Mensonges et hypocrisies

Que peut penser un enfant de 8 ans à qui l’on a souvent répété qu’il ne faut jamais mentir, qui découvre à 8 ans que le Père Noël n’était qu’un… mensonge ?

Il  n’y aurait en principe que trois façons de répondre à cette question :

  1. Il faut tuer le Père Noël
  2. Il ne faut pas apprendre à l’enfant à ne jamais mentir
  3. Il faut admettre que certains mensonges sont acceptables…

La petite souris qui vient chercher la dent sous l’oreiller recevrait le même traitement…

Au-delà de ces exemples anodins, nous sommes régulièrement confrontés à des mensonges, qu’il s’agisse de mensonges par omission ou d’affirmations mensongères, que ce soit en famille, au travail, en politique, avec des amis… et le premier réflexe est l’incompréhension, le rejet, et un jugement de méfiance vis-à-vis du « menteur ».

Pour ne pas tuer le Père Noël (dont j’ai gardé le meilleur souvenir), j’ai voulu savoir ce qu’il en était réellement de notre quotidien en matière de mensonges, et de quelle manière il fallait ou non culpabiliser (au cas où bien sûr…)

Une célèbre controverse philosophique sur le mensonge a opposé au milieu du 18è siècle deux philosophes,   Benjamin Constant et Emmanuel Kant.

C’est Benjamin Constant, né à Lausanne, amant de Mme de Staël dont il fréquente le cercle d’intellectuels libéraux, qui ouvre le sujet dans un opuscule politique dans lequel il pose la question : « Mentir est-il toujours répréhensible ? »  « Non – répond-il – car si une théorie (ne pas mentir) est  bonne dans l’absolu mais inapplicable dans les faits, elle est sujette à caution ».

Emmanuel Kant, né à Königsberg (Prusse Orientale), lui répond que « dire la vérité est un devoir qui ne saurait souffrir d’exception en fonction de circonstances ou de calculs »

Pour bien voir jusqu’où Kant pousse son raisonnement, il confirmera que si vous hébergez un innocent et que la police vous interroge pour savoir si vous savez où il se trouve, vous avez le devoir de donner l’indication. Il justifie cette réponse, qui en étonnera et en étonne toujours plus d’un, en expliquant que dès lors que l’on accepte des exceptions, la boite de Pandore est ouverte : « le mensonge est un crime » dit-il,  « il ne souffre aucune  dérogation ».

Au 20è siècle Vladimir Jankékévitch déclarera « qu’il n’y a de sincérité profonde qu’aimante et bienveillante », et que mentir est parfois un devoir sacré : « Malheur à ceux qui mettent au-dessus de l’amour la vérité criminelle et la délation. Malheur à ceux qui n’ont jamais menti ! » Autres temps autre argumentation. Jankélévitch a été titulaire de la chaire de philosophie à la Sorbonne. Il est l’auteur d’un « Traité des vertus ».

En remontant plus loin dans les origines de la pensée philosophique nous nous trouvons devant deux conceptions non pas du mensonge, mais de son alter ego, la Vérité. Celles de Platon et d’Aristote, tous deux grecs et contemporains, ayant vécu à Athènes au IVe siècle avant notre ère.

Pour Platon il ne peut y avoir qu’UNE  Vérité. Si  une personne est cachée dans la maison affirmer qu’elle n’y est pas est inexact, d’où une contradiction matériellement inacceptable au regard de la Vérité.  Cette vision, dont nous sommes profondément héritiers, est entre autres à l’origine de concepts tels que le monothéisme : puisqu’il ne peut y avoir deux Vérités il n’y a qu’un seul Dieu. Une Vérité exclut toute autre. Il ne peut y avoir ordre et désordre en même temps.

Aristote (disciple de Platon…) ouvre la voie à la « vérité conjecturelle », c’est à dire au contexte dans lequel  la certitude s’affirme. Dès lors deux convictions contradictoires peuvent être vraies ensemble. La logique et la cohérence ne sont pas le filtre intangible de la vérité, car elles ne sont elles-mêmes que des apparences, construites sur d’autres convictions. Le réel est le lieu permanent des contradictions.

