à la Une

La suspension que vous voyez ci-dessus est de l’art conceptuel : elle est formée des lettres du mot VERSUS, et a obtenu en 2009 le prix Marcel Duchamp, récompensant un artiste dont le travail apporte un nouveau concept artistique, précisé ci-dessous.

VERSUS veut dire « opposé, ou « contre »… Ce mot anglais d’origine latine signale une opposition bien sûr, et dans l’esprit de ce blog il est surtout à la base de tout questionnement. N’est-ce pas par le questionnement que commence généralement une modification du regard ?

L’intérêt symbolique de cette suspension de Saâdane Afif, réside dans l’alternative d’avoir le mot VERSUS allumé ou éteint… Allumé, comme dans l’image ci-dessus, il est actif, il éclaire une situation, allume un autre regard sur un sujet, un mot, une action… Éteint, c’est à dire dans l’ombre, le sujet, le mot, l’action vivent dans leur acceptation générale, celle(s) qui nous est (ou qui nous sont) proposée(s). Ici « VERSUS » sera toujours allumé!

Et quels sujets le blog VERSUS abordera-t-il ? Tous les sujets qui se présenteront sur mon chemin : les lectures, l’actualité, le cinéma, les histoires de vies, la rue… Bref, dès lors qu’il y aura quelque chose à dire dans « l’esprit Versus », donc avec un regard derrière le miroir. Les prochains articles prévus sont mentionnés après le premier sujet. J’aborderai également des sujets que vos commentaires pourront m’inspirer ou que vous pourriez me suggérer… Un blog est un outil d’expression et de dialogue avant tout…

Le blog « Versus » (VS en abrégé) est un concept d’analyse et de recherche du sens des mots ou expressions au delà de leur sens premier. N’attendez pas des solutions, des réponses définitives, une « morale », ou la défense d’une quelconque conviction inébranlable. Il n’y aura ici que des questionnements, c’est le royaume du tiers exclu, celui de l’idée que deux propositions contraires peuvent co-exister sans s’exclure, qu’un autre regard que celui qui nous est généralement proposé est possible, une sortie de route du séduisant mais triste monde binaire en quelque sorte…!

alexandre.adjiman@gmail.com

« Rien de vraiment important ne nécessite l’utilisation d’un mode d’emploi » (James Richardson)

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(c) Toute reproduction même partielle suppose de désigner la mention d’origine ou l’auteur.

Les routines assassinées

Actuellement sur les écrans, le film Petite fleur est une histoire de routine : tous les jeudis, l’acteur principal tue son voisin ! Il le tue toujours sur la musique de Petite fleur de Sydney Bechet, que ce voisin,  grand amateur de jazz, affectionne particulièrement. Le caractère routinier est assuré par le fait que bien qu’assassiné et enterré le même jour, le voisin renait chaque semaine pour être à nouveau assassiné… le jeudi suivant ! Ainsi la routine est-elle très bien installée.

Je vous rassure tout de suite, le côté surréaliste de la succession de crimes commis les uns après des autres, avec des moyens différents et insolites, n’en fait cependant pas un film d’horreur.

À contrario de ce scénario, nous ne survivrions pas à la quantité invraisemblable de tâches quotidiennes auxquelles nous devons faire face, sans nos propres automatismes, nos routines ! Qu’il s’agisse de s’habiller, de prendre le chemin de son travail, de s’approvisionner, de conduire, etc…. leur nombre est phénoménal, à tel point que nous ne les avons probablement pas toutes identifiées en tant que telles.  

La mémoire et les réflexes nous soulagent de ce qu’il est convenu d’appeler une charge mentale, expression fréquemment utilisée dans la mouvance féministe pour qualifier l’absence de partage de certaines tâches soi-disant uniquement dévolues aux femmes, justement de façon routinière, mais aussi toute l’organisation logistique du foyer.

Si les routines sont une façon confortable de soulager l’esprit des actes répétitifs, elles représentent le double danger de créer une monotonie lassante, et une moindre attention dans les interactions avec autrui. Dans certains cas elles peuvent tuer une relation, qu’elle soit amoureuse ou amicale.

Il en est ainsi des routines qui s’installent dans un couple, avec l’apparition d’automatismes affadissant les émois du début de la relation. « Tombés dans la routine », l’expression signe la fin des passions dévorantes, l’oubli des mots doux, la disparition progressive des gestes d’amour et de tendresse, des baisers volés, et de la créativité qui permet la réalisation des rêves…

Une prise de conscience de cette situation, comme on le voit dans le film précité, peut conduire à une réactivation des désirs réciproques, par suppression ou changement de certaines routines, invention de nouvelles formes de relation, et autres idées anti-routine (ne retenons pas toutefois celle d’assassiner le voisin tous les jeudis), qui pourraient permettre un retour vers l’épanouissement imaginé dans les débuts prometteurs.

Mais nous savons aussi, soit pour l’avoir vécu soit parce que nous l’avons appris de nos ami(e)s, de nos collègues ou de nos lectures, qu’il est parfois trop tard pour faire marche arrière, quand bien même l’abolition des routines aura été décrétée.

C’est qu’il est parfois difficile, dans ce contexte, de désapprendre ce que l’on a appris sur soi-même ou sur la relation concernée, ou encore de ne plus savoir ce que l’on sait désormais. Car les « premières fois » n’ont lieu… qu’une seule fois !

À côté de ces routines facilement identifiables relatives à l’accomplissement des tâches les plus courantes, nous avons aussi des routines plus subtiles, presque indécelables. Je les appellerai volontiers routines furtives (comme les avions du même nom) : elles sont en effet très difficiles à détecter, même par le radar pourtant très sophistiqué qu’est notre propre cerveau !

Du mot routine le dictionnaire donne d’ailleurs deux définitions. La première correspond à ce que nous avons vu plus haut. La seconde est définie comme l’ensemble des habitudes et des préjugés considérés comme faisant obstacle au progrès.

Ces routines, consistant en convictions et certitudes de toutes sortes, sont souvent déduites d’expériences piochées dans le passé, sans autre justification de leur crédibilité que cette simple déduction.

Ainsi, selon le principe que les mêmes causes produisent forcément les mêmes effets, le passé est supposé intuitivement justifier une vision identique de l’avenir. Un pari qui me semble un peu fou, pourtant très utilisé avec beaucoup d’aplomb et de sérieux, et qui donne parfois aux débats la forme d’un dialogue de sourds. C’est qu’il manque à ces préjugés les filtres de la nuance, du contexte, et du temps. Les conditions d’existence de deux évènements semblables mais distants dans le temps ne sont jamais les mêmes : en histoires comme en Histoire, le copié-collé ne fonctionne pas !

J’en donne ici deux exemples pris dans l’actualité politique, non pas pour faire de la politique un sujet, mais parce qu’ils sont connus de tous, et très explicites. Mais il existe beaucoup d’autres routines furtives, issues de nos croyances personnelles, qui inhibent nos raisonnements : éducation, religion, politique, interdits familiaux ou sociétaux, sexualité, histoire ou culture locale…

Depuis 25 ans il semblait impossible de créer en France une union politique de la gauche. Cette impossibilité était devenue une routine dans les esprits de tous les partis et hommes politiques de tous les bords, de telle sorte que personne n’imaginait pouvoir la briser.  En tant que telle, la routine pouvait donc continuer à exister dans les esprits encore 25 ans, si quelqu’un n’avait pas détecté qu’il ne s’agissait pas d’une loi de la physique des solides, mais d’une simple « routine », et qu’elle pouvait donc être combattue. C’est fait.

Le deuxième exemple est celui de la routine que le président Macron avait en tête, à savoir que dès lors qu’il serait réélu il bénéficierait automatiquement d’une majorité au parlement, les électeurs ayant montré dans le passé qu’ils étaient désireux de donner au président nouvellement élu les moyens de réaliser son programme….  Pourquoi la routine changerait elle ?

