MOMENTUM

Les romanciers imaginent parfois des situations inspirées de l’actualité bien en avance sur elles…

C’est ainsi que l’académicien Jean-Christophe Rufin avait imaginé en 2007, dans son roman « Le Parfum d’Adam », la recherche par un groupe d’écologistes fanatiques d’un paradis perdu, à savoir le temps où l’Homme vivait en harmonie avec la nature. Le moyen imaginé par ces fanatiques pour parvenir à leurs fins est l’utilisation d’une bactérie du choléra, volée dans un laboratoire (sic), pour décimer une partie de la population mondiale et revenir en arrière pour parvenir à un développement mieux maîtrisé de l’Humanité.

L’idée d’une telle action est née dans l’esprit « d’éco-terroristes* » du constat que le progrès génère un développement démographique exponentiel,  lui-même source de surexploitation des ressources de la planète. Leur objectif est alors d’éliminer la population de la planète la plus pauvre, car elle est nombreuse et susceptible d’une contamination explosive du fait de ses conditions de vie dans la promiscuité…

Quatre ans plus tard, en 2011, un professeur d’histoire de l’université hébraïque de Jérusalem, Yuval Noah Harari, publie « Sapiens, une brève histoire de l’Humanité » (492 pages…) qui se lit comme un roman, mais cette fois c’est une histoire vraie. Tellement vraie qu’elle est un succès planétaire de librairie….

Harari nous explique comment Homo Sapiens est passé de l‘état primitif de petite communauté de « chasseurs- cueilleurs», à la société d’hyper consommation et aux inégalités sociales d’aujourd’hui. Autrement dit, comment nous sommes passés d’une vie en symbiose spatiale et temporelle avec la nature, au destructeur-gaspilleur des ressources de la terre que nous sommes devenus.

Tout a commencé très simplement, lorsque le cueilleur-chasseur a découvert la faculté de semer les graines lui permettant de faire germer de quoi assurer sa subsistance sans partir chaque matin à la recherche d’une nourriture aléatoire et limitée. A cette découverte est venu s’ajouter très naturellement l’élevage, puisque le bétail pouvait lui aussi être désormais abondamment nourri.  Mine de rien c’est un bouleversement qui traversera les siècles jusqu’à nous !

Ayant accédé à la sécurité alimentaire, et sédentarisée, la population Homo Sapiens va se développer : Harari nous montre dans le détail comment, de fil en aiguille, vont naître les outils, les voyages, la monnaie, les transports, les industries, les pays, les cultures, les modèles économiques, et …7 milliards d’habitants !

Si cette évolution s’est accompagnée d’immenses progrès dans les domaines de la santé, du niveau de vie, de l’éducation, de l’alimentation, des sciences et techniques,… elle s’est aussi et paradoxalement accompagnée d’immenses inégalités de richesses et de bien-être, de surexploitation des ressources naturelles de la planète, de pollution, de réchauffement climatique, …

 Comment alors ne pas voir entre la fiction inacceptable de Jean-Christophe Rufin et l’incontournable réalité historique pointée du doigt par Yuval Harari, l’impossibilité d’imaginer une rupture avec  ce cercle infernal ?  

En 2020, avec la pandémie inattendue du Coronavirus, la réalité va pourtant dépasser la fiction et une histoire qu’aucun romancier n’avait su imaginer à ce jour est prête à s’écrire !

Par son exceptionnelle capacité de propagation virale, par le niveau mondial des échanges permanents entre pays au moment où le virus arrive, par les moyens développés au fil du temps par l’industrie pharmaceutique, le Coronavirus a créé une situation pandémique inédite par son ampleur. Mais cette fois il ne s’agit pas de l’ampleur de sa mortalité comme par le passé, puisque ses victimes sont bien moins nombreuses que dans les précédentes pandémies, mais de la présence du virus sur toute la surface de la terre. Un virus apatride se moquant des drapeaux, parcourant la planète à grande vitesse, alors que les précédentes pandémies étaient circonscrites à quelques régions du globe.

