol, Éditions Manitoba, 2019

L’absurde, Raphaël Einthoven, Éditions Fayard, 2010

Le vélo électrique d’appartement.

Le vélo électrique d’appartement donne l’illusion d’une activité à ceux qui en ont besoin

« Versus » a déniché pour vous cet étonnant Vélo Electrique d’Appartement ! De quoi s’agit-il ? (temps de lecture : 1 mn 10 s).

Léger mais de conception solide, très facile à installer, il est livré avec un cordon électrique de trois mètres permettant de le brancher facilement sur toute prise électrique classique de la maison ou appartement.

Fonctionnement : une fois branché, et après vous être installé(e) sur la selle très confortable, vous pouvez vous mettre en route. Comme sur son homologue de ville, la roue arrière peut être débrayée du pédalier, ce qui permet ici aussi de ne pédaler que quand on le désire, et bien sûr « d’avancer » sans effort. Il est conçu pour rouler à la vitesse de 28 km/h maximum, afin de respecter (le cas échéant) les « Zone 30 », tandis que dépourvu de batterie à recharger, vous ne serez jamais en panne.

Utilisateurs : outre les sportifs interdits de sport quel que soit le motif (ce vélo est absolument sans danger pour la santé), il trouvera preneur auprès de toute personne aimant se bercer d’illusions, ou ayant l’habitude de faire croire à son entourage qu’elle fait quelque chose alors qu’il n’en est rien. Dans ces conditions ajoutons que d’un point de vue pathologique on imagine qu’il pourrait répondre ponctuellement au besoin irrépressible d’exister de personnes en mal de reconnaissance.

En ces temps où certains veulent faire croire qu’ils savent où ils vont sous prétexte qu’on les voit pédaler, la pratique régulière de cet équipement pourrait à la longue développer chez eux une prise de conscience salutaire. Heureusement, il n’est pas encore interdit d’espérer…

Un marché en pleine expansion ! N’hésitez pas à partager l’information et à faire découvrir ce vélo à toute personne à la recherche d’une identité. Selon les estimations du fabricant le marché serait considérable, boosté par la pandémie et sa cohorte de savants vaccinés contre le doute, et le stress vécu par tout un chacun du fait des contraintes successives imposées depuis 18 mois. C’est pour ces raisons d’ailleurs qu’il ne faut pas s’étonner de l’existence de phénomènes de rejet, accompagnés de gestes d’agressivité de nature variée : farine, tarte, baffes…. S’ils sont à déplorer, ils sont aussi une réaction à l’hypocrisie ordinaire, répertoriée depuis longtemps dans la panoplie de nos émotions les plus classiques.

Finitions : trois coloris sont disponibles au choix : bleu, blanc ou rouge. Existe aussi en édition « Collector », tricolore, limitée et numérotée, pour les amateurs du symbole républicain.

Alexandre Adjiman

Le 15 juin 2021

Petit lexique à l’usage des ex-confinés

Aujourd’hui 9 juin 2021, jour « J » du « déconfinement », , Alain-Georges Emonet, le décrypteur des mots dans tous leurs états, déjà auteur sur VERSUS du « Stratégisme prophétique d’Emmanuel Macron », nous propose une incursion dans le dictionnaire de la pandémie. Pour ne pas oublier nos belles années 2020/2021 ! Et dans cet article, rien n’est inventé, mais le résultat de sondages et études précisés en fin de page…

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Tout commence par un malentendu : le mot confiner . Le verbe qui signifie Être très proche de quelque chose, pour nous expliquer qu’il fallait s’éloigner les uns des autres !

Puis un autre mot,  confinement, répété à satiété.

Un mot déjà entendu, déjà utilisé. C’étaient les années Mitterrand, où l’on remettait en cause l’énergie nucléaire. Les opposants agitant la confinement obligatoire en cas d’accident .

Et cela se poursuit avec l’incitation au télétravail. Drôle de nom qui associe l’instrument privilégié de la détente et du plaisir (la télévision) à l’occupation la plus génératrice d’efforts et de contraintes (le travail).

Ainsi notre langage, mais également nos habitudes, se sont mis  en mode confinement.

Le matin , sur le temps gagné du trajet domicile-entreprise, on a réinstallé le petit-déjeuner comme un vrai repas en commun. Fini de dire à l’adolescent en retard « As-tu déjeuné? »  on l’a remplacé par « As-tu pris ton petit déjeuner ? ». Emploi de 3 termes de convivialité « pris », « ton » et « petit ». En quoi « pris » est-il un terme deconvivialité ? Parce qu’il est ressenti comme « prix » donc, comme « valeur ».