On ne sait pas, mais il est bien possible que cette fois-ci la routine change. D’où un comportement erratique du président, très peu habitué à l’échec, détestant la contrariété et la désobéissance qui « l’emmerde » selon ses propres termes, il en est très perturbé. Les électeurs auraient-ils perdu la raison ?    

Chacun l’aura sans doute compris, concernant les routines il est plus facile d’exercer son esprit critique vis-à-vis de celles des autres que des siennes !

Ayant dit tout le bien et tout le mal que je pensais des routines, je militerai désormais pour leur usage intelligent et modéré. Et pour cela je suggère de les trier rigoureusement, de briser certaines de leurs chaines afin de préserver notre libre-arbitre, de faire une place à l’imprévu, à la chance, au hasard, à la transgression même s’il le faut, au bouleversement émotionnel si possible, dont je trouve la séquence vidéo ci-dessous, extraite des Demoiselles de Rochefort, très convaincante pour donner envie de remettre en question nos routines…

Et si vous alliez voir Petite fleur ? La routine criminelle qui a inspiré cette chronique en fait un film déjanté et plein d’humour, parfait pour se sortir de la torpeur du temps.

Alexandre Adjiman

Le 16 juin 2022

Dans mes lectures, entre autres :

Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom 2007, Le livre de poche

Comment avoir de la chance ? Philippe Gabillet, voir la vidéo 6′ Youtube

Petit éloge du sensible, Elisabeth Barillé, 2008, Éditions Folio, Gallimard

Mon cher petit Lou, Guillaume Apollinaire, Éditions Folio, Gallimard

Le courage de la nuance, Jean Birnbaum, 2021, Éditions Seuil

La mise à nu des époux Ransome, Alan Bennett, 1998, Editons Denoël

L’origine de nos amours, Erik Orsena, 2016, Éditions Stock

Éloge de l’optimisme, Philippe Gabillet, 2010, Éditions Saint Simon

Une vie parfaite, F. Scott Fitzgerald, 1963, Folio Éditions Gallimard

Vidéo : copyright YOUTUBE Les demoiselles de Rochefort, 1967 Jacques Demy.

Président et Grand Homme…

(en même temps ?)

On peut voyager assez facilement jusqu’à l’autre bout du monde, sans prendre l’avion ni se déplacer très loin de chez soi.

J’en ai eu l’intuition récemment lors d’un diner chez des amis. Il y avait notamment autour de la table un invité originaire d’Amérique du Sud, prénommé Antonio, s’exprimant parfaitement en français. Ce fut un grand plaisir car nous avons pu échanger des idées très facilement.

Au cours du diner j’ai fait part d’un article lu récemment dans Courrier International, dans lequel un journaliste du magazine américain « The Atlantic » s’interrogeait pour savoir si Emmanuel Macron était « un grand homme ». Le journaliste rappelait à cette occasion que Churchill, qui avait été interrogé sur le fait de savoir si De Gaulle était un grand homme avait répondu : “Il est égocentrique, il est arrogant, il se prend pour le centre du monde, oui, c’est un grand homme.” 

Fort de cette analyse très autorisée, le journaliste développe son article sur la personnalité du président français, et conclut très logiquement qu’il avait toutes les qualités pour être un grand homme, notamment au niveau Européen précise-t-il….

La conversation était bien lancée, et Antonio nous fait part de la situation dans son pays, dont le nom n’a pas d’importance ici. Il nous apprend que comme en France le président est élu au suffrage universel, qu’il existe un parlement avec des députés élus au scrutin majoritaire à deux tours, et que le président désigne son premier ministre.

Il y a plusieurs années de cela, raconte Antonio, leur jeune président avait dû faire face à d’importantes manifestations de mécontentement d’une partie de la population, la plus démunie, en raison d’une inflation qui réduisait leurs revenus à une peau de chagrin. Le mouvement n’était pas vraiment organisé, mais le président avait quand même tenu à recevoir à plusieurs reprises, au palais présidentiel, l’une de leurs délégations informelles, conduite par une jeune femme d’une quarantaine d’années se prénommant Belinda.

Antonio précisa qu’elle était ravissante, justifiant en quelque sorte son beau prénom, et qu’elle était particulièrement habile sur le plan dialectique, s’appuyant sur d’excellentes connaissances historiques.

Cependant le dialogue restait difficile, le président n’ayant qu’une faible expérience des réalités du quotidien de ses interlocuteurs dont il semblait découvrir l’existence. Cette méconnaissance, à laquelle s’ajoutait un égo surdimensionné par l’étendue de son pouvoir d’élu au suffrage universel, le faisait apparaître méprisant.

Les réunions successives n’aboutissant à aucun accord, les manifestations se poursuivaient, bloquant l’activité économique, si bien que le président fit intervenir la police pour les disperser, après les avoir interdites. Ceci donna lieu à de nombreuses échauffourées dans tout le pays pendant plusieurs mois, et à des accidents graves, jusqu’à ce que progressivement les manifestants se lassent, et que les rassemblements disparaissent… plus ou moins.

(Mouvements divers, exclamations, sourires entendus et agitation autour de la table, chacun y allant de son commentaire, tous étant stupéfaits de la similitude avec les gilets jaunes.  On ouvre une nouvelle bouteille de vin, … ).

Vous n’êtes pas au bout de vos surprises, nous dit alors Antonio avec un sourire amusé, car le mi-mandat du président arrivant, les députés devaient remettre en question le leur en se soumettant à nouveau au verdict des urnes.

Comme vous le comprenez certainement, poursuit-il, le pays était très divisé du fait de la répression policière, et de l’abandon à sa précarité d’une partie de la population. Ce mécontentement permit à l’opposition d’organiser une coalition, pourtant inimaginable quelques mois plus tôt, chaque parti jugeant qu’il y avait là une opportunité unique pour espérer modifier le cours politique de l’Histoire. Il fallait pour cela que les élections donnent à cette coalition une majorité d’élus à l’assemblée parlementaire.

Si les partis et les médias favorables au président en place firent tout ce qui était en leur pouvoir pour discréditer la coalition de l’opposition, le président fit savoir, quant à lui, qu’il avait de l’estime pour la démarche, et respectait ceux qui la menaient.

Malheureusement, si les élections donnèrent une majorité de votants en faveur de la coalition, le système électoral majoritaire à deux tours donna la majorité des sièges aux députés favorables au président, contrairement à ce qui se serait produit dans une élection à la proportionnelle.

(Plusieurs convives intervinrent alors pour dénoncer cette situation peu démocratique, et les blocages qui empêchent une telle évolution de notre représentation à l’assemblée nationale).

Ce qui est extraordinaire poursuivit Antonio, c’est que le président prit alors une série de mesures complètement inattendues.

S’appuyant sur le fait que la majorité des voix dans le pays était favorable à l’opposition, il nomma un premier ministre … de l’opposition !

Waouh !! Incroyable s’exclamèrent les convives ! Mais comment la majorité a-t-elle réagit, lui a-t-on aussitôt demandé.

Vous avez raison, répondit Antonio, c’était insupportable pour la majorité présidentielle. Mais le président possédait ce savoir-faire qui lui permettait d’apaiser les tensions en confiant des postes, des missions, des responsabilités et autres hochets, à des leaders de sa majorité, qui en étaient friands.

Après tout, il y a deux majorités dans le pays, disait-il à qui voulait l’entendre, il faut bien les satisfaire en même temps !

L‘argument paraissait recevable, mais cependant trop simpliste, trop technique, au regard du changement radical de paradigme, chez un homme profondément ancré depuis toujours dans d’autres convictions. La plupart des analystes politiques ne lui accordaient aucun crédit, et cherchaient d’autres explications, moins bateau, des idées justifiant cette rupture politique majeure. Sans succès. On tournait en rond.

