« Seul ce qui brûle … »

« Seul ce qui brûle » est le titre d’un roman de Christiane Singer, récit d’une folle passion d’amour inspiré d’une nouvelle de Marguerite de Navarre qui se déroule au XVI ème siècle.

Si la plupart des philosophes condamnent les passions comme grandes perturbatrices de la raison, cette brûlante et vertigineuse histoire révèle ici les atouts insoupçonnés de ce sentiment, qui s’est vu confronté à un abîme de flammes et de souffrances. 

Je sens votre esprit s’aiguiser et se délecter d’avance de la suite. Malheureusement je ne peux vous dévoiler ici l’histoire dans ses détails car vous y perdriez en intérêt et en plaisir de lecture, et je m’en voudrais terriblement, D’autant que pour que rien ne manque à ce plaisir, le roman a obtenu en 2006 le prix de la langue française. Vous ne regretterez pas vos 4,50 €

Si je vous en parle tout de même, c’est que j’ai trouvé dans la puissance de cette passion un lien avec l’actualité dans la condition des femmes aujourd’hui, en Iran.

Tout commence le 13  septembre 2022. Les agents de la police dite de la moralité arrêtent une jeune femme de 22  ans d’origine kurde, Mahsa Amini, pour un voile qu’ils jugent mal ajusté. Mahsa Amini décédera trois jours plus tard à l’hôpital où elle avait été transférée dans le coma, et ses funérailles seront suivies d’une explosion de colère qui se propage dans tout le pays.

Dès lors, partout le mur de la peur cède et les femmes prennent des risques considérables en défiant le régime par des manifestations dans la rue, voile retiré, parfois même brûlé. Des risques ? C’est peu de le dire ! Qui peut décider de sortir dans la rue en sachant qu’il ou elle pourrait ne plus revenir, ne plus jamais revoir sa famille, perdre la vie sous les balles, ou être arbitrairement arrêtée, violée ou torturée ?

C’est une résistance certes, mais à la différence de celle des résistants que nous connaissons dans les conditions de guerre, qui œuvrent le plus souvent dans l’ombre, elles résistent à visage découvert, au sens propre comme au figuré !

Soyons précis : ces iraniennes sont des kamikazes, elles affrontent le suicide  en toute connaissance de cause. Mais ce n’est pas un suicide pour déserter la vie ! Bien au contraire, elles prennent le risque de mourir par amour et passion de la vie, et c’est cette passion qui brûle en elles, qui est leur flamme, et qui les fait scander « Zan, zendegi, azadi ! », « Femme, vie, liberté ! » 

Qui sont ces femmes, comment en sont-elles arrivées là ?

L’Iran est un pays d’environ 85 millions d’habitants. Le régime a estimé qu’il comportait 21 millions d’illetrés (2014), et nous pouvons imaginer que la majorité d’entre eux sont des femmes, puisque depuis l’avènement de la République Islamique (1979) les filles n’ont pratiquement plus accès à l’école.

Mais les iraniennes ont connu des conditions de vie équivalentes à celles qui prévalaient en occident dans les années 60. Elles étaient députés, ministres, médecins, journalistes, enseignantes, portaient des habits colorés, des mini jupes….. élevaient leurs enfants, et se déplaçaient librement. Leurs revendications d’aujourd’hui ne sont pas un fantasme, et si les jeunes femmes manifestantes n’ont pas connu cette époque, leurs mères la leur ont certainement racontée.

Avec la révolution islamique la polygamie redevient légale, l’âge minimum du mariage des filles passe de 15 à 9 ans et l’absence du port du voile est puni de 70 coups de fouet. Les hommes reçoivent tous pouvoirs de décision concernant leur famille, y compris les déplacements de leur femme, l’éducation religieuse, la garde des enfants. L’école est inaccessible. Elles sont enchaînées.

Est-il humainement possible de vivre une aussi grande brutalité de changement de conditions d’existence ? L’étincelle Mahsa Amini a mis le feu aux poudres, et dans « Ce qui brûle » le héros, l’amoureux fou, est persuadé que les femmes portent en elles des ressources d’essence divine leur permettant de dépasser le réel, de le traverser pour aller au delà et affronter la mort.

(Extrait : arrivé au terme de sa vie, l’homme qui a vécu la passion que je vous disais se confie à un ami qui lui est cher en ces termes) « Je veux surtout dans cette lettre vous parler des femmes. Vous vous étonnerez peut-être que, si près de la mort, je parle des femmes et non de Dieu. C’est que cette distinction m’apparaît de plus en plus factice. Quelle voie pourrait mener ailleurs qu’à l’unité première ? Et si j’osais aller jusqu’au bout de ma pensée, je vous dirais : quelle voie peut nous mener ailleurs que nulle part, puisque c’est là notre matrice première et dernière, ce nulle part de vertige que, bien avant la mort, les femmes savent si bien nous ouvrir ».

