RAFLES

Nous sommes en effet en guerre, et la spécifié de cette guerre on l’a assez dit, est que l’ennemi est invisible. Il ne porte ni casque ni fusil, il ne dispose pas d’une aviation, de navires, de bombes, il ne fait pas de bruit. Infatigable il attaque 24h sur 24. Il a un nombre de combattants considérable, et sa rapidité de déplacement sur la surface de la terre est phénoménale. Il aime faire du tourisme, et il faut dire que bien malgré nous nous l’aidons pas mal….

Et comme dans toute guerre, nous autres les humains visibles, palpables, en chair et en os, habitants de tous les pays, nous devons pourtant choisir notre façon de nous battre. Nous avons des généraux, des colonels, des capitaines, des adjudants, bref des Chefs qui  réfléchissent et, comme tous les Chefs, décident et ordonnent. Nous n’étions pas préparés à combattre un tel ennemi, bien que nous aurions pu l’être si nous étions un peu sérieux, mais nous ne le sommes pas, maintenant nous devons le reconnaître. Nous devons donc trouver le moyen de nous défendre, de nous protéger, car l’ennemi tue beaucoup, vite, sournoisement, et sans crier gare.

Pour nos Chefs c’est donc un peu compliqué, car l’ennemi est en plus très désobéissant. Il ne sait ni lire ni écrire, n’écoute pas la radio, ne regarde même  pas le journal de 20 heures (c’est fou !), et par conséquent n’a aucune connaissance des allocutions solennelles et des mises en garde que nous lui adressons…  Il ne respecte même pas les règles d’un quelconque jeu genre « Mondial de Foot » ou J.O., car n’étant d’aucun pays, d’aucune Nation, d’aucune religion, il n’a non plus aucune doctrine ou prétention raciale à être le meilleur…. Littéralement sans foi ni lois, il ne cherche pas à monter sur un quelconque  podium, ou à gagner beaucoup d’argent, et ça, il faut bien dire que ça nous déroute un peu.

Face à ces difficultés à maîtriser l’ennemi, nos Chefs ont d’abord décidé qu’il fallait que nous nous cachions pendant un certain temps, le temps de trouver la parade.  Les activités économiques ont été arrêtées, les écoles fermées, la circulation et les transports en commun  interdits…. Nous avons consenti à leur stratégie, il faut le dire pourtant assez vexante, pour ne pas dire très humiliante pour les êtres supérieurs et intelligents que nous pensions être. On a même entendu parler de similarité avec les techniques du moyen-âge…

Surtout, j’ai eu la désagréable impression que face à cette situation on nous demandait de nous comporter comme se comportent des rats victimes de l’intervention d’une entreprise de dératisation dans un entrepôt alimentaire infesté…  Oui, c’est ce que font les rats dans une telle situation : ils cherchent un refuge dans les sous-pentes ou les caves, les faux plafonds, et ceux qui ont réussi à ne pas être atteints par le produit pulvérisé avant d’atteindre leur cache survivront, et ressortiront à l’air libre plus tard.

Toute notre colonie humaine a donc été « confinée », selon l’expression consacrée, et des mesures très strictes ont été mises en place pour que nous ne sortions des cachettes que dans des conditions dites de sécurité, afin d’éviter que l’ennemi, toujours prompt à nous sauter dessus, nous assaille et nous tue en quelques jours. Des patrouilles de police ont été chargées de veiller à l’application des consignes pour éviter des contaminations et des morts supplémentaires. Néanmoins l’ennemi qui  avait déjà opéré de façon importante avant ces mesures, a fait une hécatombe.

Quelques semaines ont passé, pendant lesquelles les Chefs ont réfléchi, et, bonne nouvelle disent-ils,  bon nombre d’entre nous  pourrons ressortir de leurs cachettes dans quelques semaines, soit très précisément le 11 mai (ils n’ont pas encore précisé l’heure), car bien sûr, si nous n’avons pas encore tous les moyens de vous protéger, vous pouvez compter sur nous disent-ils, promis nous les auront  mis en place d’ici là, avec l’efficacité nécessaire…

Cependant nous ne pouvons qu’être dubitatifs et nous interroger… N’y va-t-il pas de nos vies et de celles de nos enfants, de nos familles, et de nos concitoyens ?

Nous n’avons pas perdu la mémoire. Nos Chefs, tout légitimes qu’ils soient, nous ont déjà demandé par le passé, et en toute bonne foi,  d’aller au combat en nous assurant de la victoire, et nous avons très récemment commémoré les tristes situations dans lesquelles nous avions été emmenés. Les cimetières sont pleins de nos arrières grands-parents et grands parents qui ont cru à ces discours avec enthousiasme.

La légitimité de nos Chefs ne fait pas peur à l’ennemi.  Il ne reconnaît aucun pouvoir à la démocratie même « participative », qu’elle s’appuie sur un comité composé de sommités scientifiques, ou qu’elle soit le résultat d’élections bien huilées. Nos Chefs ont beau prendre des décrets, publier l’état d’urgence sanitaire et des arrêtés au Journal Officiel de la République Française, utiliser le 49.3, l’ennemi n’en a cure. Il avancera toujours, et saura s’immiscer dans les moindres failles de nos croyances qu’il rend ridicules.