D’autant qu’il s’en suivit d’autres changements tout aussi imprévisibles, avec une série de mesures prises pour répondre aux attentes des populations les plus démunies, et en faveur de plus de justice et d’égalité.

Le plus incroyable, ajouta Antonio, c’est que le président décida soudainement de quitter le palais présidentiel, et prit un décret pour qu’il ne soit plus la résidence présidentielle officielle mais soit aménagé en vue de son ouverture au public !

Peu de temps après, un magazine d’investigation et les médias pure people firent savoir, photos à l’appui, que le président s’était installé dans un appartement du centre de la capitale avec sa nouvelle compagne, prénommée …. Belinda !

(Éclats de rire, cris d’enthousiasme, applaudissements et ambiance joyeuse s’en suivirent ! Les commentaires et les hypothèses les plus folles et les plus saugrenues firent bon train jusque tard dans la nuit, tant ce récit avait défié l’imagination et fait rêver).

Enfin on en revint aux qualités nécessaires pour être un « Grand Homme » qu’avait énoncées Churchill, pour conclure qu’il est toujours possible d’en être, … ou pas. Outre les qualités personnelles, il fallait aussi être au bon endroit, avoir la bonne vision historique, au bon moment, et surtout avoir le courage de la mettre en œuvre, quoiqu’il en coûte…

Alexandre Adjiman

Le 1er juin 2022

(Après la liste de mes lectures ci-dessous, vous pourrez laisser un commentaire, et, si vous désirez recevoir les nouveaux articles dès leur publication, vous inscrire avec une adresse mail).

Dans mes lectures :

Le journal Libération et Courrier International

La condition humaine en partage, Marc Augé, Éditions Payot, 2021

Éloge du risque, Anne Dufourmantelle, Rivages poche, 2021

Désobéir, Frédéric Gros, Albin Michel 2017

Comprendre le malheur français, Marcel Gauchet, Éditions Stock, 2016

Petit éloge de la rupture, Brina Svit, Gallimard, collection Folio, 2009

Était-il une fois dans l’ouest ?

En 1977 il n’était pas à Cannes, mais à Deauville, au Festival du Film Américain. Alain-Georges Emonet, contributeur amoureux de Versus, nous fait le plaisir du récit d’une mémorable rencontre, comme le métier de journaliste sait en créer.

Ce 9 septembre 1977, l’homme du jour à Deauville, c’est Pierre Salinger.  Il vient de remporter le prix littéraire Lucien Barrière, récemment créé. Dans le Salon des Ambassadeurs, 200 convives, carton d’invitation ostensiblement présenté à la main se pressent avec élégance et rires bruyants. A l’entrée du casino, curieux repoussés et collectionneurs de mégots de stars (c’était le dernier chic d’une époque sans selfie) s’agglutinent sous un ciel normand, hésitant et menaçant. 

Dîner « placé », comme le souhaitaient le maître des lieux et le maire de Deauville, Michel d’Ornano, ministre de la culture du moment.

Mon complice photographe à ma droite. Quelques places loin à ma gauche un producteur américain de films pornos, plus à droite l’attaché culturel de l’Ambassade du Pérou à Paris tous deux accompagnés de femmes ravissantes et endiamantées…

Et en face de moi, un jovial Italien aux lunettes aussi rondes que son profil. Barbe poivre et sel soigneusement taillée, veste de smoking blanche, nœud papillon noir et…francophone !

Immédiatement la conversation s’engage avec passion, une aubaine de pouvoir échanger en français au milieu de ce cette 3ème édition du Festival du Film Américain, anglophone par nature…et par obligation. Financement d’outre-Atlantique oblige.

Et nous voilà dans un échange voluptueux et animé sur le cinéma italien. Et ce réalisateur exceptionnel… ces cadrages sans fondu d’images… Sergio Leone évidemment… et ces musiques inoubliables… De toute évidence mon interlocuteur connait bien Sergio Leone. Il m’avoue être allé à l’école avec lui.

Et me voilà généreux de compliments et d’admiration pour cette composition mythique à l’harmonica dans IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST…et encore…et encore….

Le repas terminé, l’italien chaleureux me congratule d’avoir été un compagnon de table sympathique et disert. Il ajoute simplement en guise de conclusion « merci pour tous ces compliments, je suis Ennio Morricone » et il éclate de rire.

Me voici confondu, liquéfié, abimé, cherchant quelle fuite pourrait être encore honorable. Mais immédiatement une tape sur l’épaule et un souriant « à bientôt » me réconfortèrent. Le lendemain et les jours suivants j’ai croisé à plusieurs reprises Ennio Morricone sur les Planches ou au Normandie. À chaque fois il s’est déplacé pour me saluer.

Le dernier jour du festival, sur le tarmac de l’aéroport de Deauville-Saint Gatien, il me salua me lançant un « au revoir, Alain-Georges ! » devant mes confrères étonnés qui ignorent toujours les raisons de cette familiarité…

Mais quand on est un grand on l’est tous les jours et en toutes circonstances.

Merci Ennio !

Alain-Georges Emonet

Le 24 mai 2022

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Éloge du sentiment amoureux

Si je fréquente souvent les librairies pour me procurer un livre récent sur un sujet précis, j’aime aussi beaucoup trouver mes lectures en fouillant dans les bacs du Bibliovore, ce libraire de livres déjà lus à la recherche d’un nouveau lecteur…. Je me laisse alors volontairement séduire, sans trop réfléchir, par un titre, une image, ou un mot sur la quatrième de couverture, sans aucune certitude de bon ou mauvais choix. A ce jeu j’ai découvert de nombreuses pépites que je n’aurais jamais rencontrées autrement.

C’est ainsi que j’ai récemment tiré du bac « Le diable au corps », pour ce titre évocateur de vie intense, mais surtout pour les quelques mots de la 4ème de couverture : « Récit d’un amour adultère et tragique, ardent et sincère », soit un irrésistible parfum de transgression ! Quant à l’auteur, Raymond Radiguet, il était pour moi un parfait inconnu.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour que je le dévore et que je m’interroge sur les incroyables qualités d’imagination nécessaires à un auteur pour pouvoir écrire d’une façon aussi juste et vivante ce qu’il est convenu d’appeler « le sentiment amoureux ».  Avait-il vécu cette histoire ? L’a-t-il imaginée grâce à des lectures ou des échanges ? Qui était-il ? Pourquoi le livre est-il préfacé par Jean Cocteau ? Nous verrons cela un peu plus loin.

Selon le psychanalyste Saverio Tomasella, « le sentiment amoureux est l’un des plus puissants que l’être humain puisse ressentir. Il a la particularité d’apporter énormément d‘énergie et d’être souvent accompagné de légèreté et de joie ». Dès le premier regard le sentiment amoureux s’impose comme un désir irréfléchi de l’un pour l’autre, avec une confiance absolue, aveugle, inexplicable. L’excitation physique et mentale est à son comble. D’où cette impression d’euphorie qui donne des ailes et l’envie de divulguer l’évènement au monde entier.

En contrepartie de ce ressenti insensé, cet état n‘est absolument pas empreint de sérénité : le temps ne s’écoule jamais assez vite entre deux rendez-vous, les attentes se bousculent, les interrogations, les contradictions, l’imaginaire, créent des confusions, tandis que des peurs et des craintes naissent de voir ce moment disparaître. Enfin la dépendance de l’un à l’autre est à son comble, et bien sûr incontrôlable, irraisonnée.

Ceci à la différence de l’Amour (grand A), dont la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle disait qu’il est l’art de la dépendance, c’est-à-dire construit petit à petit, tandis que le sentiment amoureux, genre de tsunami émotionnel, se vit au contraire sur un autre tempo…   

Dans l’extrait ci-dessous la violence des sentiments et l’attachement des amants sont représentatifs de l’écriture du roman : François, le héros, 17 ans, devenu fou amoureux au premier regard de Marthe, 18 ans mais déjà fiancée à un soldat parti au front, délire.

