L’état de violence

On entend déjà dire « Vivement que cette année 2020 calamiteuse se termine ! », l’expression signifiant qu’au fond on espère que le passage du 31 décembre au 1er janvier nous fera changer d’époque… Hélas, il ne faut pas trop y compter.  Certains nous ont précédés dans le domaine : il en est ainsi des juifs qui ont célébré sur leur calendrier la nouvelle année 5781 en septembre dernier, et n’ont pas vu de changement se pointer à l’horizon … 

D’autant que si elle semble vouloir battre des records en matière de stress, contraintes et violences, l’année 2020 de la France n’est pas une année particulièrement originale depuis 2018 année où la violence est devenue notre routine.

Oui, dès 2018 et pendant près d’un an le mouvement des Gilets Jaunes donnait lieu à des images d’une violence hallucinante lors des affrontements avec les forces de l’ordre.

Ce mouvement de nature inédite, car ni politique ni syndical, ni même organisé, du moins au sens habituel d’une organisation c’est à dire avec des leaders reconnus, des revendications précises et des moyens financiers, n’avait à ses débuts aucune aspiration agressive. Il s’agissait d’un mouvement spontané fondé sur le ras le bol d’une catégorie de population ayant atteint les limites d’une vie devenue insupportable par la précarité et les inégalités sociales qu’elle vivait, l’indifférence générale au sort qu’elle subissait. Bref une révolte naturelle et essentiellement morale.

Réduits au silence « par la force des choses » sans que leurs conditions de vie  se soient améliorées,  ils sont désormais victimes du déni d’existence, ce qui est une autre forme de violence.

Dans le dernier trimestre de l’année 2019 ce sont des grèves avec des manifestations massives de la plupart des catégories de fonctionnaires s’opposant à la réforme des retraites qui ont battu le pavé pendant des semaines.  Parmi eux les enseignants et les soignants, qui seront bientôt à nouveau  sur le devant de la scène, ne parviennent déjà pas à se faire entendre.

Le problème s’est trouvé suspendu avec l’arrivée de la pandémie COVID19.

Bien que celle-ci mobilise depuis le mois de février 2020 tous les efforts du gouvernement, force est de constater aujourd’hui que la situation n’est pas vraiment sous contrôle.

Il n’est malheureusement pas imaginable d’entendre s’exprimer avec le courage nécessaire les difficultés de maîtrise rencontrées. Mais avec des prévisions d’évolution présentées comme scientifiques, et des décisions  annoncées avec solennité  comme incontournables contredites en quelques jours, cela ne fait pas de doute. D’ailleurs pour le commun des mortels qui se déplace à pied le niveau de défiance de la population est palpable dans la rue, au travail, dans les familles, chez les commerçants, chez les élus….

Ainsi, plutôt que de fermer les librairies, nos hommes politiques auraient probablement été mieux inspirés de les laisser ouvertes et d’en profiter pour les fréquenter assidûment. On y trouve en effet pas mal d’idées appartenant à notre patrimoine historique, qui auraient pu leur inspirer des décisions mieux fondées sur  les  « besoins essentiels » et les autres.

Ils auraient pu lire par exemple qu’il y a deux siècles déjà, sous la Restauration (1814-1830), un homme de talent ayant demeuré dans la région, défendait la liberté d’expression et de la presse avec une vision de la politique qui ne manque pas d’actualité.

« De nos jours, dit-il, il n’est pas facile de tromper longtemps. Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, plus d’esprit que Bonaparte, plus d’esprit que chacun des directeurs, que chacun des ministres passés, présents et à venir : c’est tout le monde ».

Cet homme s’appelait Charles-Maurice de Talleyrand Périgord (1754-1838), et «tout le monde »  dans le contexte de cette déclaration ce sont évidemment les lecteurs des journaux, le peuple.

Or de nos jours non plus il n’est pas facile de tromper longtemps, et les premières déclarations au sujet de l’inefficacité des masques n’ont pas fait long feu dans l’esprit des français. Un détecteur de mensonges n’est pas nécessaire dans ce siècle où chacun peut s’informer en parcourant le monde d’un clic, et les Pinocchio sont vite démasqués : « pad ’bol »,  le nez s’allongeant, le masque tombe. 

Et si des décisions telles que « le couvre-feu » ou « le confinement » constituent en elles-mêmes des contraintes violentes sur les individus comme étant des atteintes à la liberté fondamentale « d’aller et venir », les atermoiements et les mensonges y ajoutent leur propre violence dans la vie quotidienne privée et professionnelle de chacun.

Heureusement, malgré ces incohérences et ce climat particulièrement délétère, les soignants ne se découragent pas. Ils auraient pourtant toutes les raisons de l’être. Coup de chapeau donc au passage, et surtout : MERCI !

