Spinoza et la pichenette de Dimorphos.

Mardi 26 septembre 2022, à 1h15 du matin, un vaisseau de l’agence spatiale américaine a donné une pichenette à l’astéroïde Dimorphos, dans le but de le faire dévier de sa trajectoire. Enfin… une pichenette très spéciale, à 30 000 kms/h, sur une cible qui mesurait 170 mètres de diamètre, et après avoir parcouru 14 millions de kilomètres !

Explosion de joie au centre spatial américain ! On peut bien le comprendre, pour peu que l’on se soit essayé au tir à la carabine sur des ballons en mouvement à un stand de foire !

Car comme vous le savez sûrement, tout bouge tout le temps : notre planète d’où le vaisseau américain est parti, mais aussi toute sa galaxie, dont la voie lactée, et l’Univers pour cause d’expansion ! Enfin bien sûr le minuscule astéroïde Dimorphos, dont on a justement voulu modifier la trajectoire par cette action….

Si les ingénieurs et scientifiques ont pu toucher Dimorphos malgré le nombre incroyable de données nécessaires pour y parvenir, c’est que l’Univers est calculable : tout y est donc parfaitement prévisible.  On n’imagine pas en effet que cet exploit soit le résultat du hasard ou de la chance. De ce point de vue, il est possible d’affirmer que la « construction » de l’univers est parfaite.

Si aujourd’hui nous avons les moyens de ne pas en douter, ce n’était pas le cas au XVIIe siècle.

Pourtant Baruch Spinoza (1632/1677), philosophe néerlandais, juif sépharade (du Portugal), est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont une « Éthique » qui s’appuie déjà entièrement sur l’idée d’un Univers parfait et calculable !

Une éthique est une discipline qui a pour objet de proposer une façon de naviguer à travers la vie. Elle est souvent confondue avec la morale, car la morale est généralement associée à une éthique.

En quoi consiste l’Éthique de Spinoza ?

Très résumée, son intuition est que puisque l’observation du fonctionnement de la Nature montre qu’elle est parfaite, et Dieu étant lui-même considéré dans la Bible comme incapable d’imperfection, les deux se confondent : Dieu et la Nature ne sont donc qu’une seule et même « substance », selon sa terminologie.

Cette idée n’est pas du goût des instances religieuses de sa communauté qui, bien qu’il soit croyant, l’accusent d’athéisme. Spinoza nie être athée, mais refusant obstinément de modifier son point de vue, il est excommunié en 1656. Il poursuit néanmoins ses réflexions, et son Éthique sera publiée peu après sa mort, en 1677.

La performance de la pichenette donnée à Dimorphos est une introduction au principe de fonctionnement de l’Univers sur lequel Spinoza va construire son « éthique », à savoir qu’il n’y pas d’effet sans cause.

En effet, tout évènement résulte d’une cause : qu’elle soit ou non connue, que l’évènement puisse ou non s’expliquer, ne modifie pas l’idée qu’une cause existe. Depuis Spinoza seules quelques avancées scientifiques nées de la physique quantique permettent de penser qu’il pourrait exister des événements sans cause, mais cela n’est pas encore complètement démontré.

Spinoza pousse le raisonnement très loin, jusqu’à dire que la conséquence de cette situation permet d’affirmer que tous les élèvements à venir préexistent déjà…

Est-ce à dire que TOUT serait prévisible ? Oui et non.

OUI, car l’enchaînement des causes et des effets sera toujours logique au regard du fonctionnement de l’Univers qui est immuable, mais NON, elles ne sont pas pour autant prévisibles car notre cerveau n’a pas toujours la capacité de voir toutes les conséquences des évènements dont nous sommes pourtant la cause…

Des exemples ? Oh c’est très simple ! Certains dysfonctionnements climatiques que nous voyons aujourd’hui ne sont-ils pas reconnus comme la conséquence directe de nos décisions de bétonner, de détourner des rivières, de polluer, de déraciner…  dont nous avons compris, mais un peu tard, le rôle initiateur ?

