#guillotine2020*

Après la très inadaptée terminologie  «distanciation sociale» voici  venu sur le devant de la scène le mot « déboulonner ».

Le langage a ses modes et ses modes parlent de notre temps.

« Déboulonner » vient donc de surgir dans nos informations quotidiennes, et de l’Amérique à l’Angleterre on déboulonne des symboles, des personnages, des catégories de personnes…. En France Colbert est sur les rangs avec son « code noir » esclavagiste, et Jules Ferry, initiateur de l’école publique laïque et obligatoire, mais  aussi promoteur d’une politique coloniale fondée sur des idées racistes.

Dans un article publié dans « The spectator » un chroniqueur de ce journal anglais se réjouit d’avoir vu jetée à l’eau la statue érigée vers 1890 à Bristol, d’Edward Colston. Il s’agit d’un négrier qui mettait à la mer les esclaves malades parce que n’ayant plus de valeur marchande.  « On ne refait pas l’histoire », déclare ce chroniqueur qui se réjouit de l’évènement : « l’histoire se fait là, devant nous, et cette statue jetée à la mer par la foule en liesse est un évènement de l’histoire : l’histoire c’est ce qui arrive ».

 Que peut bien signifier ce phénomène ?

Que sur un plan purement factuel il y ait peu de personnages ayant marqué leur temps de leur empreinte qui soient « blancs comme neige », n’ayant commis aucune erreur de jugement ou   action répréhensible, est une évidence. Si ce n’est au regard de leur époque, cela peut l’être avec le regard que nous en avons aujourd’hui : les découvertes scientifiques et l’évolution des mœurs aidant, ce qui était acceptable hier peut ne plus l’être désormais. On le comprend.

Faire disparaître les traces honorifiques d’un personnage dont le rôle politique ou culturel s’avère contestable à la lumière du temps qui passe est très tentant….C’est d’ailleurs ce qu’on a vu dans plusieurs pays libérés de la mainmise de l’Union Soviétique, où Staline fut pas mal « déboulonné ».

Dans une autre culture, celle de la foi et des croyances religieuses, les talibans ont « déboulonné » nombre de statues et détruit des sites entiers faisant référence à des conceptions païennes à leurs yeux, provoquant l’indignation du monde de voir des lieux millénaires, chargés de l’histoire de l’Humanité, disparus à jamais.

Sur le plan d’une comparaison des valeurs d’une époque révolue par rapport à la nôtre, à l’évolution de la science, des mœurs, de la morale, et aux leçons de l’histoire, peu de statues en place pourraient résister au « déboulonnage », et une quantité invraisemblable de rues devraient être débaptisées !

Ce n’est sans doute ni toujours possible ni vraiment nécessaire : d’autres mesures peuvent être prises, plus complètes et plus démocratiquement, pour que l’action de ces ex-illustres personnages soit mieux connue, et nuancée comme il se doit. Le blog « You will never hate alone » de Laurent Sagalovitch et quelques autres donnent des pistes.

En prenant un peu de recul sur le phénomène, ces « déboulonnages » physiques, marteaux, pioches, grues et clés à molette en mains, ne seraient-ils pas la version musclée d’une tendance générale en cours, consistant à pointer du doigt des comportements jugés immoraux, inacceptables ou parfois simplement dérangeants, qui se développerait dans la société?

Voyons quelques modèles.

Les personnages politiques sont  une source intarissable de comportements contestables, comme ce fut le cas de Benjamin Griveaux,  « déboulonné » en quelques heures de sa candidature à la mairie de Paris sur la base de révélations de faits d’ordre privé, jugés par l’opinion comme inacceptables au regard des ambitions qu’il poursuivait. La liste d’exemples du même genre est très longue.

Le monde du spectacle est également très concerné avec notamment le producteur Harvey Weinstein et ses multiples agressions sexuelles. Comme lui, bien d’autres personnes ont été poursuivies pour des motifs semblables dans le monde du sport, de la danse, du cinéma et du spectacle en général.

Pour avoir souvent eu raison de dénoncer des faits répréhensibles, les réseaux sociaux ont désormais le super pouvoir de détruire quasi instantanément l’image de quelqu’un nonobstant la présomption d’innocence qui devrait pourtant toujours prévaloir.

La « libération de la parole », (terminologie politiquement correcte de notre temps pour dire « dénonciation », quand ce n’est pas parfois « délation »), justifie l’expression d’une libération de toutes les frustrations d’une société où le silence complice et l’hypocrisie ont prévalu depuis trop longtemps, et prévaut encore. Chaque jour, ou presque, nous apporte une nouvelle mise au pilori d’une personne, ou d’une catégorie de personnes,  la découverte d’une pression occulte inappropriée, d’une nouvelle rumeur,… Elles enflent, explosent, occupent le paysage avec force, et disparaissent remplacées par une autre, tout ceci rappelant d’une certaine façon les lynchages auxquels les foules participaient au moyen âge, ou le spectacle très couru de la guillotine sur la place de Grève….