Quant aux enseignants qui vont de déni en déni depuis la  « très réussie continuité pédagogique » du printemps, jusqu’au «protocole sanitaire renforcé » de cet automne, ce dernier est devenu tellement dangereux qu’il a fini par enfanter dans la douleur l’enclenchement de la marche arrière…. Pourquoi tant de méfiance et de mépris à l’égard de ceux qui sont dans leur classe tous les jours et savent de quoi ils parlent ?

Autre secteur victime des louvoiements, celui des commerçants. Suivant en cela l’avis de Talleyrand d’être à l’écoute de leurs administrés, de nombreux maires ont compris le caractère inique de la distinction faite entre « besoins essentiels et « non-essentiels » appliquée aux commerçants pour la mise en œuvre du confinement, et ont pris des « arrêtés illégaux » afin de sauvegarder l’activité locale sur leur territoire.

C’est évidemment symbolique. Mais les symboles ont un sens. La résistance prendrait-elle de nouveaux chemins ? Ce ne serait pas incongru : on nous a peut-être trop souvent répété que nous étions « en guerre », ça donne des idées … On peut imaginer à quel point les édiles municipaux, habituellement peu enclins à outrepasser leurs responsabilités administratives placées sous l’œil vigilant du préfet, ont été choqués par  la violence inutile des décisions concernant leurs administrés pour aller jusqu’à prendre des arrêtés illégaux factices !

Voici maintenant qu’arrive le summum de la violence. Nous sommes le vendredi 16 octobre 2020.

Une violence que nous n’aurions même pas su imaginer malgré notre riche Histoire et nos immenses capacités dans ce domaine : celle de la décapitation de Samuel Paty.

Tous les regrets, tous les hommages, toutes les explications, ne parviendront pas à faire admettre qu’un tel acte ait pu avoir lieu sur notre territoire, ni pour les raisons qui l’ont motivé, ni pour toute autre raison. Il appartenait à ceux qui ont la responsabilité de la sécurité du pays d’empêcher qu’il ait lieu, sans qu’ils aient la possibilité de faillir.

Trop tard !

Il y avait un AVANT « Samuel Paty », désormais il y a aussi un APRÈS, puisqu’il n’a pas fallu longtemps pour que l’exemple soit suivi à Nice.

On aimerait nous faire croire qu’il n’y a qu’un choix binaire en matière de liberté d’expression, consistant soit à baisser notre culotte et y renoncer plus ou moins, soit à la proclamer haut et fort avec toute la conviction dont nous sommes capables.  Pourquoi pas, mais à condition que cette analyse, bien connue car souvent utilisée dans l’Histoire des peuples pour convaincre les foules « qu’on ne peut pas faire autrement », permette effectivement d’éviter la reproduction de ces crimes.

Dans « Comprendre le malheur français » l’historien et philosophe Marcel Gauchet faisant référence aux caricatures de Charlie Hebdo et aux évènements associés, nous invite à différencier l’islam des religions catholique, juive et protestante au regard des concepts de laïcité et de liberté d’expression. Entre autres raisons dit-il, parce qu’il n’existe pas dans la religion musulmane de tradition  d’interprétation et de discussion des textes comme dans les religions juive avec le talmud, et chrétienne avec les évangiles, et qu’il est nécessaire de dialoguer autrement.

Il semblerait donc exister une différence importante entre ces religions sur le plan doctrinal, qui pourrait contribuer à expliquer l’incompréhension à laquelle nous assistons, et qu’il faudrait pouvoir surmonter. D’autres pistes, sans doute historiques dans la relation avec l’islam de la chrétienté en général et de la France en particulier, existent probablement. On lira utilement à ce sujet « Les croisades vues par les arabes », de Amin Maalouf.

Entretemps il reste à chacun à se demander comment se comporter face à cet ensemble de violences.

N’étant pas stoïcien, je ne parviens pas à me dire comme le préconise cette doctrine « qu’il y a les évènements qui dépendent de nous et ceux qui n’en dépendent pas », et à choisir en conséquence si l’assassinat de Samuel Paty ou la COVID19 dépendent de moi ou non. Je n’entre pas dans les cases, et aucune résignation ne me parait possible.

D’un autre côté, compte tenu de cette accumulation de violences depuis 2018, je n’irai pas chercher dans la boite de Pandore une quelconque « espérance », bien qu’elle s’y trouve, pour imaginer que le passage à l’année 2021 en réduira le nombre.

Alors 2022 peut-être ?

Alexandre Adjiman

Le 8 novembre 2020

Bibliographie :

« Talleyrand, le prince immobile »,  Emmanuel de Waresquiel, Editions Taillandier 2019

« Comprendre le malheur français », Marcel Gauchet, Editions Folio, Gallimard, 2016

« Lex croisades vues par les arabes », Amin Maalouf, Editions J’ai lu, 1999

Auteur : Versus

Blog de commentaires sur les faits de société, les films, les livres, la créativité, la politique, les comportements individuels, l'antisémitisme, l'entreprise, l'économie, la famille, et d'une manière générale tout évènement susceptible d'apporter des changements... Je suis Médiateur Professionnel à Tours.