L’Éthique de Spinoza préconise donc le respect du fonctionnement de la Nature dans les décisions que nous avons à prendre. Il ne le savait pas, mais sa vision est l’un des tous premiers pas vers une attention portée à l’écologie ! Il est probable qu’il aurait soutenu avec force l’idée de sobriété dans les choix de gouvernement de la société… et dans nos choix personnels.

Lorsque nous prenons des décisions contraires aux lois de la Nature, Spinoza les qualifie « d’inadéquates ». Difficile de faire plus simple et plus explicite, non ?

Par extension du principe de cause à effet, et par expérience, nous savons que les multiples décisions que nous prenons au quotidien génèrent des conséquences qui s’avèreront plus tard avoir été adéquates ou… inadéquates, au regard de nos intentions initiales.

Des exemples ? Changer de métier, s’unir, déménager, se nourrir… tous ces évènements sont bien sûr des « causes » qui génèrent des effets dont nous ne percevrons qu’avec le temps s’ils se sont révélés conformes à nos espérances. Dans nos décisions d’ordre personnel, c’est à notre propre nature qu’il s’agit de se conformer, celle que nous sommes censés connaître, en prenant des décisions en « adéquation » avec celle-ci.

Si la philosophie de Spinoza semble à la fois logique, belle et d’une certaine simplicité grâce à des prises de décision logiques et rationnelles, peut-elle nous permettre de vivre une « vie bonne » comme il le prétend ?

Je rappelle qu’un peu plus tard les philosophes des Lumières ne disaient pas autre chose, avec leur exigence de s’appuyer sur la Raison pour rêver d’un fonctionnement de la société qui permettrait « liberté égalité et fraternité ». Et que concernant Dieu, Voltaire en fera « le grand horloger », tandis les francs-maçons en feront « le Grand Architecte de l’Univers ».

Malheureusement l’Histoire et les informations dont nous sommes gavés chaque jour font beaucoup plus que nuancer certains éléments de l’Éthique.

Pourquoi tant de décisions quotidiennes sont-elles inadéquates !? Pourquoi tant de guerres, de dictatures, de décisions politiques inégalitaires, de misère, d’intolérance, et parfois tout simplement de relations tendues avec notre voisin(e), des amis, de la famille ….? !

Spinoza n’aborde pas cette question, mais analysant ce que nous sommes il affirme que le moteur de nos décisions serait le « DÉSIR ». Le Désir est l’essence de l’Homme, écrit-il. Autrement dit c’est le Désir qui nous différencierait des animaux.

Eh bien je trouve que c’est une très bonne nouvelle ! Grâce à nos désirs nous avons des sentiments, des émotions, nous sommes capables d’amour, de jugements, d’erreurs, d’opinions, et de pulsions de vie qui boostent notre imagination et notre créativité…. !

De là conclure que le Désir pourrait être le grain de sable et la cause inadéquate de note incapacité à nous conduire selon son Éthique, il n’y a qu’un pas…

Que la philosophie de vie de Spinoza soit austère et difficile cela ne fait aucun doute, et telle fut sa vie : austère et difficile.

Néanmoins, elle me semble surtout être une philosophie de l’action et de la responsabilité. Car si nous admettons que la logique de l’enchainement inéluctable de cause à effet est vraie, nous devons admettre, et Spinoza l’affirme, qu’elle n’est pas une fatalité, et qu’elle n’empêche nullement notre libre arbitre d’exister !

Notre libre arbitre consiste en présence de chemins pour sortir d’une situation inadéquate. Même si d’après Spinoza « tout est déjà écrit », (comme l’affirme également une philosophie arabe, maktoub), et pour les mêmes raisons « tout peut encore s’écrire » : il faut pour cela décider d’en être nous-même la cause, pour permettre que les effets se produisent.

Si vous doutez de votre libre arbitre, voici quelques exemples qui prouvent son existence, et la possibilité de donner une pichenette à des situations inadéquates afin les faire dévier de leur trajectoire : de la résistance en cas de guerre ou d’oppression, de la désobéissance civile, de la solidarité, les manifestations des Iraniennes, le courage et la force mentale des prisonniers dans les camps de la mort, de l’insoumission, de la transgression….

