Présidentielle : où atterrir ?

Dans les discussions politiques que je peux avoir je rencontre fréquemment le besoin de mes interlocuteurs d’effectuer un classement systématique des opinions en « gauche / droite ».

Sur cet aspect bien connu, Bruno Latour, sociologue et anthropologue, s’est notamment interrogé sur les difficultés des « verts » à percer. Il estime qu’elles résulteraient de la forme de l’hémicycle, dans lequel depuis plus de deux siècles les députés s’asseyent selon leur orientation politique. Or les écologistes ont, de ce point de vue, une difficulté à choisir une place puisqu’ils ne sont pas exclusivement d’un bord ou de l’autre, ni même au centre. Pour le commun des mortels qui a besoin de repères simples, c’est compliqué. Ce formatage multiséculaire des opinions « par le siège » a pour conséquence de créer des à priori et des idées fausses, souvent difficiles à modifier.

C’est aussi ma situation : mes idées et mes valeurs sont assises en différents endroits de l’hémicycle, selon le sujet, l’époque, ou même le contexte. Mais vous l’avez sans doute remarqué, on vous assied parfois contre votre gré selon ce que vous semblez être, ce que vous portez, là où vous habitez, ou ce que vous avez dit « un jour », et dès lors vous ne pouvez plus bouger. Vous êtes assigné à résidence… ! Le monde n’est pourtant pas binaire, et je crois que l’on peut être mort et vivant en même temps (j’en connais), scientifique d’esprit, et pourtant croyant (j’en connais aussi) ou avoir l’athéisme pour religion …. etc.

C’est pourquoi le fameux discours du « et en même temps » avait pu me séduire en son temps. Il est vrai que depuis longtemps je n’avais pas remis en question la place qui m’était habituellement attribuée dans l’hémicycle. Par paresse ou désintérêt peut-être, et en votant sans remettre en cause la tradition de mon bocal.  

Ce qui m’amène à me remettre en question aujourd’hui c’est aussi le constat que cinq années de mandat peuvent suffire à prendre des décisions qui engagent l’avenir du pays pour beaucoup plus longtemps. Ainsi, croire que le bulletin de vote décide des orientations politiques des seules cinq prochaines années est une illusion : il peut aller beaucoup plus loin, et de ce fait le geste impacter nos enfants, petits enfants….

En effet, bien plus que d’autres, le mandat qui s’achève a montré que dans le court délai de cinq ans il est possible de prendre des décisions de telle sorte que certaines conceptions profondes du fonctionnement de la société, ses idéaux, ses symboles, et ses institutions, peuvent être affectés pour les 20 prochaines années, ou plus.  

Il en est ainsi par exemple des domaines de l’éducation, de la santé, de la justice et de la recherche fondamentale pour ne citer qu’eux, dont la mission de service public a été dévoyée en instaurant des contraintes de réductions budgétaires et de rentabilité. Si vous avez dans votre entourage des enseignants, des enfants en âge scolaire, de la famille hospitalisée, ou des juristes, vous savez de quoi il s’agit. Ces domaines sont pourtant ceux que toute nation se doit de préserver des effets discriminants de l’argent, pour conserver son autonomie, maintenir l’égalité entre tous, lutter contre la précarité, et favoriser le bien-être de la population.

Il faut dire que ces décisions ont été facilitées par l’anesthésie, parfois la paralysie, du rôle de contre-pouvoir législatif des assemblées parlementaires à l’égard de l’exécutif, initialement à elles dévolu par la constitution de la Ve République.

Pourtant lorsqu’elle fut créée par nos chers révolutionnaires, la dénomination « Assemblée Nationale » a été adoptée par les députés du Tiers État avec des Hourra ! car ils n’en revenaient pas eux-mêmes de leur audace vis avis du pouvoir royal, auquel ils s’étaient soumis depuis si longtemps. C’est à ce moment précis, le 17 juin 1789, qu’ils se sont sentis vraiment Révolutionnaires !

Car avec ce vote ils signifiaient au roi que du jour au lendemain il n’avait désormais plus le pouvoir, et au peuple que chaque député représentait les intérêts non pas de sa personne, ni de sa circonscription, ou de l’homme et de la formation qui lui avaient permis d’accéder à cette haute fonction, mais tout simplement de la nation tout entière ! Nous savons ce qu’il en est advenu….

Au-delà des orientations alarmantes pour l’avenir prises depuis 2017, j’ai trop de respect pour le droit fondamental qui m’a été donné de choisir le bulletin que je vais prochainement mettre dans l’urne, pour cautionner, en même temps, les décisions précitées, le mépris des électeurs, et les abus auxquels nous avons assisté.