Après, il faut télétravailler. La phrase est au présent, car en période de restrictions de libertés, on conjugue le plus souvent les verbes au présent de l’indicatif.

En l’absence de pièce-bureau au domicile, l’espace travail  y est mieux organisé et mieux rangé que dans l’entreprise.

Dans un premier temps, l’ordinateur a été installé, au calme, dans la chambre, puis très rapidement a regagné la salle à manger. schéma plus conforme à l’image sacralisée du bureau.

C’est un cliché de croire que le télétravail a fait sombrer la femme dans l’abandon vestimentaire. Une femme sur quatre en effet s’est habillée comme lorsqu’elle se rendait sur son lieu de travail. A une exception près : le soutien gorge laissé dans la penderie. Même proportion de femmes, une sur quatre, qui a porté des chaussures durant la séquence de travail. Pendant que 4 hommes sur 10 déclaraient ne pas se laver tous les jours.

Une fois devant l’ordinateur,  il faut échanger avec les collègues, eux aussi à leur domicile.

Mais le langage s’est distancié. Le téléphone portable en mode haut-parleur posé sur une table, exit le « Bonjour », on passe au coeur de l’appel

 «  Dis, c’est untel, à propos de…. »

 L’adjectif « difficile » n’est plus de mise, il est remplacé par « compliqué ». En revanche, le tététravailleur ne se heurte  pas à une « difficulté » mais à un « défi ». On a abandonné le  mot « n’importe quoi » jugé trop violent dans la relation professionnelle.

Quant au confinement, mail après mail, il a perdu son caractère anxiogène: un nombre conséquent d’internautes ont terminé leurs messages par « bon confinement ».

Et comme tout mot devenu familier au fil du temps, coronavirus est devenu covid. En matière de langage, tout ce qui est réduit par volonté apparait comme maitrisé par l’homme. C’est le principe des diminutifs.

On en a profité pour mettre à mal l’expression « je suis d’accord », immolée sur l’autel du parler-télé et remplacée par « je valide ».

Quant à l’expression « en retard », souvent culpabilisante, elle a cédé sa place à « en port différé ».

Soyez attentifs à la prononciation des télétravailleurs. Vous entendez « penser à autre chose » alors qu’ils vous disent « passer à autre chose ».

Au bout de quelques semaines…un moment d’inattention….le vouvoiment s’est installé. Et quelquefois poursuivi lors du retour en présentiel.

Autre constatation, le salarié en télétravail  bavarde moins et téléphone moins à ses relations. Il  gagne donc du temps et de l’attention. En fait,  Il communique toujours mais par Icones et par # (le plus usité étant #jenpeuxplus).

Mais cloitré dans son appartement et sans possibilités de pouvoir embrasser ses proches il est passé de « mes parents » à « les parents », et de « les voisins »  à « mes voisins »

Le « soir » est devenue la « soirée« . On a tué les heures et instauré les rythmes (ou les rites ?).

Seule référence horaire ayant survécu, le « vingt-heures » sans que l’on sache précisément s’il s’agit de la grande messe de l’information télévisée ou du rendez-vous pour applaudir les soignants (Ah, bon? le clapping… vous avez déjà oublié !)

Il est vrai que l’expression elle-même qui visait à gommer les hiérarchies entre infirmiers et mandarins a aussi évolué. Nos politiques au printemps 2020, parlaient de « nos soignants », au printemps 2021, ils disent « les soignants ».

Mais ce fût aussi l’occasion pour 1 français sur 5 de participer à des apéros-vidéos.

Autre symbole, né du confinement, les Lego. Des émissions télévisées et des rubriques leur ont été consacrées. Passage obligé de la satisfaction égoïste de la brique au plaisir partagé de construire. Ou comment un jeu individuel est devenu un jeu de société.

Après  cette période avec moins de libertés (oh, pardon ! On dit désormais période contrainte) et le passage par le télétravail.

72% des femmes déclarent ne plus vouloir faire  la bise sur leur lieu de travail.

66% des hommes déclarent accepter de se serrer la main.

Mais peu importe, nous aurons vécu le déconfinement, terme qui a  été tout simplement inventé.

Cependant c’est promis, lors de la prochaine pandémie, il rentrera dans le dictionnaire…

Alain-Georges Emonet

 Cet article n’est pas une démonstration de linguiste, il a été rédigé à partir d’enquêtes CNRS, d’études Ifop, Kantar, Odoxa-CGI, Harris Interactive, de sondages  Statista, BVA et  Médiamétrie et de questionnaires de médias francophones.

Pour Sarah

Meurtre antisémite de Sarah Halimi : son insupportable calvaire et le vide juridique pour juger l’assassin.

