Les routines assassinées

Actuellement sur les écrans, le film Petite fleur est une histoire de routine : tous les jeudis, l’acteur principal tue son voisin ! Il le tue toujours sur la musique de Petite fleur de Sydney Bechet, que ce voisin,  grand amateur de jazz, affectionne particulièrement. Le caractère routinier est assuré par le fait que bien qu’assassiné et enterré le même jour, le voisin renait chaque semaine pour être à nouveau assassiné… le jeudi suivant ! Ainsi la routine est-elle très bien installée.

Je vous rassure tout de suite, le côté surréaliste de la succession de crimes commis les uns après des autres, avec des moyens différents et insolites, n’en fait cependant pas un film d’horreur.

À contrario de ce scénario, nous ne survivrions pas à la quantité invraisemblable de tâches quotidiennes auxquelles nous devons faire face, sans nos propres automatismes, nos routines ! Qu’il s’agisse de s’habiller, de prendre le chemin de son travail, de s’approvisionner, de conduire, etc…. leur nombre est phénoménal, à tel point que nous ne les avons probablement pas toutes identifiées en tant que telles.  

La mémoire et les réflexes nous soulagent de ce qu’il est convenu d’appeler une charge mentale, expression fréquemment utilisée dans la mouvance féministe pour qualifier l’absence de partage de certaines tâches soi-disant uniquement dévolues aux femmes, justement de façon routinière, mais aussi toute l’organisation logistique du foyer.

Si les routines sont une façon confortable de soulager l’esprit des actes répétitifs, elles représentent le double danger de créer une monotonie lassante, et une moindre attention dans les interactions avec autrui. Dans certains cas elles peuvent tuer une relation, qu’elle soit amoureuse ou amicale.

Il en est ainsi des routines qui s’installent dans un couple, avec l’apparition d’automatismes affadissant les émois du début de la relation. « Tombés dans la routine », l’expression signe la fin des passions dévorantes, l’oubli des mots doux, la disparition progressive des gestes d’amour et de tendresse, des baisers volés, et de la créativité qui permet la réalisation des rêves…

Une prise de conscience de cette situation, comme on le voit dans le film précité, peut conduire à une réactivation des désirs réciproques, par suppression ou changement de certaines routines, invention de nouvelles formes de relation, et autres idées anti-routine (ne retenons pas toutefois celle d’assassiner le voisin tous les jeudis), qui pourraient permettre un retour vers l’épanouissement imaginé dans les débuts prometteurs.

Mais nous savons aussi, soit pour l’avoir vécu soit parce que nous l’avons appris de nos ami(e)s, de nos collègues ou de nos lectures, qu’il est parfois trop tard pour faire marche arrière, quand bien même l’abolition des routines aura été décrétée.

C’est qu’il est parfois difficile, dans ce contexte, de désapprendre ce que l’on a appris sur soi-même ou sur la relation concernée, ou encore de ne plus savoir ce que l’on sait désormais. Car les « premières fois » n’ont lieu… qu’une seule fois !

À côté de ces routines facilement identifiables relatives à l’accomplissement des tâches les plus courantes, nous avons aussi des routines plus subtiles, presque indécelables. Je les appellerai volontiers routines furtives (comme les avions du même nom) : elles sont en effet très difficiles à détecter, même par le radar pourtant très sophistiqué qu’est notre propre cerveau !

Du mot routine le dictionnaire donne d’ailleurs deux définitions. La première correspond à ce que nous avons vu plus haut. La seconde est définie comme l’ensemble des habitudes et des préjugés considérés comme faisant obstacle au progrès.

Ces routines, consistant en convictions et certitudes de toutes sortes, sont souvent déduites d’expériences piochées dans le passé, sans autre justification de leur crédibilité que cette simple déduction.

Ainsi, selon le principe que les mêmes causes produisent forcément les mêmes effets, le passé est supposé intuitivement justifier une vision identique de l’avenir. Un pari qui me semble un peu fou, pourtant très utilisé avec beaucoup d’aplomb et de sérieux, et qui donne parfois aux débats la forme d’un dialogue de sourds. C’est qu’il manque à ces préjugés les filtres de la nuance, du contexte, et du temps. Les conditions d’existence de deux évènements semblables mais distants dans le temps ne sont jamais les mêmes : en histoires comme en Histoire, le copié-collé ne fonctionne pas !