Paul Veyne, historien de l’antiquité, affirme que « la civilisation grecque était par excellence celle de la conciliation des contraires, de l’ambiguïté du monde. La cohérence n’est jamais qu’une façade »

Mais comment fait-on pour concilier les contraires ? Toujours selon Paul Veyne,  « notre esprit ne se met pas au supplice quand, semblant se contredire, il change simplement de programme de vérité ». Autrement dit, pour attribuer la qualité de mensonge à une affirmation il est nécessaire de s’assurer préalablement du « programme de vérité » sur lequel cette affirmation s’appuie. Ainsi lorsque l’on dit que quelque chose est « aussi vrai que deux et deux font quatre », il est utile de se souvenir que c’est en base dix, (le programme de vérité) et seulement dans ce cas.

De fait, bien souvent entre deux convictions qui s’opposent il n’y a pas lieu de déclarer la guerre, parce que l’une serait juste l’autre fausse, l’une qui a raison l’autre qui a tort, l’une qui ment l’autre pas. Leur coexistence peut s’expliquer par un historique ou un contexte différents, où les points de vue loin de s’exclure s’enrichissent, s’additionnent, ne se tuent pas. Bien des conflits se résolvent par cette simple mise en évidence.

Naturellement le « pur mensonge » existe aussi,  celui qui est sciemment destiné à cacher une vérité identifiable comme telle, dans le but de tromper, de faire du mal, d’en tirer un avantage …

Et disant cela je me dois d’ajouter qu’il en est de même de la « vérité pure » : elle existe aussi, même si elle se fait rare, et des hommes comme Bruno Giordano l’ont payée de leur vie : il fut torturé et brûlé vif par l’Inquisition pour avoir contesté la thèse géocentrique et n’avoir pas voulu en démordre. La vérité demande du courage, Galilée ne l’a pas eu mais on le comprend. Sa  mort n’ayant pas modifié la vision qu’il avait du cosmos, Giordano est aujourd’hui honoré d’une statue Piazza Campo di Fiori, à Rome… Espérons qu’il la voit !

La mauvaise réputation du mensonge résulte donc de l’influence considérable de la pensée platonicienne, celle de la vérité unique, avec un  grand V, parfois située aux confins du dogmatisme. Elle a ouvert la voie à une conception binaire du monde, donnant surtout lieu à la vérité tyrannique que vous avez certainement déjà rencontrée en abordant les sujets politiques, religieux ou d’argent avec des amis ou en famille.

Plus contemporaine, la théorie de la complexité développée par Edgard Morin est venue à notre secours pour nous aider à sortir du schéma cartésien de cohérence et de rationalité mathématique. Pour que nous sachions mieux réfléchir et agir, sa « Méthode » convoque de nombreuses disciplines (notamment biologique, sociologique, anthropologique), permettant de saisir tout le réel dans sa globalité, et ses multiples vérités.

Au-delà des débats d’idées, il serait utile de comprendre que le petit mensonge quotidien que nous pouvons  observer est le fruit indispensable de notre liberté. C’est grâce à lui que nous pouvons préserver notre intimité, notre jardin secret, nos petits ou grands problèmes, nos déceptions ou nos espoirs, et d’une manière générale ce que nous ne pouvons ou ne souhaitons pas partager, consciemment ou inconsciemment. Difficile d’y échapper, car c’est sans doute à ce moment que  nous sentons que la curiosité d’autrui devient parfois « un vilain défaut ».

 L’hypocrisie est fille du mensonge.

« Hypocrinomai » signifiait en grec ancien « interpréter ». Le sens a évolué vers l’idée de feindre, de simuler, de jouer un personnage.

L’hypocrisie est un arrangement par lequel le comportement affiché d’un individu en société en cache un autre, non-dit, parfois seulement soupçonné, parfois « évident » voire choquant.  Il s’agira par exemple de la petite conviction écologique du propriétaire d’un puissant véhicule 4×4, ou d’une énorme hypocrisie politique, comme celle des masques de protection contre le COVID 19, supposés inefficaces tant qu’ils étaient indisponibles, pour – mal – dissimuler une faute de gestion. N’est pas pas Bruno Giordano qui veut !

L’hypocrisie est largement développée dans le monde politique, syndical et professionnel.

Comme l’explique Marcel Gauchet dans « Comprendre le malheur français », pour se faire élire la plupart des candidats élaborent les programmes que leurs électeurs attendent d’eux, en sachant pertinemment qu’ils ne pourront en réaliser qu’une faible partie : c’est que leur objectif n’est pas vraiment la réalisation du programme mais plutôt la prise du pouvoir. Il est curieux de constater combien cette pratique hypocrite ayant cours depuis des décennies, elle fonctionne toujours, et surprend même encore ! Serions-nous plus ou moins complices de cette comédie ?