Jamais auparavant il n’eût été possible de concevoir et mettre en œuvre une action qui puisse condamner  les pays du monde entier à prendre des mesures pour lutter face à un même danger.  La seule organisation humaine qui aurait pu l’imaginer, – mais, on le sait, sans aucune chance de succès – eut été l’Organisation des Nations Unies, ancienne « Société des Nations » rappelons-le. Sans surprise, face à ce danger planétaire, cette organisation a été aphone, et le virus a plutôt créé la désunion des nations que leur union, matérialisée par la rapide fermeture des frontières,  des mesures nationales protectionnistes, et des interdictions de circuler entre elles.

Il n’aura pas fallu longtemps pour passer de la mondialisation à une démondialisation, parfois rêvée par certains, et inimaginable quelques semaines plus tôt… !

Et ce que l’homme n’aurait jamais su faire, un microscopique germe pathogène l’a fait… ! C’est lui, le désormais célèbre Coronavirus, qui a soufflé un vent de panique sur le cerveau de l’Homo Sapiens, et réactivé ses réflexes reptiliens : la fuite  devant le danger et le repli sur lui-même…

Cette fuite s’est trouvée aménagée, selon les pays, soit en confinement contraignant des populations   (exemple : la France) soit en participation volontaire de protection et de limitation des contacts (exemple : l’Allemagne).

Il s’en est suivi dans le monde entier la quasi cessation du fonctionnement des entreprises, de la grande majorité des commerces, des administrations, des transports, et des écoles, avec pour résultat probablement la plus importante récession économique mondiale de tous les temps.

Or cette situation a miraculeusement fait apparaître en l’espace de quelques semaines des bienfaits considérables  qu’aucune conférence internationale n’aurait jamais pu obtenir, pour autant qu’elle ait pu avoir lieu : réduction drastique de la pollution atmosphérique mondiale (visible à l’œil nu), solidarités inattendues, renaissance de la vie de famille, modifications dans la façon de se nourrir, modification des habitudes de consommation et de loisirs, annulation des grandes messes sportives , et mise en valeur d’emplois auparavant invisibles, devenus héros du quotidien :  soignants, employés du commerce, services de sécurité, de transport et de maintenance, artisans et techniciens, enseignants, …

Au passage nous avons pu observer, grâce aux informations en provenance du monde entier, comment chaque pays, barricadé derrière ses frontières, a mené le combat contre le fléau. Car face à cette difficulté sanitaire chacun s’est très naturellement trouvé confronté à sa propre histoire, sa culture, son organisation, les dirigeants qu’il s’est donnés ou qu’il a vu ou laissé prendre le pouvoir d’une façon ou d’une autre.

Outre la leçon d’histoire qui s’en dégage sur la prétendue incontournable mondialisation, chacun devrait s’interroger sur la part qu’il a prise en tant qu’individu, lui-même et les générations qui l’ont précédé, dans la construction de son pays par ses convictions politiques, son action ou son inaction. Avec les moyens d’information et d’analyse qui sont à notre disposition nous ne pouvons plus nous satisfaire de montrer du doigt ceux qui nous gouvernent sans réfléchir à nos propres responsabilités. Peut-être pourrons-nous y apercevoir, par moments, en filigrane, les signes d’une servitude volontaire démasquée, il y a déjà longtemps, par La Boétie.

Les philosophes, les intellectuels, les  politiques, les journalistes, les scientifiques, et l’homme de la rue se sont emparés des bienfaits précités pour s’interroger sur ce qui a rapidement été appelé « le monde d’après ».

Il est vrai que nous sommes aujourd’hui devant une Humanité débarrassée d’une partie des scories du développement non maîtrisé du couple  « démographie-progrès » évoqué par Yuval Noah Harari et imaginé dans sa fiction par Jean-Christophe Rufin.

Cette situation exceptionnelle, unique, inespérée, qui, en mettant à l’arrêt l’industrie et le commerce mondiaux, a fait naître de nouveaux paysages, a permis en quelques semaines une dépollution atmosphérique impensable même en quelques décennies, renforcé des liens humains distendus, rendu la mer plus poissonneuse et les canaux de Venise translucides…. va-t-elle être utilisée pour repenser nos équilibres et nos priorités ? Tout est possible, mais tout sera-t-il possible ?