Ayant constaté qu’un certain nombre de mes amis qui me lisent n’avaient pas eu connaissance de l’assassinat commis le 4 avril 2017 sur la personne de Sarah Halimi, il m’est apparu comme une nécessité absolue de contribuer à le faire connaître. D’autant que le fait même qu’un évènement aussi hautement tragique, aussi marqueur de notre temps, ne soit pas largement connu, est le signe d’une dangereuse banalisation de la violence.

Paris 11ème, le 4 avril 2017, quatre heures du matin.  

Kobili Traoré, malien, noir et musulman, âgé de 27 ans, pénètre dans la chambre à coucher de Sarah Halimi par le balcon d’amis voisins, lui porte des coups et une abominable torture qui durera près de quarante minutes, puis la traine sur le balcon et la jette du deuxième étage de l’HLM en hurlant plusieurs fois « j’ai tué Satan !» en arabe, et retourne chez ses amis…

La durée de l’acharnement est connue de manière précise car la police, appelée par les voisins dès les premiers hurlements de Sarah et les « allahouakbar » et autres vociférations de Kobili Traoré, est arrivée sur place dans les cinq minutes. Elle s’est cantonnée dans les escaliers de l’immeuble, et selon une procédure dite « habituelle », (due semble-t-il à une confusion sur l’origine des cris), a attendu des « renforts » pendant tout ce laps de temps, avant de pénétrer, mais trop tard, dans l’appartement.

Sarah Halimi, de confession juive orthodoxe, âgée de 65 ans, était médecin puis directrice de crèche, avant d’être à la retraite.  

C’était donc en avril 2017. Trois ans plus tard, le 14 avril 2021, la Cour de Cassation confirme les précédentes décisions prises successivement par les juges d’instruction et la Cour d’appel de Paris : Kobili Traoré ne peut être jugé car immédiatement interrogé, des experts psychiatres l’ont estimé  incapable de discernement au moment de son acte, donc irresponsable, du fait d’une importante consommation de cannabis préalablement à son crime.

Beaucoup d’encre a coulé sur le déroulement de cet assassinat, son caractère antisémite (ou non), le  rôle des forces de l’ordre, les expertises psychiatriques, et la décision définitive de ne pas pouvoir le juger. Plusieurs manifestations ont eu lieu pour contester l’impunité de Traoré, et réclamer « justice pour Sarah ».

Car comment admettre que de tels faits puissent se dérouler en 2017 à Paris, lorsqu’on tente d’imaginer ce que Sarah a vécu ? Elle a forcément immédiatement compris, à la langue et  aux cris qui étaient proférés, qu’on en voulait à sa religion, et voyant dans les yeux de son agresseur la fureur et la haine qui l’habitaient, elle a su qu’elle serait battue à mort si personne n’intervenait.

Mais pouvait-elle seulement penser sous l’effet de la peur et de la douleur, en un mot de la torture ? Nous ne le saurons jamais, car personne n’est intervenu malgré les nombreux témoins auditifs, et cette situation est le résultat d’une organisation de la société à laquelle, d’une manière ou d’une autre, proche ou éloignée selon qui nous sommes, nous participons.

Aussi me semble-t-il que nous avons au minimum le devoir de réfléchir à ce que nous apprend cet évènement sur la société et sur nous-mêmes dans les deux directions contestées par les manifestants, et les quelques prises de position dans les médias.

  1. Sur  l’impossibilité de juger le meurtrier.

Si l’arrêt de la Cour de Cassation est contesté par des manifestations, c’est qu’il y a en France une importante méconnaissance sur la façon dont la justice est exercée.

Cette méconnaissance a pour première origine la représentation symbolique de la « Justice » sur certains frontons des tribunaux, à savoir une balance avec des plateaux en équilibre. On la trouve également sur le site du Ministère de la justice. Enfin, l’arcane « La Justice », huitième lame du tarot de Marseille est représentée par une femme assise, de face, tenant d’une main une balance également en équilibre, et un glaive de l’autre. Cet arcane, comme les autres représentations précitées, symbolise le jugement équitable.

Or la justice française ne juge pas en équité mais selon le Droit. C’est-à-dire que le juge est tenu de se prononcer non pas sur les torts, aussi visibles soient-ils, des uns ou des autres, mais sur le respect des lois, en s’appuyant  sur les textes à sa disposition : code pénal, code civil, …. Et c’est heureux, car sinon l’arbitraire risquerait de s’introduire dans les décisions ! Cette confusion entre l’équité et le Droit est l’une des raisons pour lesquelles les procédures judiciaires sont si souvent contestées, et peuvent être interprétées comme « inéquitables ».