Je ne peux pas omettre de dire que les iraniens aussi, les hommes donc, brûlent désormais de la même passion pour la vie et la liberté que les iraniennes. Ils participent et encouragent le mouvement, même si pendant des années ils ont gardé le silence, se rendant complices par inaction. Nul ne peut les juger, car nul ne peut dire quel serait son comportement sous la torture ou un régime de la terreur.

Aujourd’hui ce régime reste de fer, et jette les hommes en prison ou les condamne à mort par centaines pour avoir participé à des manifestations de soutien à la cause des femmes, lesquelles poursuivent leur combat quotidien. En parler c’est le minimum que nous puissions faire, et aussi contribuer à diffuser la vidéo qu’elles ont faite pour nous, en français, comme elles le demandent (en pièce jointe).

Au delà de l’Iran, il me semble que s’enquérir de ce qui brûle chez nos amis, ou chez nos hommes politiques, peut nous renseigner assez bien sur ce qu’ils considèrent être essentiel dans leur vision de la vie.

Ainsi, chez le président ukrainien Volodymyr  Zelensky, il ne fait aucun doute que c’est la liberté de son pays, son indépendance, l’amour de son peuple, de son histoire, de sa patrie, de ses soldats…. qui brûlent en lui.

Mais qu’est-ce donc qui brûle chez Emmanuel Macron lorsqu’il tend la main au président iranien Ebrahim Raïssi (20 septembre) ou qu’il s’installe dans la loge de l’émir du Quatar (15 décembre)  pour le match France-Maroc ?

Et puisque nous arrivons au terme de cette année 2022, peut-être avez-vous déjà une idée de ce qui fera de vous une iranienne ou un iranien, et brûlera en vous en 2023 ?

Alexandre Adjiman

le 16 décembre 2022

Je joins donc l’émouvante vidéo des jeunes combattantes iraniennes (5’27 »). J’ai retenu celle-ci parmi de nombreuses autres car elle présente la particularité d’avoir été publiée dans « Le Temps », le quotidien Suisse. Cette publication m’est apparue comme un événement remarquable par l’abandon de leur neutralité légendaire par les Suisses, pour ce parti pris en faveur des iraniennes. Tout de bon les Suisses ! Faisons circuler, les iraniennes et les iraniens le sauront et cela leur donnera encore plus de force!

Dans mes récentes lectures :

« Lettres persanes », Montesquieu, 1721, Éditions Magnard, 2013

« Ce qui brûle », Christiane Singer, Éditions Albin Michel, 2006, Le livre de poche

« Le Diable n’existe pas »  film réalisé par Mohammad Rasoulof avec Ehsan Mirhosseini, Shaghayegh Shourian (2020), sur l’Iran et le quotidien des Iraniens.

« Impromptus », André Comte Sponville, Presses Universitaires de France, 1996

« Il avait plu tout le dimanche » Philippe Delerm, Mercure de France, Folio, 1998

https://youtu.be/FAvG_YApfwg

Vidéo : copyright YOUTUBE

Auteur : Versus

Blog de commentaires sur les faits de société, les films, les livres, la créativité, la politique, les comportements individuels, l'antisémitisme, l'entreprise, l'économie, la famille, et d'une manière générale tout évènement susceptible d'apporter des changements... Je suis Médiateur Professionnel à Tours.

2 réflexions sur « « Seul ce qui brûle … » »

  1. Un immense merci Alexandre pour cet ode à l’amour, à la vie et surtout aux femmes !
    J’attendais votre réaction au sujet de ces héroïnes iraniennes dont on dit si peu, comme si l’horreur de leur vie et la répression qu’elles subissent n’étaient pas suffisamment ignobles pour susciter l’indignation internationale ?! Tout juste si on s’offusque un peu.
    Pourtant elles et ils se battent pour des droits qui devraient être universels, une cause qui est la nôtre à tous, femmes et hommes civilisés: la dignité humaine, la liberté, l’égalité et… où en est-on de la fraternité ?! Ce n’est certes pas cette flamme qui brule chez M. Macron et ses comparses mus seulement par l’addiction au pouvoir, les spéculations et les profits.
    Pour nos mères, grand-mères et toutes nos aïeules qui se sont battues de par le temps; pour celles qui savent le prix d’une vie parce qu’elles l’ont portée, donnée et protégée; pour toutes nos soeurs de coeur nos filles, à vous toutes les guerrières et passeuses de vie: malgré ma honte, je vous adresse ma reconnaissance infinie, le reste de mes forces, mon soutien le plus fervent…et mon amour, mon unique flamme!
    Alexandre j’espère que cette lumière que vous savez si bien écrire se répandra vite❤❤❤

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    1. Je crois Sylviane que je n’ai fait que me servir du support de « Seul ce qui brûle » pour dire au fond quelque chose qui me tient à cœur depuis toujours, à savoir qu’il faut vivre éveillés. Et l’exemple des iraniennes s’est trouvé être la démonstration idéale de mon…. idéal, et il est malheureux et regrettable qu’elles aient un prix à payer pour cela !.. Merci à elles, et merci à vous bien sûr pour l’émotion qui vous anime et votre fervente contribution ! Amicalement, Alexandre

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