« Plus rien ne me pesait. Dans la rue je marchais aussi légèrement que dans mes rêves (…) j’étais ivre de passion. Marthe était à moi ; ce n’est pas moi qui l’avais dit, c’était elle. Je pouvais toucher sa figure, embrasser ses yeux, ses bras, l’habiller, l’abîmer à ma guise. Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue pour que sa mère la soupçonnât d’avoir un amant. J’aurais voulu pouvoir y marquer mes initiales (…) Marthe disait : « oui, mords-moi, je voudrais que tout le monde sache ».

Bien que datant de 1923, la description par Radiguet du sentiment amoureux de François  était déjà celle que Saverio Tomasella nous donne au 21è siècle ! Bel exemple d’intemporalité ! Mais qui est donc Raymond Radiguet ?

Raymond Radiguet naît en juin 1903 en région parisienne. Il a 14 ans lorsqu’il rencontre Alice dans le train Paris-Saint-Maur. Elle est tout juste mariée à un soldat alors au front, et une liaison s’engage, qui lui inspirera « Le diable au corps ».

Il fréquente les milieux de Montparnasse, rencontre André Breton, Georges Auric, Anna de Noailles…, écrit des poèmes et des contes, et collabore à diverses revues d’avant-garde.

En 1919 il est l’amant de Jean Cocteau son ainé de 14 ans, liaison qui lui permettra d’être introduit dans de nombreux cercles parisiens, où il rencontre Paul Morand, Francis Poulenc, Erik Satie… Elle lui permettra aussi de rencontrer Béatrice Hastings, le modèle de Modigliani, avec laquelle il aura une liaison.  

C’est en 1921 qu’il écrira la première version du Diable au corps dont il montre quelques pages à Cocteau, qui ira les lire aussitôt à Bernard Grasset. Le roman n’est pas terminé que Grasset lui signe un contrat d’édition. Cocteau et Radiguet y travailleront toute l’année 1922. Vous avez noté ? Il y a tout juste un siècle !

En janvier 1923 le manuscrit définitif est remis à Grasset qui le publiera avec un premier tirage de 45 000 exemplaires, ce qui ne s’était jamais vu. Le succès est foudroyant, même s’il soulève de nombreuses critiques quant à la moralité d’un adultère entrepris alors que le mari trompé est au front… À chaque époque sa notion de la fidélité,… à moins que ce ne soit de celle l’adultère ? Je vous laisse choisir…

Le Diable au corps se voit attribuer le prix du Nouveau-Monde, tandis que Radiguet travaille à un nouveau roman, Le bal du Comte d’Orgel, et partage alors sa vie entre Cocteau et une femme qu’il a rencontrée dans un bal à Paris….

Le 12 décembre 1923 voit de la disparition brutale des suites d’une fièvre typhoïde de l’amoureux du sentiment amoureux, de l’homme qui avait le diable au corps.  Il avait seulement 20 ans, et sûrement encore beaucoup à dire pour nous émouvoir.

Claude Autant Lara portera le roman à l’écran en 1947 avec Micheline Presle et Gérard Philippe, et au moins 250 000 exemplaires du roman ont été vendus à ce jour.

De ce que l’on peut lire dans les médias et dans les romans, voire de ce que nous pouvons conclure de nos propres expériences, nous serions tous capables d’éprouver le sentiment amoureux plusieurs fois dans une vie, et à tout âge. Et s’il n’est certes pas facile de l’éprouver en continu, la littérature serait là pour nous le faire (re)vivre, entre deux épisodes, par procuration ! C’est que l’aptitude au sentiment amoureux se perd vite s’il n’est pas entretenu, et la vie se dessèche …

C’est en tout cas ce qu’affirme Julien Bisson, rédacteur en chef du magazine Le Un, dans un numéro spécial sur le thème « Écrire l’amour, de Jane Austen à Mona Chollet » : une chose est sûre, dit-il, de l’amour de la lecture, à l’amour, il n’y a qu’un pas ».

Voici ce qu’en disent quelques éminentes défenseures du sentiment amoureux dans ce numéro spécial :

Pour Eva Illouz le roman formalise le sentiment amoureux : « le genre du roman est né au moment où la société a commencé à reconnaître sa légitimité. Et avec l’individualisation de la société l’amour deviendra plutôt un objectif dans la quête du bonheur personnel et de la réalisation de soi »

Amélie Nothomb se déclare amoureuse du roman Orgueil et Préjugés de Jane Austen, dont elle dit qu’il faudrait le lire au moins une fois par an ! « Quand, à la fin du livre, Darcy dit à Elizabeth qu’elle l’a ensorcelé, on se rend compte qu’on l’a été aussi, (…) et quand on est absorbé par une telle machine de guerre, on est anéanti de plaisir ».

« L’amour ne cesse de changer, nous dit Bélinda Cannone, mais les histoires d’amour demeureront la grande constante. Nous sommes des animaux aimants et nous réfléchirons toujours sur cette grande énigme qu’est l’amour ».

Bonne nouvelle : je viens d’apprendre qu’un lycée Niçois a récemment organisé pour les élèves de terminale un concours d’écriture sur le thème Lettre à …. mon amour, lettres qu’ils iront ensuite déclamer dans un théâtre ! Des Raymond Radiguet en herbe, de futurs amoureux du sentiment amoureux seront ainsi préparés à pratiquer l’échange épistolaire ! Je sais d’expérience qu’ils vont apprendre quelque chose qui leur servira toute la vie. Et quel bonheur pour les futurs(e)s destinataires !

Alexandre Adjiman

Le 11 mai 2022

Dans mes lectures :

« Le diable au corps » Raymond Radiguet, Le livre de poche 1987 Éditions Grasset

« En cas d’amour, psychopathologie de la vie amoureuse », Anne Dufourmantelle, 2012, Éditions Rivages

« Écrire l’amour, de Jane Austen à Mona Chollet », 2022, Éditions Le Un des libraires, 2022

« Orgueil et préjugés, Jane Austen », 2022,  La bibliothèque idéale du UN

« Éloge de l’adultère », Maïna Lecharbonnier, 2015, Éditions Blanche

« Petit éloge du désir », Bélinda Cannone, 2013, Éditions Folio

« La grande vie » Christian Bobin, 2015, Éditions Folio

Arrogance et Excellence

Dans un article publié sur son blog, Jacques Attali analyse le débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, en déplorant le qualificatif d’arrogance attribué au comportement de l’actuel chef de l’état. Son argumentation repose sur l’idée que les Français assimileraient un exposé fondé sur des larges connaissances avec une forme d’arrogance. Vous pouvez lire cet article en entier ici : https://www.attali.com/societe/arrogance-et-excellence/

Je lui ai répondu ceci :

Bonjour Monsieur Attali,

Je vous ai souvent lu et j’ai beaucoup aimé la pertinence, et le courage avec lesquels vous avez analysé les situations politiques et économiques.

Aussi suis-je étonné de lire votre article « Arrogance et Excellence ».

Une fois votre article lu, j’ai naturellement interrogé le dictionnaire : « arrogance : insolence méprisante ou agressive ».

Le savoir, la connaissance, les capacités d’analyse et de synthèse et de répartie, ne me semblent pas des critères excluant toute capacité d’insolence à celui ou celle qui les possèdent.

J’ai été surpris que le mot « mépris » n’apparaisse pas dans votre analyse, et j’aurais aimé savoir comment vous l’auriez placé.

Un autre mot aurait pu être employé, mais il m’a peut-être échappé, c’est « l’intelligence ». Car pour vous avoir justement beaucoup lu, parfois admiré, ce ne sont pas uniquement vos connaissances qui m’ont enthousiasmé, mais votre intelligence. D’ailleurs un président ne s’y était pas trompé qui vous avait placé à ses côtés.