C’est alors le rôle de la Cour de Cassation, lorsqu’elle est saisie, de vérifier que les juges dont la décision est contestée ont strictement respecté la loi. Et en l’occurrence, dans le cas présent, l’article 122-1 du Code pénal : n’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. Compte tenu des résultats des expertises psychiatriques, l’assassin, bien que déclaré coupable du meurtre, ne peut pas être jugé.

Il n’en reste pas moins que cette logique, toute implacable, rationnelle, et protectrice qu’elle soit dans la majorité des cas, heurte notre sensibilité, nous révolte et nous agresse dans le cas de l’assassinat de Sarah Halimi. Imaginons un instant que, par miracle, malgré les coups et la défenestration, Sarah ait survécu à son calvaire, comment aurait elle pu entendre un tel verdict ?

C’est que les lois sont faites par les Hommes, sur la base de leurs piètres connaissances de la nature humaine, et la sous estimation régulière de ses immenses capacités à dépasser en actes toutes les horreurs imaginables.

Sous réserve que les informations dont nous disposons soient exactes, il semblerait qu’il sera remédié à ce vide juridique. Mais la nouvelle loi n’aura de toute façon pas d’effet rétroactif sur les arrêts déjà rendus.

2) Sur le besoin de « faire justice pour Sarah », qui résulte de l‘abandon d’une possibilité de juger Kobili Traoré et de le condamner.

Les grands principes de Droit qui fondent le Code Pénal Français actuel, ainsi que celui de nombreux pays européens et jusqu’aux Etat Unis, sont nés en 1764  dans l’imagination d’un italien de 26 ans: Cesare Beccaria. Ils tiennent dans un petit traité intitulé « Des délits et des peines », publié de façon anonyme tant il était subversif pour l’époque !

En effet, arrivé à point nommé au cœur de l’époque des Lumières, il apporte le changement radical que la France et toute l’Europe attendaient, sans trop savoir comment faire, avec des idées qui permettront de mettre fin à la cruauté et aux supplices des procédures criminelles de l’Ancien Régime : les fers, les chaînes, la cage de fer, l’écartèlement, la décollation, la roue… Il propose de laïciser la justice en la séparant des questions religieuses, dénonçant implicitement les condamnations pour hérésie, et s’opposant à la peine de mort, déclarée d’inutilité publique ! Aussi Voltaire, Diderot, D’Alembert et beaucoup d’autres l’acclament-il.

Que disent ces principes qui figurent également dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ?

« Qu’il faut que toute loi pénale soit humaine, et que pour être efficaces les peines doivent être justement proportionnées (aux délits), et que règne l’égalité des justiciables devant la loi».

La Commission Européenne des Droits de l’Homme, plus communément connue par son sigle CEDH, s’est également inspirée du traité « Des délits et des peines » de Cesare Beccaria pour définir ses principes. Elle a été ou sera saisie par la famille de Sarah, comme le lui permet l’arrêt de la Cour de Cassation de Paris.

On ne sait pas si elle confirmera ou infirmera les décisions françaises dont elle est en principe indépendante. Mais, le cas échéant, la question qui se poserait alors serait : peut-il exister une peine qui soit humaine et justement proportionnée, qui pourrait s’appliquer au crime de Kobili Traoré, …. tout en rendant justice à Sarah ?

Alexandre Adjiman

Le 27 mai 2021

Lectures :

  • « L’extase totale, Le IIIème Reich, les allemands et la drogue », Norman Ohler, Editions La découverte, 2018
  • « Des délits et des peines »,  Cesare Beccaria, Préface de Robert Badinter, Traduit de l’italien, Editions GF Flammarion, 1991
  • « Le bouc émissaire », René Girard, Editions Le livre de poche, biblio essais, 2016
  • « Ce grand dérangement », L’immigration en face, Didier Leschi, Tracts Gallimard, N°22
  • « Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien », (Tome 1): La manière et l’occasion, Vladimir Jankelevitch, Editions du Seuil, collection Points, 1981
  • Wikipédia : Affaire Sarah Halimi
  • La Revue des deux mondes : la justice française est-elle antisémite ?
  • Philomag : histoire de la responsabilité pénale

Le stratégisme prophétique d’Emmanuel Macron

Décryptage des derniers engagements d’Emmanuel Macron

Cet article est une contribution à VERSUS d’Alain-Georges Emonet, longtemps journaliste à FR3 Télévision dans la Région Centre, et professionnel du décryptage linguistique des personnalités politiques. Il nous fait découvrir ici « les dessous » d’une phrase de la dernière intervention du Président de la République. A déguster sans modération …!