J’en donne ici deux exemples pris dans l’actualité politique, non pas pour faire de la politique un sujet, mais parce qu’ils sont connus de tous, et très explicites. Mais il existe beaucoup d’autres routines furtives, issues de nos croyances personnelles, qui inhibent nos raisonnements : éducation, religion, politique, interdits familiaux ou sociétaux, sexualité, histoire ou culture locale…

Depuis 25 ans il semblait impossible de créer en France une union politique de la gauche. Cette impossibilité était devenue une routine dans les esprits de tous les partis et hommes politiques de tous les bords, de telle sorte que personne n’imaginait pouvoir la briser.  En tant que telle, la routine pouvait donc continuer à exister dans les esprits encore 25 ans, si quelqu’un n’avait pas détecté qu’il ne s’agissait pas d’une loi de la physique des solides, mais d’une simple « routine », et qu’elle pouvait donc être combattue. C’est fait.

Le deuxième exemple est celui de la routine que le président Macron avait en tête, à savoir que dès lors qu’il serait réélu il bénéficierait automatiquement d’une majorité au parlement, les électeurs ayant montré dans le passé qu’ils étaient désireux de donner au président nouvellement élu les moyens de réaliser son programme….  Pourquoi la routine changerait elle ?

On ne sait pas, mais il est bien possible que cette fois-ci la routine change. D’où un comportement erratique du président, très peu habitué à l’échec, détestant la contrariété et la désobéissance qui « l’emmerde » selon ses propres termes, il en est très perturbé. Les électeurs auraient-ils perdu la raison ?    

Chacun l’aura sans doute compris, concernant les routines il est plus facile d’exercer son esprit critique vis-à-vis de celles des autres que des siennes !

Ayant dit tout le bien et tout le mal que je pensais des routines, je militerai désormais pour leur usage intelligent et modéré. Et pour cela je suggère de les trier rigoureusement, de briser certaines de leurs chaines afin de préserver notre libre-arbitre, de faire une place à l’imprévu, à la chance, au hasard, à la transgression même s’il le faut, au bouleversement émotionnel si possible, dont je trouve la séquence vidéo ci-dessous, extraite des Demoiselles de Rochefort, très convaincante pour donner envie de remettre en question nos routines…

Et si vous alliez voir Petite fleur ? La routine criminelle qui a inspiré cette chronique en fait un film déjanté et plein d’humour, parfait pour se sortir de la torpeur du temps.

Alexandre Adjiman

Le 16 juin 2022

Dans mes lectures, entre autres :

Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom 2007, Le livre de poche

Comment avoir de la chance ? Philippe Gabillet, voir la vidéo 6′ Youtube

Petit éloge du sensible, Elisabeth Barillé, 2008, Éditions Folio, Gallimard

Mon cher petit Lou, Guillaume Apollinaire, Éditions Folio, Gallimard

Le courage de la nuance, Jean Birnbaum, 2021, Éditions Seuil

La mise à nu des époux Ransome, Alan Bennett, 1998, Editons Denoël

L’origine de nos amours, Erik Orsena, 2016, Éditions Stock

Éloge de l’optimisme, Philippe Gabillet, 2010, Éditions Saint Simon

Une vie parfaite, F. Scott Fitzgerald, 1963, Folio Éditions Gallimard

Vidéo : copyright YOUTUBE Les demoiselles de Rochefort, 1967 Jacques Demy.

Auteur : Versus

Blog de commentaires sur les faits de société, les films, les livres, la créativité, la politique, les comportements individuels, l'antisémitisme, l'entreprise, l'économie, la famille, et d'une manière générale tout évènement susceptible d'apporter des changements... Je suis Médiateur Professionnel à Tours.

2 réflexions sur « Les routines assassinées »

  1. Pas grand-chose à ajouter Alexandre, à cette délicieuse dissection du sujet « les routines ».
    Votre étude est des plus sérieuses et rigoureuses et néanmoins des plus subtiles et pleine de sourires.
    On y retrouve bien toutes les caractéristiques et catégories de ces vilaines « habitudes » : de celles qui nous font tenir, celles auxquelles il faudrait raisonnablement renoncer ; jusqu’à celles qu’il faut absolument et courageusement combattre !
    Magnifique texte où chacun pourra trouver de quoi se remettre en question et dont le plus grand nombre, j’espère, saura tirer quelques « conclusions » (puisque jamais vous n’êtes donneur de « leçon »).

    Le tout sur « Petite Fleur » (mon premier émoi jazzistique) et la musique de Michel Legrand, allez chantons et dansons donc un peu… et n’oublions pas que c’est à nous de construire un avenir meilleur !
    Tout comme vous Alexandre : J’y crois encore un peu !
    Merci merci !

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    1. Il est vrai qu’après avoir vu Petite fleur, Sylviane, c’est un peu comme si je n’avais pas la possibilité de rester coi… Beaucoup de choses me sont venues à l’esprit,, qu’il s’agisse de ma vie ou de mes lectures. Il fallait donc « livrer » ! Oui,, cette musique n’a pas pris une ride ! Merci.

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