Tout le savoir du monde, et toute la connaissance (ce sont, vous le savez, deux choses très différentes) ne peuvent rien donner de bien intéressant sans l’intelligence.

Emmanuel Macron s’est montré arrogant à de très nombreuses reprises au cours de son mandat, la plus évidente ayant été celle où il a déclaré emmerder ceux qui ne lui obéissant pas, faisant une abstraction totale de leur liberté d’opinion d’une part, mais surtout de la diversité des situations existantes. 

Ce n’est ni intelligent ni faire preuve de connaissance de la situation des chômeurs que d’estimer que l’on peut trouver un travail en traversant la rue. Oui peut-être, parfois mais quel travail ?

Au cours de son mandat, Emmanuel Macron a également fait preuve d’un mépris total des conditions de travail des enseignants et du personnel hospitalier dans le cadre de la pandémie, accumulant les mensonges et les promesses non tenues. Mentir et laisser croire, tromper pour obtenir un effort, c’est mépriser ceux à qui l’on ment sciemment.

En 2017 j’ai voté pour cet homme qui s’annonçait capable de concilier les valeurs de gauche et celle de droite. Il n’a aujourd’hui même pas le courage de reconnaître qu’il n’a pas tenu son engagement, et méprise par conséquent ceux qui lui ont fait confiance sur les engagements qu’il n’a pas tenus.

Enfin, pour terminer car je suis certain que vous avez désormais compris ce que je veux dire, Emmanuel Macron est intelligent, très intelligent, mais, contrairement à toute votre démonstration sur ceux qui savent, et qui ne pourraient donc pas être arrogants parce qu’ils sont érudits, il n’a ni la connaissance ni le savoir que devrait avoir un président, de ce que vivent aujourd’hui une majorité de Français. Il est étranger dans son pays. C’est pourquoi il est arrogant, et je le méprise.

Bien cordialement

Alexandre Adjiman

le 23 avril 2022

Elections présidentielles

Retrait des produits impropres à la consommation

Alain-Georges Emonet, ancien journaliste présentateur des actualités sur FR3, contributeur régulier à VERSUS, nous fait le plaisir d’un billet d’humeur sur l’élection. Je lui trouve des allures proches des regrettés « Guignols » de Canal+, et le publie pour mettre un peu d’humour dans ce Grand Guignol qu’est devenue l’élection présidentielle française.

Les élections présidentielles vivent au rythme de notre société et subissent les aléas de notre actualité. Ainsi avons nous vu le retrait d’un certain nombre de produits impropres à la consommation suspectés d’absence de bactéries contagieuses communément appelées « 500 signatures ».

Le cerveau des français étant, dans ce printemps pathétique divisé en deux lobes totalement inconciliables, l’un consacré à la guerre en Ukraine, l’autre à la campagne électorale.

Justement une campagne qui ne fait pas recette depuis qu’Alphonse Allais a décidé de ne plus y construire de villes. Avec un écolo-candidat pas vraiment naturo-compatible et qui dût combattre tout autant l’énergie-fossile que ses supporters-fossiles.

Un président sortant dont les saillies ne sont pas toujours sortables, prometteur de jours meilleurs et promoteur de réformes. Labellisé « cinq ans à venir » par un organisme totalement dépendant.

Une challengère dont le seul défaut apparent est d’être la fille de son père. Appellation d’Origine Protégée: « Game Over ».

Le troisième homme, sous les couleurs bleu et blanc de l’OM (Orateur et Mistral) fournisseur officiel des marchands d’accent méridional de la Cannebière.

Un autre se prenant pour un justicier qui aurait aimé signer de la pointe de son épée d’un Z qui veut dire Zorro. Malheureusement le seul Z médiatisé est celui que portent les véhicules des assaillants russes en véritable convoi de la mort.

Juste derrière lui, la porte-parole de la réalité augmentée, spécialiste des gestes et postures, issue de la célèbre série télévisée « Battue au premier regard ».

Et puis cette autre prétendante ceint de son écharpe de Reine de Paris qui a vu  son rêve le plus fou disparaitre : devenir influenceuse.

Et celui-là, la casquette vissée sur la tête à la Niki Lauda mais dont la couleur rouge de la combinaison n’est pas celle d’une prestigieuse firme automobile italienne.

Enfin, la kyrielle des déçus de l’accession à la propriété, qui devant la crise immobilière et les restrictions du marché ont jeté leur dévolu sur la location du palais de l’Elysée. Confondant, par là-même, le président du conseil constitutionnel et Stéphane Plaza…

Alors, l’électeur français, calé dans un confortable fauteuil et gavé de pop-corn post covid, met le film sur pause et se souvient qu’il n’y a qu’un seul président de la république que l’on a jamais appelé « Monsieur le Président ». On lui disait « mon général »…

Alain-Georges Emonet

le 23 avril 2022

Ukraine : flagrants délits

Nos commémorations pour que « plus jamais » ne se reproduisent les faits de la seconde guerre mondiale réduites à néant ! Pourrons-nous continuer à commémorer ?

Pour être allé en Lituanie* et avoir rencontré les Lituaniens et leur histoire, dans les musées et sur les plaques commémoratives des rues, je comprends bien d’où vient la rage de liberté et le courage des Ukrainiens à refuser une mainmise russe sur leur pays.

Le système russe de gouvernement est tout simplement odieux, et les populations qui sont parvenues à en réchapper à force de résistances et de combats, notamment depuis la chute du mur, ne peuvent imaginer y retourner. La mort lui est préférable.  

C’est que nous n’avons qu’une idée lointaine de ce que représente un quotidien dans lequel on ne peut parler à une personne sans se demander si elle est de confiance ou non, et si nos propos ne vont pas faire l’objet d’une délation. Et si nous ne serons pas arrêtés à l’heure du diner pour des motifs arbitraires, puis conduits de force dans une prison, sans jugement, pour y croupir pendant des mois, suivis d’une condamnation inique.

D’avoir réussi à en sortir, et d’avoir gouté à la liberté, kamikazes les Ukrainiens sont devenus….

Il est possible qu’enfermé qu’il est dans son monde, et ivre de sa puissance, Poutine n’ait pas imaginé que le rêve de liberté puisse être plus puissant que ses missiles et ses tanks. Face à la Russie, les exemples Polonais et Lituanien, et naturellement Ukrainien, entre autres, nous enseignent que même si Kyiv tombe, même si le pouvoir russe s’y installe, une résistance implacable va se poursuivre le temps nécessaire à la recouvrer. Le prix que les Ukrainiens paieront sera, comme toujours dans ces cas, très élevé. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir une boule de cristal pour savoir que Poutine a déjà perdu, puisqu’il ne sait pas que la liberté n’a pas de prix.

Il est difficile devant de tels évènements, alors que les mots Liberté, Égalité Fraternité sont aux frontons de nos monuments, de ne pas s’interroger sur nos responsabilités et notre comportement.

Un film récent m’a m’aidé à y voir clair.

Dans Un autre monde, de Stéphane Brizé et Olivier Gorce, sorti en salles en février dernier, le patron de la filiale française d’une société internationale est sommé de licencier 10% de ses effectifs, soit 58 personnes, à la demande des actionnaires américains.  

Casse-tête pour ce patron, interprété par Vincent Lindon, qui travaille d’arrache-pied avec son encadrement pour préserver l’emploi. Ils parviendront à une solution :  l’ensemble des cadres accepte de renoncer à ses primes de résultats pour l’année.

Le PDG américain trouve l’idée géniale, mais ne répondant pas à l’objectif des actionnaires de voir leurs actions valorisées à Wall Street : Vincent Lindon est alors convoqué par le siège français pour être licencié pour faute grave : il n’a pas eu le courage de licencier…

Au cours de l’entretien la Présidente française du groupe lui propose de conserver son poste dans lequel il excelle, dit-elle, moyennant la désignation de son adjoint comme l’auteur du projet refusé.