« Dès la mi-mai, nous recommencerons à ouvrir avec des règles strictes certains lieux de culture, nous autoriserons sous conditions l’ouverture de terrasses et nous allons bâtir entre la mi-mai et le début de l’été, un calendrier de réouverture progressive pour la culture, le sport, les loisirs, l’événementiel et nos cafés et restaurants”,

Pourquoi le président de la République a-t-il prononcé cette phrase? La raison pourrait en être caricaturale: parce que nous sommes des homo sapiens et que sapiens est un adjectif latin  issu du gérondif du verbe sapio signifiant « avoir du goût, de la saveur, du jugement »(*). Tout ce qui nous porte à fréquenter les restaurants, les cafés et les lieux de culture. Fermer le ban.

Mais au-delà de l’analyse furtive et abrupte, la phrase prend le ton d’un pacte éphémère. Il n’y a ni surprise, ni magie en celà. Car tout discours d’Emmanuel Macron est un acte de rhétorique, le premier des sept arts du monde gréco-romain.

Et dans l’instant, en  prononçant ces mots, il s’engage dans le stratégisme politique. Un concept à la formulation universitaire qui recouvre une réalité cousue main. De la communication pure: une action supplétive de l’activité politique. Le principe est un et simple, produire des effets sur des publics sensibles. Mais avec un paramétre qui n’est ni subtil, ni caché: il s’agit de valoriser une prise de position de manière à ce que ceux qui l’entendent l’appréhendent comme une décision et l’impute à l’émétteur.

Explications:

Dès la mi-mai,…

« dès « est une proposition qui marque le point de départ dans le temps (*) monosyllabique et rapide pour indiquer la proximité du moment où cela va commencer.

« la mi-mai « est une vieille expression commune à tous, compréhensible par tous et qui renvoie avec ses premières chaleurs  au mois annonciateur de l’été, une autre saison, donc une autre image, d’autres souvenirs.

  …nous recommencerons à ouvrir avec des règles strictes…

le « nous » collectif qui associe l’émetteur et  l’auditoire, le leader politique et son peuple dans une action. Mais si nous « RE commencerons », c’est qu’à un moment, ensemble, nous avons « commencé ». En est-on si sûrs ? Car les règles strictes sont le fait du chef de l’état et de son gouvernement exclusivement.

…certains lieux de culture, nous autoriserons sous conditions l’ouverture de terrasses…

mêmes analyse que la première partie de la phrase et la répétition du mot « ouverture » pour qu’il ait fonction d’image subliminable. En français, on « n’ouvre » pas une terrasse, on « l’installe ». Nous sommes donc bien dans une figure de rhétorique.

Et ce « certains » qui s’impose comme l’expression d’un choix. Un choix que seul le leader exercera car ce n’est pas de la compétence du « nous ». On n’imagine pas un référendum pour désigner les théâtres ou les salles de spectacles  que les citoyens souhaiteraient voir rouvrir.

 …et nous allons bâtir entre la mi-mai et le début de l’été, un calendrier de réouverture progressive…

« bâtir « choisi sciemment pour imposer l’idée de construction et de collaboration de tous alors que généralement on « établit » un calendrier. Mais l’image est moins forte et surtout moins collaborative.

Et dans un espace de temps maîtrisé par le leader, entre une date calendaire et une saison. Le leader s’affranchit de l’unité comptable qu’est le jour chiffré.

 …pour la culture, le sport, les loisirs, l’événementiel et nos cafés et restaurants”

ce « pour » qu’il faut recevoir comme « en faveur de ». Il s’agit de comprendre l’engagement permanent du leader pour ces secteurs d’activités. Des secteurs orphelins puisqu’ils n’appartiennent à personne alors qu’il nomme « nos » cafés et restaurants. De nouveau, l’association du leader et du peuple. Ce que l’un et l’autre ont en commun sans jamais s’y rencontrer.

Le discours présidentiel publié, retransmis, télévisé est devenu un haut fait. En cela il est un acte. Peu importe que le président en soit l’initiateur, il en est l’annonciateur (dans notre civilisation judéo-chrétienne rappelons l’importance de l’ange Gabriel dans la naissance du Christ). Mieux encore, il en établit une échéance. Il en est le prophéte.

Le message est passé, immédiatement dirigé, immédiatement digéré. Il se résume à un jeu d’émission-réception ou presque. Et surtout, dans son énonciation, il est modulable.

Imaginons un instant que la réouverture de ces lieux ne puisse intervenir le 15 mai prochain mais soit repoussée de deux semaines par le chef de l’état. Nous serions alors le 29 mai. La veille de…la fête des mères.

Cela se nomme le réductionnisme symbolique. Mais c’est une autre forme de rhétorique…

(*) définition du Larousse

Alain-Georges Emonet

Le 13 avril 2021

La BEAUTÉ en partage

Je lance un appel à plus de Beauté.