Malgré la reconnaissance mondiale de son apport à la philosophie, et des voix qui s’élèvent pour le réhabiliter, Spinoza est encore aujourd’hui un excommunié. Il a néanmoins eu plus de chance que Giordano Bruno, brûlé vif au Campo de’Fiori à Rome en 1600 comme hérétique, pour avoir défendu les thèses (jugées inadéquates…) de Copernic sur l’héliocentrisme. Bon, lui non plus n’est toujours pas réhabilité par son Église…

Ainsi nous voyons clairement qu’une absence de décision peut être aussi inadéquate qu’une autre que nous prenons….

Alexandre Adjiman

le 19 octobre 2022

Dans mes lectures :

« L’Ethique dans tous ses états », Axel Kahn, 2019, Editions de l’Aube

« Spinoza, Méthodes pour exister », Maxime Rouere, 2010, Edition CNRS

« Le miracle Spinoza, Une philosophie pour éclairer notre vie »2017 Librairie Fayard

« Le problème Spinoza », Irvin Yalom, 2018, Le livre de poche

« Vivre avec nos morts », Delphine Horvilleur, 2021, Gallimard

« Se vouloir du bien et se faire du mal, Une philosophie de la dispute », Maxime Rouere, 2022, Flammarion

« Désobéir » Frédéric Gros, 2017, Librairie Eyrolles

Auteur : Versus

Blog de commentaires sur les faits de société, les films, les livres, la créativité, la politique, les comportements individuels, l'antisémitisme, l'entreprise, l'économie, la famille, et d'une manière générale tout évènement susceptible d'apporter des changements... Je suis Médiateur Professionnel à Tours.

6 réflexions sur « Spinoza et la pichenette de Dimorphos. »

  1. Commentaire transmis par Alain-Georges Emonet :

    Un désir est l’anticipation d’un plaisir probable.
    Mais je ne décide pas de mes désirs : les désirs s’imposent à moi. Et dans l’Éthique, Spinoza nous rappelle qu’il « n’est rien que les hommes puissent moins faire que de gouverner leurs désirs ».
    Donc, je ne suis pas libre quand j’obéis à mes désirs, mais je suis libre quand je peux y résister. Belle théorie. Il suffirait pour maîtriser un désir trop violent, ou moralement inacceptable de se rappeler les désagréments subis la dernière fois que nous y avons cédé. Ainsi comme pour les « bons et mauvais troglodytes » de Montesquieu, il y aurait les bons et les mauvais désirs. Et là, cela devient très compliqué.
    Nous avons tous commis des actes que nous avons ensuite regrettés. Peu en importe la raison. Nous savons ce qu’il faudrait faire, au nom (peut-être) du bien du beau et du bon ou tout simplement de notre intérêt. Et pourtant nous avons fait tout le contraire. Alors, M. Spinoza, comment affirmer que nous avons toujours la liberté d’agir contre nos désirs?
    Reste la bonne conscience du déterminisme qui va nous absoudre de tout. Ce qui me permet de te suggérer une suite à tes propos en te tournant vers… Nostradamus et ses prédictions.

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    1. Pour répondre à la question de la liberté d’agir selon nos désirs, il faut comprendre que pour Spinoza la liberté ne consiste pas à pouvoir faire n’importe quoi. Elle est soumise à l’idée d’être adéquate, c’est à dire prise en conformité avec « les lois de la nature ». De ce fait, elle connait des limites, mais sont-ce vraiment des limites si nous considérons son Ethique comme nécessaire à vivre une vie bonne ?
      De plus toujours selon l’Ethique (il n’y a pas d’effet sans cause) le désir est « une cause », et à lui seul il est toujours libre. Ce qui peut le contrarier, c’est « l’effet » que sa mise en action génère. Pour illustrer l’idée vous pouvez vouloir vous suicider en vous jetant du 10ème étage, c’est le libre arbitre de votre désir, mais vous ne savez pas si vous allez vous tuer ou vous briser simplement une jambe ; l’effet ne dépend pas de vous. Vous pouvez dès lors considérer que vous n’avez pas vraiment de libre arbitre du fait de cette incertitude, mais c’est un biais un peu… limite…non ?