Rien dans les décisions prises à ce jour, au moment de sortir du confinement, ne permet de le penser.

En France par exemple, l’une des premières décisions économiques a été de garantir un prêt de 7 milliards d’euros à  Air France et de relancer l’industrie automobile, sans y adosser des conditions supposées repenser leur fonctionnement en matière de qualité de vie des salariés  et de protection de l’environnement. C’est le signal d’un encouragement à repartir dans « le monde d’avant », sans s’interroger sur l’opportunité et les moyens de le reconsidérer.  Aux Etats-Unis, en Chine,  en Europe, la priorité vise la plupart du temps à rétablir le plus vite possible les équilibres financiers, c’est-à-dire les anciens … déséquilibres !

Si cette situation se confirme, alors peut-être devrons nous dire que les morts au combat contre le Coronavirus n’auront servies à rien. Parce que nous savons qu’une telle opportunité ne se reproduira pas avant longtemps, et que nous avons bien compris qu’elle ne sera pas le fait des Hommes incapables d’agir par eux-mêmes, mais à nouveau d’un évènement qui s’imposera à eux.

Nous sommes donc dans LE MOMENTUM*.

Et si plus de trois milliards de personnes ont passé plusieurs semaines à se laver les mains, les dirigeants du monde, eux, semblent bien partis pour jouer les Ponce Pilate, et s’en laver les mains.

 Pas de quoi pavoiser…

Le 7 mai 2020

Merci à Florence Lebert pour « Le parfum d’Adam » et les échanges sur la pandémie qui ont contribué à construire ma réflexion.

  • JC Rufin précise à la fin de son roman que des groupuscules d’écologistes ont été inculpés aux Etats-Unis d’éco-terrorisme, et que l’idée consistant à vouloir éliminer une partie de la population mondiale, notamment les plus pauvres, a bien ses adeptes.
  • Momentum : élan, moment unique où les choses doivent se faire (aussi utilisé en bourse)

Auteur : Versus

Blog de commentaires sur les faits de société, les films, les livres, la créativité, la politique, les comportements individuels, l'antisémitisme, l'entreprise, l'économie, la famille, et d'une manière générale tout évènement susceptible d'apporter des changements... Je suis Médiateur Professionnel à Tours.

8 réflexions sur « MOMENTUM »

  1. voici ce que j’écrivais il y a presque un an:
    « Aujourd’hui 30 Mars 2020, il neige.
    Il neige sur les bourgeons, sur les flammes mauves des iris, et le jaune déjà flétri des jonquilles.
    Aujourd’hui J14 du confinement, les hommes et la planète souffrent. Ils souffrent d’un virus tueur : le « Coronavirus ».
    Mais pas seulement. Ils souffrent des inégalités sociales, géographiques, géopolitiques, décisionnelles. Ils souffrent d’inégalité dans l’accès à la santé et aux soins, dans leur chance d’échapper à la maladie, leur chance d’en être guéri.
    Ils souffrent du capitalisme poussé aux extrêmes, de la mondialisation effrénée, du mépris des gouvernements à la solde du CAC40..des gros consortiums et des banques. Ils souffrent du « tout rentable, du tout quantifiable en terme de profit »
    Comment avons-nous laissé faire ? Pourquoi avons-nous oublié que l’Humain et non le profit devait rester au cœur de nos vies et du système ?
    Camille chante « What about us » de Pink et son papa l’accompagne à la guitare. C’est beau ! Et tellement d’actualité. Camille n’a que 12 ans. Alors on a traduit les paroles et expliqué les mots de Pink et la parallèle, malheureusement si facile à faire, avec aujourd’hui, avec ce Coronavirus… Et Camille chante avec tout son cœur et ses sentiments !
    Les artistes, les scientifiques, les érudits, et même nous le peuple, et ceux qui sont descendus dans les rues pour crier, pour se battre… à travers l’histoire et les continents. Nous savions le poids de la responsabilité pour les vies, la Vie bafouée, la nature, le règne du vivant dans son intégralité exploité jusqu’à l’usure…
    Alors je m’interroge sur ce qui a pu nous « moutonniser » ainsi, nous transformer « en rats du joueur de flûte de Hamelin ». ; En tous les cas, « nous » les occidentaux américanisés jusqu’à la moelle, avec notre sur-consommation et notre malbouffe !
    On les a laissé tout détruire pour faire un monde dans lequel même la santé, même la lutte contre un virus est astreinte aux calculs.
    Restent sur le front les soignants quels qu’ils soient, les fonctionnaires de tous ordres, les pompiers, les bonnes volontés, les éboueurs, les chauffeurs…Tous en première ligne, sans moyen pour lutter, sans rien pour se protéger.
    Ou est passé notre pouvoir de réflexion ? « What about us ? » Qu’en est-il de notre conscience, de notre éducation ?
    Là-haut peut-être, le plus païen des dieux, le plus cruel se mord les doigts, se mord la queue.
    « What about us ? » »