La Beauté ? Pourquoi ?  Mais qu’est-ce que c’est ?

Avant d’aller chercher dans un quelconque dictionnaire, la Beauté que je viens réclamer est quelque chose dont je peux affirmer sans prendre de grands risques qu’il y a une forte probabilité pour  que vous sachiez ce que c’est, sans même me préoccuper de la définition que vous pourriez lui donner !

Qu’à l’instant où vous êtes confronté à LA Beauté vous restiez interdit et muet, le souffle coupé, qu’au contraire vous vous exclamiez, ou que vous ayez un frisson ou des larmes, vous n’avez généralement décidé de rien. Mais une chose est sûre : ça vous fait du bien.

Car la Beauté crée en nous un élan, une émotion qui nous envahit sans crier gare, et ni le cœur, ni le corps ni  l’esprit ne peuvent indistinctement la revendiquer. Il paraît qu’elle fait parfois naître un sentiment de vrai absolu.

Elle est. C’est tout.

Intuitivement je dirai que la Beauté est une forme d’esthétique que l’on peut rencontrer dans n’importe laquelle de nos activités humaines. Nous pouvons la recevoir sans l’avoir sollicitée, ni même l’avoir espérée, nous pouvons  aussi aller la chercher, en être à l’origine.

C’est ainsi qu’une première idée qui peut venir à l’esprit à propos de la Beauté est que nous la trouvons couramment dans l’art : peinture, sculpture, musique, littérature, cinéma, photo, architecture, poésie …

La vie et la nature aussi nous offrent de nombreuses occasions de la croiser : un visage, un regard, un sourire, des amoureux qui s’bécotent sur un banc public, la naissance d’une lumière soudaine et éphémère sur la Loire au passage d’un nuage, la majesté d’une chaine de montagnes au soleil levant, la puissance d’une chute d’eau, une fleur, le vol d’un oiseau…

Interrogez des scientifiques,  ils vous diront qu’une démonstration est d’autant plus crédible qu’elle est belle, harmonieuse, équilibrée, ou design dans leur vocabulaire.

Les chemins que peut prendre la Beauté pour nous atteindre sont donc innombrables et sans limites.

La tentation de définir la Beauté selon des critères est  permanente, mais c’est aussi une constante que selon les époques et les régions ces critères sont loin d’être immuables et universellement partagés.

Paradoxalement, la Beauté est pourtant universelle, non pas parce qu’il existerait une ou des formes de Beauté universellement reconnues comme telles, mais plutôt parce qu’il n’y a pas d’exclusion d’accès à la Beauté. Ni par la richesse ou la pauvreté, ni par l’éducation, ni même par le savoir lire ou écrire, la religion, une époque, une région géographique… Existe-t-il un autre phénomène aussi universellement présent et accessible ?

La Beauté ne se décrète pas. Bien sûr, il existe une prétention à la définir, voire même parfois à la certifier comme telle, mais elle reste fondamentalement impossible à enchaîner. Elle restera de toute façon l’expression libre d’un ressenti laissé à l’appréciation de chacun d’entre nous, sans jugement préétablit, sans morale, sans certitude de valeur absolue.

Nous pouvons ne pas être d’accord sur l’admiration d’une Beauté que nous propose notre meilleure amie, avec l’assurance de ne pas l’offenser. N’est-ce pas formidable ? Un domaine sur lequel on peut être en désaccord sans se fâcher ! Je dis que cette grande liberté de jugement que nous offre le sentiment de Beauté est partie prenante à la Beauté elle-même, et c’est à elle que je pense lorsque je lance cet appel à « plus de Beauté ».

En effet, plusieurs évènements qui se sont développés depuis quelques années m’ont amené à cette réflexion que nous sommes fortement en « déficit de Beauté ». Et qu’il y aurait lieu de remettre beaucoup de Beauté dans nos vies si nous ne voulons pas finir par désespérer.

En réalité, être en déficit de Beauté ne serait pas  si insupportable, si nous n’étions pas surtout en excédent de laideurs…. 

Pour n’en citer que quelques-unes, (l’exhaustivité étant impossible), il y a naturellement tout ce qui a surgit depuis quelques années du phénomène « Metoo », et le cortège de ses «cousins », dans de très nombreux pans de la société : sport, littérature, cinéma, photo, danse, variétés, musique, et sous toutes les formes… Absence totale de Beauté, laideur absolue. Désespérante boite de Pandore qui n’en finit pas de se déverser…

Il y a aussi le développement à tout va de la société digitale et de la dématérialisation de nos identités, source de beaucoup plus d’isolement que de liens et d’humanité. Source également d’incompréhensions, d’injustices et d’exclusions dans de nombreux domaines, dont l’éducation, si fondamentale à la nation.  Il ne s’agit évidemment pas de nier ses avancées, mais de souligner ses dangers : l’absence de prise en considération de la diversité des situations, la suppression de solutions alternatives ne permettant pas le maintien de chemins praticables par tous.