L’homme ne mettra pas longtemps à rejeter cette proposition, estimant qu’elle est infamante. Découvrant à cette occasion l’image déplorable que ses supérieurs ont de lui, il ne peut accepter d’occuper la fonction sans être en contradiction avec ses valeurs humaines fondamentales.

La France a elle aussi ses valeurs fondamentales qui portent sur la liberté et la démocratie.  Elle les proclame régulièrement à l’occasion de l’organisation de cérémonies pour ne pas oublier, et pour que plus jamais les évènements commémorés se reproduisent. Devoir de mémoire à l’appui.

Elle célèbre les résistants, tels De Gaulle, Jean Moulin, Pierre Brossolette, et beaucoup d’autres, et cite souvent en exemple la lettre du jeune Guy Môquet, fusillé à 17 ans par les allemands, qui « souhaite que sa mort serve à quelque chose » ….

Si concernant les évènements commémorés nous pouvons affirmer que nous étions peu ou mal informés sur ce qui se passait, il est impossible aujourd’hui de feindre l’ignorance : nous savons ce qui se passe sur le palier de notre porte, nous le voyons et l’entendons jusque dans notre salon, nous avons même appris, de façon très cynique, que « le pire est à venir » … 

Bien sûr nous intervenons en Ukraine avec des mesures économiques, l’envoi de matériels, médicaments, et nous sanctionnons la Russie. Mais si nous nous montrons concernés, nous refusons l’implication indispensable pour éviter que se reproduisent les exils, les déportations, les morts, les destructions et autres exactions habituelles des guerres.

La perte à court terme des libertés fondamentales de nos voisins est vécue en distanciel, nous avons appris à le faire. Nous ne voulons pas entrer en guerre contre la Russie mais nous armons ses belligérants, ce qui, sauf à méconnaître l’existence de l’hypocrisie, est insensé. Et justifier notre position en prétextant que l’Ukraine n’est pas dans la CEE ou l’OTAN n’est pas très convaincant quand on a compris que cette guerre est celle d’un homme dont le profil psychologique, déjà été rencontré par le passé, poursuivra sa démarche.

Si le grand patron qu’était Lindon n’a pas eu le courage de licencier, il a eu celui du respect de son éthique, (quoiqu’il lui en coûte ): c’est un autre courage.

Aussi je m’interroge sur la façon dont nos élus portant écharpe tricolore et déposant une gerbe de fleurs au pied d’un monument ou ranimant une flamme, pourront à l’avenir faire preuve de suffisamment d’amnésie pour continuer à commémorer des évènements du passé pour ne plus qu’ils se reproduisent, tout en les laissant se reproduire. Flagrant délit de ridicule sans doute, mais il est vrai que le ridicule, lui, ne tue pas.

Ici le « quoiqu’il en coûte » est laissé à la charge des Ukrainiens. Qu’est-ce qui peut justifier chez nous ce comportement de Ponce Pilate ?

Ce conflit met également à l’ordre du jour une autre interrogation.

Quelle est cette Europe qui n’en pouvait plus de voir arriver tant de migrants d’Afrique au point de les laisser mourir à sa porte, et qui est aujourd’hui en mesure d’accueillir des milliers d’Ukrainiens ? Non pas que j’imagine qu’il ne faudrait pas les accueillir, mais j’entends surtout ceux qui, aux portes de la Pologne, de l’Angleterre, ou clandestins sans papiers ici ou là, doivent patienter des mois pour une hypothétique autorisation d’entrée, ou s’attendre à tout moment à une reconduction à la frontière, sous prétexte d’incapacité d’accueillir tous ceux qui le demandent.

De quelle lâcheté est le signe de cet autre flagrant délit de contradiction de nos élus ? À quelle haute idée de nous-mêmes faisons-nous semblant de croire **?

Au moment où nous sommes appelés à confier la fonction suprême à l’un des candidats, qu’allons-nous faire de notre responsabilité ? Allons-nous perpétuer un système qui vient de montrer une fois de plus son incapacité sur le long terme à saisir l’humain et le réel, ou voulons-nous provoquer un changement radical de paradigme ?

Le magazine l’Express titre cette semaine sur « Comment arrêter Poutine ? »

À cet égard l’exemple d’Hitler pourrait-il servir ? Il craignait tellement d’être empoisonné qu’il avait mis en place une équipe de 10 femmes qui, selon lui, avaient l’honneur de goûter tous les plats qui lui étaient préparés avant de lui être servis. L’histoire étonnante de l’une d’entre elles est racontée dans « La goûteuse d’Hitler ».  

La réponse à la question de l’Express serait elle simplement entre les mains d’un commis de cuisine du Kremlin ? Il n’est peut-être pas toujours nécessaire de mettre un chapeau à plumes et d’utiliser de grands moyens diplomatiques et militaires pour mettre fin à une guerre … 

Alexandre Adjiman

Le 6 mars 2022

  • *Pour la Lituanie et son histoire, vous pouvez vous reporter sur ce blog à « Voyager c’est risqué ».
  • **Pour « faire semblant », écouter Georges Moustaki : https://youtu.be/Z8T6T4aCHro  « Chanson pour elle » (copyright youtube)
  • « La gouteuse d’Hitler » Rosella Postorino, 2018 Éditions Albin Michel et Le livre de poche
  • « Un autre monde » film de Stéphane Brizé et Olivier Gorce, 2021
  • « Désobéir » Frédéric Gros, 2019, Éditions Albin Michel et Le livre de poche.
  • Dessin extrait de « Raison et déraison » Xavier Gorce, 2021,Tracts Gallimard N°28

Présidentielle : où atterrir ?

Dans les discussions politiques que je peux avoir je rencontre fréquemment le besoin de mes interlocuteurs d’effectuer un classement systématique des opinions en « gauche / droite ».

Sur cet aspect bien connu, Bruno Latour, sociologue et anthropologue, s’est notamment interrogé sur les difficultés des « verts » à percer. Il estime qu’elles résulteraient de la forme de l’hémicycle, dans lequel depuis plus de deux siècles les députés s’asseyent selon leur orientation politique. Or les écologistes ont, de ce point de vue, une difficulté à choisir une place puisqu’ils ne sont pas exclusivement d’un bord ou de l’autre, ni même au centre. Pour le commun des mortels qui a besoin de repères simples, c’est compliqué. Ce formatage multiséculaire des opinions « par le siège » a pour conséquence de créer des à priori et des idées fausses, souvent difficiles à modifier.

C’est aussi ma situation : mes idées et mes valeurs sont assises en différents endroits de l’hémicycle, selon le sujet, l’époque, ou même le contexte. Mais vous l’avez sans doute remarqué, on vous assied parfois contre votre gré selon ce que vous semblez être, ce que vous portez, là où vous habitez, ou ce que vous avez dit « un jour », et dès lors vous ne pouvez plus bouger. Vous êtes assigné à résidence… ! Le monde n’est pourtant pas binaire, et je crois que l’on peut être mort et vivant en même temps (j’en connais), scientifique d’esprit, et pourtant croyant (j’en connais aussi) ou avoir l’athéisme pour religion …. etc.

C’est pourquoi le fameux discours du « et en même temps » avait pu me séduire en son temps. Il est vrai que depuis longtemps je n’avais pas remis en question la place qui m’était habituellement attribuée dans l’hémicycle. Par paresse ou désintérêt peut-être, et en votant sans remettre en cause la tradition de mon bocal.  

Ce qui m’amène à me remettre en question aujourd’hui c’est aussi le constat que cinq années de mandat peuvent suffire à prendre des décisions qui engagent l’avenir du pays pour beaucoup plus longtemps. Ainsi, croire que le bulletin de vote décide des orientations politiques des seules cinq prochaines années est une illusion : il peut aller beaucoup plus loin, et de ce fait le geste impacter nos enfants, petits enfants….

