Éloge du sentiment amoureux

Si je fréquente souvent les librairies pour me procurer un livre récent sur un sujet précis, j’aime aussi beaucoup trouver mes lectures en fouillant dans les bacs du Bibliovore, ce libraire de livres déjà lus à la recherche d’un nouveau lecteur…. Je me laisse alors volontairement séduire, sans trop réfléchir, par un titre, une image, ou un mot sur la quatrième de couverture, sans aucune certitude de bon ou mauvais choix. A ce jeu j’ai découvert de nombreuses pépites que je n’aurais jamais rencontrées autrement.

C’est ainsi que j’ai récemment tiré du bac « Le diable au corps », pour ce titre évocateur de vie intense, mais surtout pour les quelques mots de la 4ème de couverture : « Récit d’un amour adultère et tragique, ardent et sincère », soit un irrésistible parfum de transgression ! Quant à l’auteur, Raymond Radiguet, il était pour moi un parfait inconnu.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour que je le dévore et que je m’interroge sur les incroyables qualités d’imagination nécessaires à un auteur pour pouvoir écrire d’une façon aussi juste et vivante ce qu’il est convenu d’appeler « le sentiment amoureux ».  Avait-il vécu cette histoire ? L’a-t-il imaginée grâce à des lectures ou des échanges ? Qui était-il ? Pourquoi le livre est-il préfacé par Jean Cocteau ? Nous verrons cela un peu plus loin.

Selon le psychanalyste Saverio Tomasella, « le sentiment amoureux est l’un des plus puissants que l’être humain puisse ressentir. Il a la particularité d’apporter énormément d‘énergie et d’être souvent accompagné de légèreté et de joie ». Dès le premier regard le sentiment amoureux s’impose comme un désir irréfléchi de l’un pour l’autre, avec une confiance absolue, aveugle, inexplicable. L’excitation physique et mentale est à son comble. D’où cette impression d’euphorie qui donne des ailes et l’envie de divulguer l’évènement au monde entier.

En contrepartie de ce ressenti insensé, cet état n‘est absolument pas empreint de sérénité : le temps ne s’écoule jamais assez vite entre deux rendez-vous, les attentes se bousculent, les interrogations, les contradictions, l’imaginaire, créent des confusions, tandis que des peurs et des craintes naissent de voir ce moment disparaître. Enfin la dépendance de l’un à l’autre est à son comble, et bien sûr incontrôlable, irraisonnée.

Ceci à la différence de l’Amour (grand A), dont la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle disait qu’il est l’art de la dépendance, c’est-à-dire construit petit à petit, tandis que le sentiment amoureux, genre de tsunami émotionnel, se vit au contraire sur un autre tempo…   

Dans l’extrait ci-dessous la violence des sentiments et l’attachement des amants sont représentatifs de l’écriture du roman : François, le héros, 17 ans, devenu fou amoureux au premier regard de Marthe, 18 ans mais déjà fiancée à un soldat parti au front, délire.

« Plus rien ne me pesait. Dans la rue je marchais aussi légèrement que dans mes rêves (…) j’étais ivre de passion. Marthe était à moi ; ce n’est pas moi qui l’avais dit, c’était elle. Je pouvais toucher sa figure, embrasser ses yeux, ses bras, l’habiller, l’abîmer à ma guise. Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue pour que sa mère la soupçonnât d’avoir un amant. J’aurais voulu pouvoir y marquer mes initiales (…) Marthe disait : « oui, mords-moi, je voudrais que tout le monde sache ».

Bien que datant de 1923, la description par Radiguet du sentiment amoureux de François  était déjà celle que Saverio Tomasella nous donne au 21è siècle ! Bel exemple d’intemporalité ! Mais qui est donc Raymond Radiguet ?

Raymond Radiguet naît en juin 1903 en région parisienne. Il a 14 ans lorsqu’il rencontre Alice dans le train Paris-Saint-Maur. Elle est tout juste mariée à un soldat alors au front, et une liaison s’engage, qui lui inspirera « Le diable au corps ».

Il fréquente les milieux de Montparnasse, rencontre André Breton, Georges Auric, Anna de Noailles…, écrit des poèmes et des contes, et collabore à diverses revues d’avant-garde.

En 1919 il est l’amant de Jean Cocteau son ainé de 14 ans, liaison qui lui permettra d’être introduit dans de nombreux cercles parisiens, où il rencontre Paul Morand, Francis Poulenc, Erik Satie… Elle lui permettra aussi de rencontrer Béatrice Hastings, le modèle de Modigliani, avec laquelle il aura une liaison.  