Il y a encore la multiplication des dialogues de sourds : qu’il s’agisse des revendications des Gilets Jaunes et de leur traitement, des retraites, du chômage, de l’indifférence à toutes les indignités dont les cris ne parviennent pas à se faire entendre, ou de la maltraitance générée par certaines décisions prises sous couvert d’urgence sanitaire.

Pourtant, il y a un an, lors du premier confinement, un grand espoir était né quant à l’opportunité de remettre en question les politiques précédentes dans les domaines industriel, de la santé, de l’environnement, de l’éducation… La baisse de pollution dans les villes, la clarté retrouvée des eaux, la reconnaissance du dévouement des soignants et des enseignants devant une situation inédite, permettaient d’envisager de « belles » et prometteuses évolutions.

Car en politique aussi la Beauté est possible. La preuve ? Le 12 décembre 2015, 196 pays sur 197 ont signé à Paris un accord sur le Climat. Le sociologue Bruno Latour*, qui s’y connaît en matière de situation mondiale de l’Urgence Climatique, estime qu’une motivation aussi unanime ne pouvait résulter que de « la beauté du geste »… L’argument tient, car personne n’aurait parié sur cette unanimité : « il fallait bien une force particulière« , dit-il. En effet, il était sans doute  difficile pour une nation de se distinguer en refusant un aussi beau geste, une aussi belle intention. D’où l’on peut conclure à la formidable puissance de la Beauté, qui a permis de dépasser les énormes divergences politiques présentes d’un bout à l’autre de la table, pour aboutir à la signature du premier accord mondial !

Je confirme ce point de vue : les litiges et les conflits, qu’ils soient de dimension internationale ou individuelle, sont un « désordre », une « fracture harmonique » entre les belligérants. Résoudre le litige n’est alors rien d’autre que de rétablir l’harmonie. Et de façon assez générale, la meilleure solution, celle qui sera pérenne et fera du bien, comportera une part indéniable de Beauté.

Alexandre Adjiman

Le 8 avril 2021

J’ai lu :

« Quand la beauté nous sauve. Comment un paysage ou une œuvre d’art peuvent changer notre vie », Charles Pépin, 2013, Editions Marabout (2020)

« La condition humaine en partage », Marc Augé, 2020, Editions Bibliothèque Rivages

« Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » *Bruno Latour, 2017 Editions La découverte

« Résonance. Une sociologie de la relation au monde » Hartmut Rosa, dans Sciences Humaines, Hors série « Les grands entretiens », Août 2020

Le patch de Zoé

Le patch anesthésiant de Zoé

Zoé a trois ans et demi et je suis son grand-père. Elle habite Rennes.

Samedi dernier Zoé devait avoir une prise de sang, et naturellement elle ne sait pas encore ce que signifie une prise de sang et comment ça se passe.

J’étais en visite chez ses parents pour le week-end, et, avec sa maman et sa grande sœur, nous nous sommes rendus au laboratoire où rendez-vous avait été pris, tandis que son papa partait au marché. Sur recommandation du labo, un patch anesthésiant avait été préalablement posé sur le bras de Zoé une heure avant le rendez-vous. Zoé n’avait fait aucune difficulté à cette pose, les enfants aimant bien, comme on le sait, avoir un pansement à montrer, d’autant plus qu’il n’y avait dans le cas présent aucune blessure douloureuse à panser !

Arrivés au laboratoire, l’ordonnance et les documents étant remplis, il y a un peu d’attente imprévue dans le planning.

Dans la salle d’attente, à la demande de l’infirmière, la maman de Zoé retire le pansement anesthésiant. Puis l’attente se faisant longue, elle doit s’absenter pour accompagner Anna-Eve, la grande sœur de Zoé, à sa leçon de piano de l’autre côté de la ville. Un peu inquiète de devoir me laisser Zoé dans cette situation, je la rassure, et elles partent.

Peu de temps après, l’infirmière appelle Zoé, et nous entrons tous les deux dans une toute petite pièce d’environ six mètres carrés où doit avoir lieu la prise de sang. C’est une pièce assez impressionnante avec des appareils partout, et son grand fauteuil médical muni de repose-bras, fauteuil qui paraît d’autant plus énorme que la pièce est petite…  J’imagine que bien des adultes venus pour une prise de sang peuvent se sentir mal  à la vue de cet ensemble, mais Zoé est parfaitement tranquille et observe tout ce qui se passe.