Notamment : ceux qu’ont dû affronter les Gilets Jaunes, le mensonge éhonté sur l’inutilité des masques, l’indifférence vis-à-vis de l’impact négatif de la fracture numérique imposée sans alternatives, la maltraitance du secteur culturel, et l’exclusion de la citoyenneté de cinq millions de personnes que le Président « emmerde » parce qu’elles refusent de lui obéir !

Devant ce bien triste bilan pour beaucoup de concitoyens, et la multiplicité des candidatures, où puis-je désormais atterrir dans l’hémicycle ?

En y réfléchissant un peu, il me semble que l’idéal pour tout électeur comme pour le pays, serait d’avoir au second tour une véritable alternative de choix d’orientations politiques, ce qui a trop rarement été le cas. Or, cette fois-ci, la multiplicité des candidatures sur la droite de l’hémicycle, si elle se confirme, augmentée des abstentions, devrait partager les voix et abaisser le score nécessaire par un candidat assis à gauche pour accéder au second tour.

Par chance, alors même que je travaillais à ce sujet, j’ai vu en passant devant le Palais des Congrès de Tours que Jean-Luc Mélenchon tenait une réunion le soir même ! Je n’avais jamais participé à une manifestation électorale. Une première pour moi, j’y suis allé !

Première surprise : bien que l’information eût été très peu divulguée, une longue queue de spectateurs s’était formée une heure avant le début, et à 20h la salle était comble, soit plus de 3000 personnes !  J’étais moi-même assis sur les escaliers.

Seconde surprise : j’étais probablement l’un des plus âgés dans l’auditorium, (avec Mélenchon !), car le public était composé à 70-80% de jeunes de 18 à 40 ans !

Le discours de Mélenchon, d’une heure trente, déroulé pratiquement sans notes, était enflammé, cohérent et solidement argumenté par une très bonne culture historique et économique, avec beaucoup d’humour, et une étroite proximité avec la vie quotidienne de son public. Lequel ne s’y est pas trompé, qui l’a soutenu avec enthousiasme par des applaudissements permanents et nourris, des cris de joie, et des chansons !

Jean-Luc Mélenchon est donné à 10% dans les sondages, il est donc le seul, de ce côté de l’hémicycle, à pouvoir faire mentir les sondages, ce qui est arrivé maintes fois ces dernières années un peu partout dans le monde. Naturellement il ne faut pas s’abstenir, et voter en faveur de l’alternative, dès le premier tour. Ce n’est pas le moment de se faire plaisir en solitaire.

J’ai donc décidé de me joindre à l’enthousiasme de la jeunesse pour ce député et sa façon d’envisager l’avenir en commun, comme il dit : je vais atterrir à côté de lui dans l’hémicycle. Cela pourra étonner ceux qui me placent habituellement de l’autre côté, mais je ne déserte pas, car j’ai bien l’intention d’y rester aussi, et en même temps !

J’apprends en dernière minute que le MEDEF a déclaré le député de La France Insoumise apte à gouverner ! Waouh ! C’est inattendu, incongru, et plutôt courageux ! Le Medef qui dispose de bons réseaux, serait-il en train d’imaginer une alternance, et de s’y préparer ?

Dans Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde écrit que pour rester jeune il suffit de refaire les bêtises que l’on faisait à cet âge.

Je ne sais pas si en rejoignant l’opinion de la jeunesse je vais ou non faire une bêtise, mais il me semble qu’à cet âge on prend facilement le parti de l’utopie. Et que l’histoire a montré qu’avant de devenir des réalités, certaines des plus belles avancées humanitaires et scientifiques ont souvent été d’abord des utopies.

En revanche je sais déjà qu’au moment de mettre le bulletin dans l’urne j’aurai sûrement envie de lancer un « Hourrah ! », en mon for intérieur !

Alexandre Adjiman

Le 13 février 2022

NB : merci à Florence L, pour nos échanges et la lecture de « Sept jours ».

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Présidentielle : où atterrir ?

Dans mes lectures :

« Sept jours, 17-23 juin 1789, La France entre en révolution » Emmanuel de Waresquiel, 2020 Éditions Taillandier.

« Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » Bruno Latour, 2017, Editions La Découverte

« Le courage de la nuance », Jean Birnbaum, 2021, Éditions Seuil

« La honte est un sentiment révolutionnaire », Frédéric Gros, 2021, Éditions Albin Michel

« Qui annule quoi ? » Laure Murat, 2022, Éditions Seuil, Libelles

« Comprendre le malheur français », Marcel Gauchet, François Azouvi, Eric Cona, 2016, Éditions Essais, Stock

« Le portrait de Dorian Gray », Oscar Wilde, 1890,1891, Le livre de Poche.

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