En effet, bien plus que d’autres, le mandat qui s’achève a montré que dans le court délai de cinq ans il est possible de prendre des décisions de telle sorte que certaines conceptions profondes du fonctionnement de la société, ses idéaux, ses symboles, et ses institutions, peuvent être affectés pour les 20 prochaines années, ou plus.  

Il en est ainsi par exemple des domaines de l’éducation, de la santé, de la justice et de la recherche fondamentale pour ne citer qu’eux, dont la mission de service public a été dévoyée en instaurant des contraintes de réductions budgétaires et de rentabilité. Si vous avez dans votre entourage des enseignants, des enfants en âge scolaire, de la famille hospitalisée, ou des juristes, vous savez de quoi il s’agit. Ces domaines sont pourtant ceux que toute nation se doit de préserver des effets discriminants de l’argent, pour conserver son autonomie, maintenir l’égalité entre tous, lutter contre la précarité, et favoriser le bien-être de la population.

Il faut dire que ces décisions ont été facilitées par l’anesthésie, parfois la paralysie, du rôle de contre-pouvoir législatif des assemblées parlementaires à l’égard de l’exécutif, initialement à elles dévolu par la constitution de la Ve République.

Pourtant lorsqu’elle fut créée par nos chers révolutionnaires, la dénomination « Assemblée Nationale » a été adoptée par les députés du Tiers État avec des Hourra ! car ils n’en revenaient pas eux-mêmes de leur audace vis avis du pouvoir royal, auquel ils s’étaient soumis depuis si longtemps. C’est à ce moment précis, le 17 juin 1789, qu’ils se sont sentis vraiment Révolutionnaires !

Car avec ce vote ils signifiaient au roi que du jour au lendemain il n’avait désormais plus le pouvoir, et au peuple que chaque député représentait les intérêts non pas de sa personne, ni de sa circonscription, ou de l’homme et de la formation qui lui avaient permis d’accéder à cette haute fonction, mais tout simplement de la nation tout entière ! Nous savons ce qu’il en est advenu….

Au-delà des orientations alarmantes pour l’avenir prises depuis 2017, j’ai trop de respect pour le droit fondamental qui m’a été donné de choisir le bulletin que je vais prochainement mettre dans l’urne, pour cautionner, en même temps, les décisions précitées, le mépris des électeurs, et les abus auxquels nous avons assisté.

Notamment : ceux qu’ont dû affronter les Gilets Jaunes, le mensonge éhonté sur l’inutilité des masques, l’indifférence vis-à-vis de l’impact négatif de la fracture numérique imposée sans alternatives, la maltraitance du secteur culturel, et l’exclusion de la citoyenneté de cinq millions de personnes que le Président « emmerde » parce qu’elles refusent de lui obéir !

Devant ce bien triste bilan pour beaucoup de concitoyens, et la multiplicité des candidatures, où puis-je désormais atterrir dans l’hémicycle ?

En y réfléchissant un peu, il me semble que l’idéal pour tout électeur comme pour le pays, serait d’avoir au second tour une véritable alternative de choix d’orientations politiques, ce qui a trop rarement été le cas. Or, cette fois-ci, la multiplicité des candidatures sur la droite de l’hémicycle, si elle se confirme, augmentée des abstentions, devrait partager les voix et abaisser le score nécessaire par un candidat assis à gauche pour accéder au second tour.

Par chance, alors même que je travaillais à ce sujet, j’ai vu en passant devant le Palais des Congrès de Tours que Jean-Luc Mélenchon tenait une réunion le soir même ! Je n’avais jamais participé à une manifestation électorale. Une première pour moi, j’y suis allé !

Première surprise : bien que l’information eût été très peu divulguée, une longue queue de spectateurs s’était formée une heure avant le début, et à 20h la salle était comble, soit plus de 3000 personnes !  J’étais moi-même assis sur les escaliers.

Seconde surprise : j’étais probablement l’un des plus âgés dans l’auditorium, (avec Mélenchon !), car le public était composé à 70-80% de jeunes de 18 à 40 ans !

Le discours de Mélenchon, d’une heure trente, déroulé pratiquement sans notes, était enflammé, cohérent et solidement argumenté par une très bonne culture historique et économique, avec beaucoup d’humour, et une étroite proximité avec la vie quotidienne de son public. Lequel ne s’y est pas trompé, qui l’a soutenu avec enthousiasme par des applaudissements permanents et nourris, des cris de joie, et des chansons !

Jean-Luc Mélenchon est donné à 10% dans les sondages, il est donc le seul, de ce côté de l’hémicycle, à pouvoir faire mentir les sondages, ce qui est arrivé maintes fois ces dernières années un peu partout dans le monde. Naturellement il ne faut pas s’abstenir, et voter en faveur de l’alternative, dès le premier tour. Ce n’est pas le moment de se faire plaisir en solitaire.

J’ai donc décidé de me joindre à l’enthousiasme de la jeunesse pour ce député et sa façon d’envisager l’avenir en commun, comme il dit : je vais atterrir à côté de lui dans l’hémicycle. Cela pourra étonner ceux qui me placent habituellement de l’autre côté, mais je ne déserte pas, car j’ai bien l’intention d’y rester aussi, et en même temps !

J’apprends en dernière minute que le MEDEF a déclaré le député de La France Insoumise apte à gouverner ! Waouh ! C’est inattendu, incongru, et plutôt courageux ! Le Medef qui dispose de bons réseaux, serait-il en train d’imaginer une alternance, et de s’y préparer ?

Dans Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde écrit que pour rester jeune il suffit de refaire les bêtises que l’on faisait à cet âge.

Je ne sais pas si en rejoignant l’opinion de la jeunesse je vais ou non faire une bêtise, mais il me semble qu’à cet âge on prend facilement le parti de l’utopie. Et que l’histoire a montré qu’avant de devenir des réalités, certaines des plus belles avancées humanitaires et scientifiques ont souvent été d’abord des utopies.

En revanche je sais déjà qu’au moment de mettre le bulletin dans l’urne j’aurai sûrement envie de lancer un « Hourrah ! », en mon for intérieur !

Alexandre Adjiman

Le 13 février 2022

NB : merci à Florence L, pour nos échanges et la lecture de « Sept jours ».

Si cet article vous a plu, partagez-le avec le lien ci-dessous ! Merci

Présidentielle : où atterrir ?

Dans mes lectures :

« Sept jours, 17-23 juin 1789, La France entre en révolution » Emmanuel de Waresquiel, 2020 Éditions Taillandier.

« Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » Bruno Latour, 2017, Editions La Découverte

« Le courage de la nuance », Jean Birnbaum, 2021, Éditions Seuil

« La honte est un sentiment révolutionnaire », Frédéric Gros, 2021, Éditions Albin Michel

« Qui annule quoi ? » Laure Murat, 2022, Éditions Seuil, Libelles

« Comprendre le malheur français », Marcel Gauchet, François Azouvi, Eric Cona, 2016, Éditions Essais, Stock

« Le portrait de Dorian Gray », Oscar Wilde, 1890,1891, Le livre de Poche.

Petit éloge de l’impossible

Définition philosophique : On dit “impossible” ce qui n’existe pas et qui n’a aucune chance d’exister. Le monde est fait de telle sorte que les choses impossibles n’arriveront jamais. Elles ne sont pas improbables ou très difficiles à réaliser : elles ne peuvent pas exister du tout.

En ce début d’année où chacun formule des vœux pour qu’elle soit « bonne », je voudrais vous faire découvrir ce mot plutôt mal aimé mais auquel nous sommes parfois confrontés, pour justement passer une « bonne année ».