L’infirmière suggère que je m’asseye dans le fauteuil pour prendre Zoé sur les genoux, puis appelle une autre infirmière pour m’aider à tenir Zoé, en cas de besoin me dit-elle… Ce qui n’a pas pour effet de me rassurer, mais qui n’inquiète absolument pas Zoé, toujours imperturbable, bien que nous soyons maintenant trois autour d’elle, à la maintenir d’une manière ou d’une autre !

Un garrot est posé, Zoé regarde son bras dénudé, et là où habituellement nous détournons le regard, observe sans dire un mot l’aiguille de la seringue s’enfoncer légèrement sous la peau, tandis qu’elle aperçoit qu’un petit tube se remplit d’un liquide rouge…

Tension palpable dans la pièce : personne ne bouge, personne ne pipe mot, tandis que par deux autres fois le petit tube est retiré pour être remplacé par un autre qui se remplira aussitôt… Une longue minute s’est écoulée.

Puis le garrot est défait, l’aiguille retirée, un petit pansement apposé, et Zoé reçoit à ce moment de la main de l’infirmière une superbe image d’animaux, très colorée, sur laquelle est marqué : DIPLÔME décerné à ZOÉ pour la féliciter de son comportement exceptionnel.

Très fière, elle le montrera à sa maman qui arrivera quelques instants plus tard, s’étant dépêchée de revenir soutenir Zoé, après m’avoir envoyé plusieurs messages pour me faire savoir qu’elle arrivait.

A la réflexion, je trouve que Zoé a fait preuve d’une belle confiance envers son grand père. Cette immense confiance, dont j’ai été l’heureux dépositaire, a quelque chose d’émouvant. Car nous savons qu’elle se fera de plus en plus rare au fur et à mesure de l’entrée de Zoé dans le monde des grands. Et si je connaissais naturellement les risques liés à la piqûre,  je ne l’avais nullement préparée à la possible douleur, faisant peut-être confiance à la petite anesthésie locale du pansement, et n’ayant pas le courage de lui transmettre une peur inutile par avance… Les choses auraient donc pu se passer beaucoup plus mal, auquel cas Zoé aurait peut-être changé de regard sur son grand père…

Mais si j’évoque ici cette petite aventure enfantine, c’est que je lui trouve beaucoup d’affinités avec notre quotidien d’adultes, et notamment des liens étroits avec le célèbre mythe de la caverne de Platon*, et ses habitants enchaînés.

L’innocence de Zoé due à son jeune âge, n’a-t-elle pas, en effet, une similitude avec la croyance que la réalité se résume à ce qu’elle sait, au même titre que pour les habitants de la caverne elle se résumait aux seules ombres sur les parois qu’on voulait bien leur projeter, et qu’enchainés ils  étaient persuadés que le monde n’était rien d’autre ? Mais était-ils vraiment enchaînés, et délivrés acceptaient-ils volontiers l’inconfortable réalité du monde ?

Des patchs ne nous sont-ils pas régulièrement posés pour faciliter l’acceptation de décisions que l’on désire nous imposer ? N’en doutez pas, et si tel est le cas, vous lirez utilement « Divertir pour dominer » proposé dans la bibliographie ci-dessous.

Quant aux piqûres, que dire de celles qui, parfois indolores mais aussi parfois douloureuses, pour lesquelles nous tendons quelques fois le bras, par habitude ou par lassitude, pour être finalement dans une servitude volontaire comme dirait La Boétie, dans son célèbre essai éponyme ?

Enfin, bien qu’adultes, sommes-nous vraiment moins sensibles aux diplômes, médailles, et reconnaissances diverses que les enfants ?

C’était une petite vision philosophique tirée d’un évènement banal, survenu à une petite fille de trois ans et demi…

Alexandre Adjiman

Le 25 février 2021

Epilogue : pour la toute petite histoire, une fois sortie du laboratoire Zoé a malencontreusement lâché son diplôme qui s’est envolé avec une bourrasque, et malgré nos efforts pour le récupérer, il s’est perdu ! Après quelques chaudes larmes et petits bonbons, tout est rentré dans l’ordre… 

Bibliographie

Petit éloge de la première fois, Vincent Wackenheim, éditions Folio,2011

Petit éloge de l’enfance, Pierre Pelot, éditions Folio, 2007

La condition humaine en partage, Marc Augé, éditions Payot-Rivages 2021

Divertir pour dominer, Collectif, éditions de L’échappée/ De la découverte, 2010

Discours de la servitude volontaire, Etienne de la Boétie, (1576) éditions Librio

*Le Mythe de la caverne« , Platon, Livre VII de La République. Expliqué en deux minutes sur (c) youtube ici : https://www.youtube.com/watch?v=gK03FpA8S7I

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