4 réflexions sur « L’état de violence »

  1. La violence est l’utilisation de la force ou de pouvoir, physique ou psychique, elle implique des coups, des blessures, de la souffrance, ou encore la destruction de biens humains ou d’éléments naturels.

    Elle est observable chez les humains comme chez les animaux. Elle est souvent précédée de moments de calme, comme si le calme allait nourrir la tempête. La violence des mots précède souvent la violence physique. La nature nous démontre aussi ces états de « violence tranquille » subis par les éléments naturels. Ainsi du vent et de l’eau, qui vont de la douce brise à la tempête, ou du petit crachin aux inondations dévastatrices et meurtrières. Les troncs tortueux de certains chênes se nouent tranquillement dans le temps mais avec une puissance imperceptible…

    Les mots et les signes anodins peuvent être ressentis avec violence. Notre vie sociale en est remplie. Quand les caricatures sont pornographiques, certains y voient une immense liberté, d’autres une grande violence. Quand le meurtrier Jonathann Daval est qualifié de « gentil » par ses copains d’enfance, sa distanciation par rapport à sa vie sociale ne portait-elle pas les signes avant-coureurs d’une explosion violente à venir ? Quand le « sang impur doit abreuver les sillons », la vengeance et la haine tracent déjà les sillons d’autres douleurs et de sang à venir.

    Alors méfions-nous de ceux qui veulent nous calmer et nous empêcher, sous couvert d’organisation d’une tranquillité sournoise, d’exprimer notre colère à bon escient : cela équivaudrait à supprimer la soupape de la cocotte-minute qui est sur le feu, et nous pourrions alors être notre plus bel ennemi, constructeur d’une explosion de violence.

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    1. Oui, c’est un vrai débat et aussi un paradoxe, Jean-Yves : la liberté d’expression censée permettre à toutes les opinions de se faire entendre peut donc être porteuse de violence alors même qu’elle est censée l’éviter puisque, en principe, c’est la censure (son contraire), qui porte les stigmates de la violence ! Rien d’inquiétant pourtant : la liberté (et toutes les libertés) ne consiste pas à pouvoir dire ou faire tout ce dont on a envie, c’est démontré depuis longtemps. Nous aimerions bien que le réel s’adapte à nos désirs et à nos volontés, c’est une grande source de frustrations, et on ne peut sortir de ce paradoxe qu’en acceptant l’inconfortable complexité du réel face aux discours dogmatiques et simplificateurs, toutes origines confondues…. Merci Edgard Morin !

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  2. Alexandre, je suis toujours attentif à tes écrits , que j’apprécie , bien sûr … Et cette fois , brièvement , j’irai de mes réflexions ! .

    Evidemment , rien n’est sous contrôle . Les inégalités et les injustices sont de plus en plus flagrantes , ainsi que l’insécurité ( et c’est sans doute ça le plus inquiétant ) . Où allons nous ? pourquoi en sommes nous arrivés là ? Je ne veux pas faire de politique , mais il faut constater que rien ne va , nulle part , et que nous nageons dans l’improvisation permanente . Je crains que  » tout le monde  » ne puisse être longtemps manipulé . A vrai dire , je n’ai guère de solution à proposer … sauf peut-être de remettre de l’ordre et ce ne sera pas facile surtout lorsqu’on aborde le sujet de l’ Islam !

    Alain P.

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    1. La politique n’a pas le monopole de la violence: nous sommes tous individuellement sujets potentiels à violence, soit en réaction soit en provocation. Si les violences physiques sont très visibles, les violences psychologiques et morales sont légion, sans omettre que le silence peut l’être également. Selon mon expérience tant personnelle que professionnelle, les « croyances et convictions », la « raison », « le droit », sont probablement à l’origine de 80% des violences. Les « Lumières » ont mis la Raison à l’ordre du jour mais elles ont aussi donné lieu à la Terreur, et même si j’ai une grande admiration pour Voltaire et son « Traité de la tolérance », je lui préfère Montaigne et son « ce que je sais c’est que je ne sais rien » . François Mitterrand, dont j’ai visité la maison à Jarnac, avait interdit à cette table les discussions sur « la religion, la politique et l’argent », et nous savons tous ô combien c’est sage ! Mitterrand avait sur la liberté d’expression et les caricatures une position réservée et modérée, comme on peut le voir dans l’interview qu’il a donnée à Patrick Sébastien que vous trouverez sur « youtube ». Réduire le niveau de violence commence donc par nous même. C’est le sens de mon article faisant l’éloge de l’incompréhension : vouloir tout comprendre, tout expliquer, convaincre à tout prix,  est source de violences, et de mon point de vue c’est aussi très prétentieux.
      Je suis « blanc », et je ne saurai jamais ce que c’est « qu’être noir »….
      Merci Alain pour ta contribution. Merci aussi à Florence pour l’interview de Mitterrand.

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