C’est en 1921 qu’il écrira la première version du Diable au corps dont il montre quelques pages à Cocteau, qui ira les lire aussitôt à Bernard Grasset. Le roman n’est pas terminé que Grasset lui signe un contrat d’édition. Cocteau et Radiguet y travailleront toute l’année 1922. Vous avez noté ? Il y a tout juste un siècle !

En janvier 1923 le manuscrit définitif est remis à Grasset qui le publiera avec un premier tirage de 45 000 exemplaires, ce qui ne s’était jamais vu. Le succès est foudroyant, même s’il soulève de nombreuses critiques quant à la moralité d’un adultère entrepris alors que le mari trompé est au front… À chaque époque sa notion de la fidélité,… à moins que ce ne soit de celle l’adultère ? Je vous laisse choisir…

Le Diable au corps se voit attribuer le prix du Nouveau-Monde, tandis que Radiguet travaille à un nouveau roman, Le bal du Comte d’Orgel, et partage alors sa vie entre Cocteau et une femme qu’il a rencontrée dans un bal à Paris….

Le 12 décembre 1923 voit de la disparition brutale des suites d’une fièvre typhoïde de l’amoureux du sentiment amoureux, de l’homme qui avait le diable au corps.  Il avait seulement 20 ans, et sûrement encore beaucoup à dire pour nous émouvoir.

Claude Autant Lara portera le roman à l’écran en 1947 avec Micheline Presle et Gérard Philippe, et au moins 250 000 exemplaires du roman ont été vendus à ce jour.

De ce que l’on peut lire dans les médias et dans les romans, voire de ce que nous pouvons conclure de nos propres expériences, nous serions tous capables d’éprouver le sentiment amoureux plusieurs fois dans une vie, et à tout âge. Et s’il n’est certes pas facile de l’éprouver en continu, la littérature serait là pour nous le faire (re)vivre, entre deux épisodes, par procuration ! C’est que l’aptitude au sentiment amoureux se perd vite s’il n’est pas entretenu, et la vie se dessèche …

C’est en tout cas ce qu’affirme Julien Bisson, rédacteur en chef du magazine Le Un, dans un numéro spécial sur le thème « Écrire l’amour, de Jane Austen à Mona Chollet » : une chose est sûre, dit-il, de l’amour de la lecture, à l’amour, il n’y a qu’un pas ».

Voici ce qu’en disent quelques éminentes défenseures du sentiment amoureux dans ce numéro spécial :

Pour Eva Illouz le roman formalise le sentiment amoureux : « le genre du roman est né au moment où la société a commencé à reconnaître sa légitimité. Et avec l’individualisation de la société l’amour deviendra plutôt un objectif dans la quête du bonheur personnel et de la réalisation de soi »

Amélie Nothomb se déclare amoureuse du roman Orgueil et Préjugés de Jane Austen, dont elle dit qu’il faudrait le lire au moins une fois par an ! « Quand, à la fin du livre, Darcy dit à Elizabeth qu’elle l’a ensorcelé, on se rend compte qu’on l’a été aussi, (…) et quand on est absorbé par une telle machine de guerre, on est anéanti de plaisir ».

« L’amour ne cesse de changer, nous dit Bélinda Cannone, mais les histoires d’amour demeureront la grande constante. Nous sommes des animaux aimants et nous réfléchirons toujours sur cette grande énigme qu’est l’amour ».

Bonne nouvelle : je viens d’apprendre qu’un lycée Niçois a récemment organisé pour les élèves de terminale un concours d’écriture sur le thème Lettre à …. mon amour, lettres qu’ils iront ensuite déclamer dans un théâtre ! Des Raymond Radiguet en herbe, de futurs amoureux du sentiment amoureux seront ainsi préparés à pratiquer l’échange épistolaire ! Je sais d’expérience qu’ils vont apprendre quelque chose qui leur servira toute la vie. Et quel bonheur pour les futurs(e)s destinataires !

Alexandre Adjiman

Le 11 mai 2022

Dans mes lectures :

« Le diable au corps » Raymond Radiguet, Le livre de poche 1987 Éditions Grasset

« En cas d’amour, psychopathologie de la vie amoureuse », Anne Dufourmantelle, 2012, Éditions Rivages

« Écrire l’amour, de Jane Austen à Mona Chollet », 2022, Éditions Le Un des libraires, 2022

« Orgueil et préjugés, Jane Austen », 2022,  La bibliothèque idéale du UN

« Éloge de l’adultère », Maïna Lecharbonnier, 2015, Éditions Blanche

« Petit éloge du désir », Bélinda Cannone, 2013, Éditions Folio

« La grande vie » Christian Bobin, 2015, Éditions Folio

Auteur : Versus

Blog de commentaires sur les faits de société, les films, les livres, la créativité, la politique, les comportements individuels, l'antisémitisme, l'entreprise, l'économie, la famille, et d'une manière générale tout évènement susceptible d'apporter des changements... Je suis Médiateur Professionnel à Tours.