La mémoire nous empêche donc de les croire sur parole et de se mobiliser comme un seul homme pour soutenir les décisions et les actions qu’ils nous proposent. Depuis nos cachettes, chacun d’entre nous peut et doit, en son âme et conscience, décider de ce qu’il va faire pour protéger  les siens, protéger ses amis, protéger ses patients, ses employés,  et plus généralement  la société. Les résistants qui nous ont précédés ont payé de leur vie la leçon qu’ils nous ont donnée, nous leur devons de nous rappeler leur exemple.

Forts de notre passé, nos Chefs ne peuvent plus procéder à une nouvelle rafle de telle ou telle catégorie de personnes en leur demandant de sortir de leurs cachettes sous des prétextes divers, aussi valables soient-ils, sans leur apporter la garantie absolue qu’elles ne vont pas tomber sous le feu de l’ennemi.

Puisque la situation ne permet pas les manifestations et les actions collectives, l’action collective dans cette guerre ne peut logiquement plus venir que de la somme des décisions individuelles.

Chaque employé, chaque enseignant, chaque parent d’élève, chaque médecin, chaque soignant chaque policier ou gendarme, chaque patron et chef d’entreprise, dut-il  être du CAC 40 ou artisan, chaque chauffeur de car, conducteur de train ou de tram, chaque manager ou DRH, chaque fonctionnaire, ou personne exerçant une profession libérale va devoir prendre, d’ici le 11 mai, en toute conscience comme le lui permet la Constitution, la décision  de collaborer ou de résister à ce qui lui est personnellement, individuellement, demandé de faire.

Nous avons bien compris que nous protégions les personnels soignants en ne sortant pas de chez nous. Mais ceci est n’est-il pas aussi vrai  de toutes les catégories de personnes ? Tant que nous n’aurons pas les garanties absolues d’échapper à l’ennemi, ne savons-nous pas qu’en restant chez nous nous protégeons aussi le commerçant,  et notre collègue de travail ? L’inévitable promiscuité dans les cars scolaires, les cantines, les classes sera-t-elle inoffensive  dès le 11 mai à 8h, sous prétexte d’engagements qui seront tenus, de décrets et d’ordonnances (non médicales) foi d’élu ?

N’est-ce pas plutôt en décidant, de ne pas envoyer nos enfants à l’école pour les quelques semaines qui ne leur sont certainement pas indispensables, que chacun d’entre nous protégera l’enseignant  obligé  de par une injonction d’être présent dans une classe ? Ainsi devant sa classe vide il ne risquera pas la contagion, et  par voie de conséquence, le personnel soignant l’arrivée d’une ou plusieurs nouvelles victimes. N’est-ce pas en ne prenant pas les transports en commun que nous protégerons le conducteur ?

Depuis plusieurs semaines chacun, individu, journaliste, philosophe, politique… devise sur le changement de comportement que pourrait avoir apporté dans notre société la situation que nous vivons.

Et bien nous y voilà : le changement c’est que, quel que soit notre métier, notre nationalité, notre croyance, notre religion, …. nous avons la possibilité de contribuer, par un acte personnel, courageux et responsable, à une décision qui, additionnée à toutes les décisions individuelles aura une influence sur la collectivité à laquelle nous appartenons.  Dans cette guerre particulière l’action  à travers le concept « d’armée » n’est pas nécessaire. Cette guerre n’est collective que par une action fondamentalement basée sur la décision de chaque « soldat », dont l’ordre reçu est : « restez chez vous ».

Nous ne voulons pas être des héros, mais nous ne voulons pas non plus être des lâches, nous ne voulons pas être des rats qui entrent et sortent de leur cachette au coup de sifflet. Nous ne voulons pas être raflés. Nous ne voulons pas qu’une partie de nos concitoyens servent d’otages et soient sacrifiés à une politique économique. Nous comprenons les nécessités économiques, nous comprenons le restaurateur, l’artisan, l’entreprise, et nous avons vu que le pays a vécu et s’est sorti de situations économiques bien plus graves. Nous voulons être des Hommes et des Femmes qui choisissent le rôle qu’ils et elles acceptent de jouer dans ce combat, et nous comptons sur nos Chefs pour qu’il en soit ainsi.

Certes, toute décision, comme l’absence de décision elle-même,  est un engagement, et quel  que soit l’engagement, il n’est ni facile ni confortable de s’engager : il est plus facile de se convaincre que « nous n’avons pas le choix ». Mais ceux qui naguère ont résisté et souvent risqué et payé de leur vie leur refus de collaborer à des actions qu’ils désapprouvaient,  n’avaient pas le choix non plus. Nous leur devons notre liberté aujourd’hui, celle qui, justement, nous invite à prendre parti à notre tour, pour mettre en route le changement que nous appelons, pour nous-mêmes et nos enfants.

  1. commentaire transmis par Alain-Georges Emonet : J’ai goûté avec délice ton hommage au petit timbre rouge. Les passions amoureuses devront…

  2. Tout ce que vous écrivez Sylviane fait partie du plaisir de la relation épistolaire, nos plus grands auteurs l’ont pratiqué,…

  3. Cher Alexandre, C’était un peu avant les fêtes et la tradition des vœux approchant je pensais aux personnes auxquelles j’enverrais…

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