Des scientifiques comme le professeur Raoult, dont les compétences sont mondialement reconnues, sont tantôt portés aux nues tantôt trainés dans le caniveau selon les besoins. Ils sont victimes du besoin de boucs émissaires d’une opinion prompte à enfourcher n’importe quelle monture permettant d’occuper les conversations et de disposer du « pouvoir de juger ».

C’est ainsi que malgré leur sens des responsabilités reconnu dans la mission qui est la leur, les enseignants ont été accusés par les réseaux sociaux, aussitôt relayés par les médias, d’avoir tiré profit de l’enseignement à distance pour « prendre des vacances » pendant le confinement… Aucun élément sérieux ne justifiait pourtant cette affirmation….

C’est sans doute aussi dans cette tendance de « libération de la parole » que la Mairie de Paris a pu mettre en place un site internet de dénonciation des hébergeurs de la plateforme Airbnb. Sous prétexte de « civisme » (sic !) les habitants peuvent donc dénoncer leur voisin….

Enfin, parce qu’ils exprimaient le ras-le-bol de la précarité de leur situation et son aggravation, il ne faut pas douter que  les Gilets Jaunes ont eux aussi été déboulonnés comme étant « dérangeants » dans leur revendication, leur quasi disparition de la scène n’étant pas, à notre connaissance, le résultat d’une réponse apportée à leur situation.

La police qui est en principe le « corps défendant » de la société et  responsable de sa sécurité, est soumise à de fortes pressions pour son action répressive dans ce mouvement  comme dans d’autres, et son éthique et sa fonction sont bousculées. Le magazine Courrier International rapporte d’ailleurs ces jours-ci un article intitulé « La police française sur le gril » publié dans le Wall Street Journal, qui fait état de ses « procédés brutaux ».

Et de quoi pourrait être le signe de cette tendance générale à trouver un intérêt à dénoncer, juger, condamner, dénigrer, guillotiner, être à l’affût du moindre faux pas, supposé ou réel, du comportement irresponsable de telle ou telle personnalité, alors que nous rencontrons dans la rue tant de précarité, et que tant de sujets plus dramatiques mériteraient toute notre attention ?

Pourrait-elle être le signe d’une perte du sens des priorités ? D’un aveuglement à l’essentiel ? D’une indifférence égoïste ? D’un individualisme porté à son paroxysme ? D’une valeur suprême attachée aux biens matériels ? D’une vie ennuyeuse  dont les  « Closer » de la politique cherchent à nous distraire par les « pot-aux-roses » quotidiens dont ils nous alimentent ? D’un manque de projet personnel ou de société ?

Peut-être tout cela à la fois…. 

De toute manière, ce n’est pas l’information qui est en cause, elle est le fer de lance de la vie démocratique. C’est l’usage que nous en faisons, il est notre choix, n’en doutons pas.

Le 25 juin 2020

  • #guillotine2020 : apparu sur les réseaux sociaux des Etats-Unis, le hashtag guillotine2020 se moque du romantisme des stars et de leur déconnexion face à la pandémie. Il est devenu politique en France comme « une résurgence numérique de l’inconscient sans culotte », selon Nicolas Santolaria dans « Le Monde ».

Auteur : Versus

Blog de commentaires sur les faits de société, les films, les livres, la créativité, la politique, les comportements individuels, l'antisémitisme, l'entreprise, l'économie, la famille, et d'une manière générale tout évènement susceptible d'apporter des changements... Je suis Médiateur Professionnel à Tours.

3 réflexions sur « #guillotine2020* »

  1. Pour ceux de mes lecteurs que le « déboulonnage » a intéressés, sachez que les lituaniens ont trouvé une solution à leurs héros déchus. Libérés du joug de l’Union Soviétique en 1991, ils les ont installés dans un immense parc forestier, très réputé et visité. Ainsi, non seulement l’existence et le rôle de ces ex-gloires de la nation n’ont pas disparu par destruction ou immersion, ce qui peut contribuer à en éviter le retour sous une forme ou une autre, mais la visite de ce parc permet de s’interroger et de prendre du recul vis à vis des héros d’aujourd’hui… Seront-ils demain les « gloires » d’un parc similaire ?
    Pour plus d’information : Grütas Park : https://fr.wikipedia.org/wiki/Parc_Gr%C5%ABtas

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  2. Lu et dévoré avec beaucoup d’intérêt !
    D’autant que la base de toutes ces réflexions actuelles, ce fameux code noir de Colbert (qui en fait était « plusieurs ») n’a pas été rédigé par lui et qu’il a été achevé par son fils…
    Autre absence qui me passionne, on s’en doute, celle d’Hitler et de certains autres théoriciens, ceux là-même qui n’ont pas parlé de « race » mais de « sang ». Ce qui évite, en France, le délit de racisme…Subtil !
    Alain-Georges Emonet

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