6 réflexions sur « Éloge du sentiment amoureux »

  1. C’est à se demander si, parfois, nous n’aimons pas plus le « sentiment amoureux » pour ce qu’il procure et déclenche en nous plutôt que l’être « l’aimé » dont il est la source ?
    « L’ Éloge du sentiment amoureux » a tout de suite fait remonter quelques réminiscences de Gérard Philipe, son charme, son charisme, l’acteur et l’homme !…
    Je connaissais donc le film pour l’avoir vu il y a si longtemps, mais pas encore Raymond Radiguet.
    Merci Alexandre pour nous l’avoir fait découvrir. Votre plume reste un ravissement quel que soit votre sujet d’étude et d’écrit. Mais je voudrais relever qu’il n’y a rien de plus beau (pour moi s’entend) que les mots, choisis, posés avec délicatesse sur les sentiments, les émotions et l’amour.
    Rien de plus troublant que de jolis mots pour évoquer les élans amoureux : les mots qui ravagent l’intimité, nourrissent l’âme et font vriller le cœur ; Ceux qui s’appliquent à cicatriser les blessures de la vie ou apportent un nouveau flux au calme plat d’un battement cardiaque trop régulier ; Ceux qui illuminent les souvenirs et vous rappellent à l’amour au présent ; Ceux qui donnent l’espoir de l’ivresse amoureuse, un jour peut-être et si possible pour toujours. Les mots grattés sur le papier avec de l’encre de larmes et distillés avec pudeur ou bien des mots tout crus, tout nus qui ne sauraient se cacher.

    Le sentiment amoureux, cher Alexandre, quel beau sujet vous venez de nous offrir en cette fin de printemps 2022 !
    Merci donc pour votre si beau texte et qu’il inspire tous les amoureux et les poètes, jeunes et moins jeunes, ainsi que tous les amoureux des mots !
    Sylv

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    1. Je suis vraiment content Sylviane que vous ayez posé cette question de la primauté éventuelle du sentiment amoureux sur l’amour qui s’installe de façon plus pérenne. Car si je me la posais moi-même, je ne me décidais pas à l’écrire. C’est aussi, d’une autre manière, l’approche du commentaire de Florence L.. Je ne connais pas la réponse à cette question, mais vous avez apporté des éléments pertinents qui vont contribuer à ce que chacun se fasse son opinion, selon sa propre expérience…! Merci !

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  2. En réponse à Florence L.
    Il me semble qu’aucun destin n’est écrit à l’avance à l’occasion de la naissance d’ un sentiment amoureux. Oui il peut être éphémère, mais aussi se transformer en Amour avec un grand A sans que rien ne soit ōté à sa qualité première, ou encore, comme un volcan, laisser couver le feu et alterner les éruptions… Il me semble que le plus beau dans le sentiment amoureux c’est qu’il est toujours une découverte, car malgré les milliards d’individus, il n’y a pas deux histoires qui se ressemblent.

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  3. Commentaire de Florence L.
    De part la description que tu en fais, on peut imaginer que le sentiment amoureux a une duré de vie limitée et que pour le vivre dans le temps, il faut en changer l’objet. Est-ce qu’un cœur d’artichaut n’est pas une personne qui recherche le sentiment amoureux et son « tsunami émotionnel » permanent?

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  4. Commentaire de Sophie F.
    Merci pour ce partage léger et tellement vrai.
    J’appliquerai vos propos à l’amour de la vie !
    Elle nous permet de s’ouvrir à la vie, mais parfois aussi à la frustration.
    Notre société est construite sur l’idée que l’amour est et doit être unique. Je pense plutôt qu’il est possible d’aimer plus d’une personne à la fois.
    Cet auteur est mort à 20 ans mais semble avec vécu intensément les émotions d’une vie bien plus longue…

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    1. Vous avez raison Raymond Radiguet nous montre une façon de faire de sa vie un roman ! En 20 ans il a fait ce que l’on n’ arrive parfois pas à faire en 70 ! Je suis d’accord avec Belinda Cannone : au bout du compte l’Amour reste la grande affaire d’une vie.

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