    Il y a presque un an et il malheureusement bien évidant que NON « ils » et peut-être même « nous » ne voulons pas changer! et NON l’humain n’est pas revenu au centre du système!….Quelle tristesse!

    Merci M. Adjiman pour vos articles si lucides et engagés! Merci

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    1. Merci pour ce retour « au commencement » de ce qui en effet aurait pu être une « nouvelle origine » ! Avec le temps écoulé nous mesurons combien la marche arrière de l’espérance est criante… Voilà sûrement pourquoi « Le cri » de Munch pourrait parfaitement illustrer vos propos…

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    2. Quel crédule à bien pu penser un seul instant que ce virus pas si tueur que cela quoi qu’on en dise, changerait quelque chose dans une société centrée sur l’économie ?

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      1. Crédules ou utopistes, nombreux sont ces « rêveurs » qui ont pu faire avancer (un peu, un peu plus, parfois au prix de leur vie) la liberté, l’égalité fiscale ou devant la maladie, l’amélioration des conditions de travail, etc… Et lorsqu’ils brisent les tabous bien installés comme ceux d’aujourd’hui, on les appelle « révolutionnaires ». Il faut naturellement ne plus être dans sa zone de confort, ce que furent à leur façon les GJ.

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  2. Dans cet article bien passionnant émerge l’action possible de chacun, cette crise pourra nous rendre optimiste ou pessimiste sur la nature humaine. En effet, il est souvent question du « pouvoir » du consommateur, qui n’est réel que si ce consommateur se retrouve pluriel. L’électeur lui-même changera-t-il ses critères de choix ou restera-t-il soumis à un « ressenti », une « croyance » qui ne s’appuie pas toujours sur la raison.
    Surtout, les difficultés économiques que nous voyons poindre permettront-elles, en gardant un tissu humain et solidaire de garder un cap, le soutien du pluriel?
    La reconnaissance de notre envie de proximité apportée par ces moments est aussi un bien profond. C’est le rapport au temps qu’il change. Saurons nous le garder, là pour nous?
    Voilà, juste quelques idées qui naissent grâce à la lecture de ce texte. Merci.
    Catherine

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  3. En 2002-2004, le SRAS, un cousin du Covid-19 sévit dans le monde, puis ce sera la grippe aviaire en 2009-2010. En 2020, c’est le Covid-19. Donc, non je ne crois pas qu’il faille attendre bien longtemps avant qu’une nouvelle pandémie se déclare si nous ne changeons pas nos valeurs et nos modèles sociaux et surtout économiques. Ces pandémies sont sans commune mesure avec celles du XXème siècle, quelques centaines de milliers de morts, tout au plus, alors qu’au XXème siècle, il s’agissait de millions, mais elles sont effrayantes de par leur vitesse de propagation, frayeur sur laquelle surfe notre gouvernement pour mettre à mal notre démocratie et nos libertés individuelles. Je m’éloigne un peu du sujet. Peut être en feras-tu l’objet d’un nouvel article…
    Pour terminer sur la même note pessimiste, un plan de relance de l’automobile pour septembre 2020 est à l’étude puisque le secteur ne pourra pas « rattraper » le « retard » pris dans les ventes pendant le confinement. Le monde d’après sera le monde d’avant avec sans doute moins de faux-semblants puisque nous saurons.

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