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  2. Je n’étais pas hier soir, pour des raisons très personnelles, dans un moment des plus zen dirons nous.
    Lorsqu’une notification m’avertit d’un nouvel article sur Versus.
    En deux clics je commençais la lecture qui m’interpela immédiatement.
    Bien que les exploits techniques de la Nasa ne m’intéressent que très peu je l’avoue (je me demande toujours si c’est une priorité…) ; C’est votre style qui m’accrocha une fois de plus.
    Puis vinrent les ouvertures du sujet que vous n’omettez jamais d’illustrer pour les profanes dont je fais partie et qui incitent non seulement à continuer la lecture avec envie, mais aussi attisent la curiosité.
    Enfin, vous abordez alors Spinoza et les battements de mon cœur se firent tout bringuebalants et trépidants dans ma poitrine ! Qui parle de Spinoza ? Depuis combien de temps surtout n’avais je rien lu au sujet de ce grand homme ?… Et me voilà dévorant le reste de votre texte en me remémorant tout à coup qu’il fut une époque (déjà au moins une petite trentaine d’années) où ce cher Spinoza emballait mes élans : J’étais étudiante et je l’adorais ! Les philosophes des lumières également évidemment !
    Mais voilà le centre du sujet : pourquoi en effet l’humanité dans son ensemble ne parait pas apprendre grand-chose « des causes et leurs effets », pourquoi tant d’inadéquations d’ordre général ou personnel ?
    « Homme » : donc pourvu du « désir », mes aussi des pulsions (animales et humaines), des connaissances, d’une éthique, ou d’aucun ordre moral… Nous sommes donc des êtres d’une ambiguïté inégalable, toujours en conflit intérieur comme à plus grande échelle.

    Je vous rejoins Alexandre en croyant encore un peu en l’humanité, devant des exemples contemporains d’immense courage !
    Il nous faudrait beaucoup d’Alexandre, beaucoup de « dixième homme » !

    Encore un texte d’une grande richesse, qui nourrit et réconforte l’âme: Merci Alexandre, vraiment MERCI !

    NB: grâce à vos notes je sais quelles seront mes prochaines lectures ou relectures

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    1. Je crois à la force du désir, et me demande ce que nous serions sans lui. Spinoza a trouvé là la clé de la différence, pas seulement entre les Hommes et le reste du monde vivant, mais entre les Hommes eux-mêmes. Il me semble que nous pourrions reconnaître une personne armée de « désir » de celle qui ne le serait pas, Il doit y avoir un « rayonnement » quelque part…..! En tout cas votre commentaire m’y fait penser ! A suivre donc ! Merci pour tout, Sylviane, Alexandre.

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  3. Spinoza et la pichenette de Dimorphos.
    Cher Alexandre, voici un titre intéressant, le philosophe Spinoza entre le microcosme et le macrocosme (la pichenette et l astéroïde).
    Ou sont les effets et les causes ?
    Le désir est il l effet d être entre les 2 (macro et micro), est il la « volonté » de connaitre le micro et le macro ? De trouver sa place au centre dans un équilibre relatif ?
    Bref que vive la philosophie pour toujours !!! Elle nous montre d’être en chemin, en désir de chemin.

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    1. Il me semble qu’il n’y a pas de « centre » accessible, ou en tout cas pas d’équilibre. Les causes et les effets fonctionnent de manière circulaire, les effets provenant des causes devenant eux mêmes des causes, un peu sur le principe de l’explosion d’une bombe atomique. L’énergie ainsi déployée s’auto alimente, et nous avons tout le temps à choisir la meilleure façon de nous servir, de nous approprier, ce qui nous est servi… Or à tout moment à nouveau notre chaix devient une cause, etc etc….. !

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