Dans le monde professionnel, les mauvaises conditions de travail qui le rendent inefficace ou dangereux, le sexisme, la discrimination, les abus de pouvoir, voire l’humiliation, sont parfois acceptés par contrainte et lassitude. Chacun « ferme les yeux » et on se tait, faute de pouvoir faire autrement, et poursuit ses activités dans un climat de mal-être et de souffrance. Absentéisme, stress, dépressions et burn’out … lèvent le voile.

Frédéric Nietzsche expliquait l’hypocrisie de façon percutante: «  Nous avons l’hypocrisie  pour ne pas mourir de la vérité ».

Oui, pour désagréables qu’ils soient, le mensonge et l’hypocrisie sont des moyens de protection de notre vie privée, et leur emploi n’est pas systématiquement coupable et condamnable. L’exemple le plus courant est la réponse que nous faisons à la question  ordinaire « Comment vas-tu ? » qui donne lieu dans bon nombre de cas à un mensonge lui aussi ordinaire, par réflexe de préservation de notre intimité. Car répondre « tout va mal » n’est pas forcément possible, et c’est pourquoi « la vie ordinaire est faux-cul », claironne Adèle Van Reeth, dans un joyeux et émouvant roman, où elle tente de la décrypter.

Dans son « Eloge de l‘hypocrisie », Olivier Babeau lance une alerte et nous met en garde contre la possible disparition de l’hypocrisie ! Ne riez pas, c’est sérieux : « L’opacité nous protège », dit-il, et le développement excessif de la société numérique nous conduit, avec notre accord tacite et parfois enthousiaste, vers la transparence à tout va de nos vies. Alors viendra le jour où la tranquillité obtenue grâce à nos petits mensonges et nos confortables et anodines hypocrisies ne sera plus possible… Pour en savoir plus sur notre avenir, l’accès à nos données personnelles et leur utilisation à des fins incontrôlables et suspectes, il suffit de tourner notre regard vers la Chine.… Sommes-nous prêts pour ce monde ?

Finalement, bien que leur présence dans la société soit quasi permanente et leur rôle souvent essentiel au fonctionnement plus harmonieux que conflictuel des relations humaines, le mensonge et l’hypocrisie continuent d’avoir une réputation sulfureuse. Pourtant, en n’étant plus dans le déni de leur capacité à nous protéger du caractère de plus en plus intrusif de notre environnement, nous pourrions plus facilement en détecter la forme plus ou moins nocive, écarter les incompréhensions, et peut-être nous rendre la vie plus douce…

Malgré tout, disons-le clairement : exprimer la vérité reste bien sûr le meilleur choix de réponse à une question… lorsqu’aucun obstacle ne s’oppose à la formuler, et avec le discernement qui s’impose.     

Nous voici revenus à notre point de départ : la bonne nouvelle c’est que le Père Noël peut tout à la fois exister et ne pas exister, il n’y a à cela ni mensonge ni hypocrisie….

Ouf !

le 11 juillet 2020

Sources : « Le Banquet » Platon, Livre de poche ; « Le droit de mentir », Emmanuel Kant, Benjamin Constant, Livre de poche ; « Traité des vertus » Vladimir Jankélévitch  Champs Essais ; « Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » Paul Veyne Points Essais ; « Eloge de l’hypocrisie », Oliver Babeau, Editions du Cerf ;   « La vie ordinaire » Adèle Van Reeth, NRF Gallimard ; « La pensée complexe », Edgard Morin, Edition Points ; « Comprendre le malheur français », Marcel Gauchet, Eric Conan, François Azouvi, Editions Folio Actuel.

Merci à Amélie Bigeard pour sa relecture et son avis.

Auteur : Versus

Blog de commentaires sur les faits de société, les films, les livres, la créativité, la politique, les comportements individuels, l'antisémitisme, l'entreprise, l'économie, la famille, et d'une manière générale tout évènement susceptible d'apporter des changements... Je suis Médiateur Professionnel à Tours.

2 réflexions sur « Mensonges et hypocrisies »

  1. Passionnante cette réflexion sur nos petits mensonges et hypocrisie qui sauvent notre équilibre…
    Le plus important n’est-il pas de ne pas se mentir à soi-même et de se rapprocher de notre propre vérité ? Mais c’est un autre sujet… Merci beaucoup Alexandre

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