« C’est impossible », nous le disons lorsque nous ne pouvons pas faire, décider, obtenir quelque chose, un changement, un plaisir…

Pourtant l’expérience montre que la confrontation à l’impossible peut conduire à des possibles inattendus, voire incroyables, inimaginables même.

Ainsi le Talmud, source inépuisable de controverses issues de l’étude de l’ancien testament, imagine deux hommes dans le désert, dont l’un possède une gourde d’eau. « Si les deux boivent, les deux meurent, car il n’y a pas assez d’eau pour deux. Si l’un des deux seulement boit toute l’eau, il arrivera à un lieu habité et sauvera sa vie ». Quel conseil leur donner ?

J’y reviendrai un peu plus loin.

Dans cette situation imaginaire, que l’on appelle en philosophie une expérience de pensée, nous sommes confrontés à la difficulté de prendre une décision contraignante car aucun choix ne semble satisfaisant. Pourtant les expériences de pensée ne sont pas de simples jeux de l’esprit inutiles. Ce sont des outils de réflexion qui nous préparent à la confrontation de situations bien présentes dans notre quotidien, auxquelles il faut parfois trouver des solutions dans l’urgence.

Il en est ainsi actuellement dans le fameux « tri » qu’il faut parfois faire dans les hôpitaux à l’occasion de la pandémie, pour faire face à l’insuffisance de lits, de soignants, d’équipements …

De même dans l’urgence liée à une catastrophe naturelle, les secours doivent faire des choix immédiats de priorités, et ils ont préparé leurs interventions avec de tels exercices de réflexion.

Si ces situations vous paraissent exceptionnelles, il en est beaucoup d’autres plus banales dans lesquelles la difficulté de prendre une décision se manifeste. Il peut s’agir d’une hiérarchie ou d’une institution abusant de ses droits, d’une quelconque forme moderne d’esclavage, des victimes de racisme et d’exclusion, d’injustice, d’emprise sexuelle ou autre… 

Il me semble que c’est ici que le mot « impossible » joue un rôle exceptionnel : celui de « lanceur d’alerte », car c’est la prise de conscience du blocage dans la prise de décision d’agir, du caractère « impossible », peut-être même quasiment « infernal » de la situation qui va être déterminante dans la recherche impérative d’une sortie de l’impasse.

Si vous entendez un(e) ami(e) vous dire qu’il (elle) est dans une situation impossible, dressez l’oreille : ce qu’on vous dit en réalité c’est que de son point de vue la situation de votre ami(e) est probablement « infernale ».   

Dans son livre « La condition anarchique » le chercheur en philosophie Frédéric Lordon explique que quel que soit le domaine de nos réflexions, la valeur que nous accordons à nos convictions est dépendante de nos affects. Ce n’est pas un scoop certes, mais s’il n’existe aucune croyance qui possède une valeur universelle et stable, comment se projeter et se construire dans cette situation anarchique ? Il appelle Spinoza à l’aide, je vous laisse le découvrir si vous désirez en savoir plus.

Ainsi, même au 21è siècle nous sommes plus que jamais dans la caverne de Platon, et la démultiplication des projections en face desquelles nous sommes installés n’a fait qu’aggraver notre aveuglement au lieu de nous ouvrir les yeux ! 

Dès lors, la première condition pour sortir de l’impasse d’une situation impossible (ou infernale) est d’entendre le mot IMPOSSIBLE, car c’est le mot lanceur d’alerte : c’est lui qui vous fera comprendre qu’il est urgent de trouver le moyen de vous extraire de vos propres croyances, de prendre du recul, car il y a de grandes chances que ce sont elles qui vous enferment dans l’impasse où vous êtes.

Bref, concrètement Platon vous dirait « lorsque le mot impossible arrive, il faut vous lever et sortir de la caverne » !

Mais revenons à l’expérience de pensée que nous propose le Talmud avec ces deux hommes et leur traversée du désert, placés devant le choix de la gestion de l’eau.

Autour de la table le débat est animé.

Rachel dit que la condition physique de chaque individu étant à priori différente, un partage égal n’aurait pas de sens, car en fonction de leurs différences de taille, poids, âge, les deux pourraient survivre avec une quantité d’eau consommée inégale.

David pense que celui qui possède l’eau dispose d’une priorité pour assurer sa survie.

Pour Myriam il faut partager l’eau de façon égale, car il n’y a aucune raison de décider que l’un devrait être plus favorisé que l’autre, d’autant que l’eau est facilement partageable. Tous les deux ont droit à la vie la plus longue possible.

Nathan change complètement de point de vue et refuse le débat sur le partage de l’eau. Il estime que la question du partage nous trompe, et la rejette, car les données du problème sont insuffisantes par dire quelque chose à ce niveau. Sa seule certitude est qu’aucun des deux ne peut décider de condamner l’autre. Qu’ils partent et gèrent tous les deux leur consommation d’eau à son minimum, en conscience et dans le respect mutuel de leurs vies.

En effet, la remise en question de la question posée, autrement dit de la problématique « impossible » à laquelle nous croyons être soumis, est une option trop souvent oubliée.

Cette docilité consistant à se précipiter pour apporter une réponse dès qu’une question est posée sans nous interroger sur sa pertinence nous est malheureusement inculquée dès notre plus jeune âge, et tout au long des étapes de la vie.

Reconsidérer une formulation, poser la question de la question, suffit quelquefois à faire émerger une autre vision et à trouver une issue.

En un mot, désobéir est l’autre voie de sortie devant l’impossible (ou l’enfer…). Heureusement, beaucoup ont su le faire dans des circonstances plus difficiles et dramatiques que celles que nous pouvons rencontrer aujourd’hui. Alors….

Heu… Bonne année bien sûr !

Alexandre Adjiman

Le 6 janvier 2022

PS : aux dernières nouvelles les deux hommes sont sains et saufs : un avion de ligne les a aperçus et a donné l’alerte, et un hélicoptère les a pris en charge deux heures plus tard...

J’ai lu :

Qui vivra qui mourra, Frédérique Leichter-Flack, Éditions Albin Michel 2015,

La condition anarchique, Frédéric Lordon, Éditions Seuil, 2018

Désobéir, Frédéric Gros, Éditions Albin Michel, 2017

Éloge de l’inégalité, Jean-Philippe Delsol, Éditions Manitoba, 2019

L’absurde, Raphaël Einthoven, Éditions Fayard, 2010

Le vélo électrique d’appartement.

Le vélo électrique d’appartement donne l’illusion d’une activité à ceux qui en ont besoin

« Versus » a déniché pour vous cet étonnant Vélo Electrique d’Appartement ! De quoi s’agit-il ? (temps de lecture : 1 mn 10 s).

Léger mais de conception solide, très facile à installer, il est livré avec un cordon électrique de trois mètres permettant de le brancher facilement sur toute prise électrique classique de la maison ou appartement.

Fonctionnement : une fois branché, et après vous être installé(e) sur la selle très confortable, vous pouvez vous mettre en route. Comme sur son homologue de ville, la roue arrière peut être débrayée du pédalier, ce qui permet ici aussi de ne pédaler que quand on le désire, et bien sûr « d’avancer » sans effort. Il est conçu pour rouler à la vitesse de 28 km/h maximum, afin de respecter (le cas échéant) les « Zone 30 », tandis que dépourvu de batterie à recharger, vous ne serez jamais en panne.

Utilisateurs : outre les sportifs interdits de sport quel que soit le motif (ce vélo est absolument sans danger pour la santé), il trouvera preneur auprès de toute personne aimant se bercer d’illusions, ou ayant l’habitude de faire croire à son entourage qu’elle fait quelque chose alors qu’il n’en est rien. Dans ces conditions ajoutons que d’un point de vue pathologique on imagine qu’il pourrait répondre ponctuellement au besoin irrépressible d’exister de personnes en mal de reconnaissance.

En ces temps où certains veulent faire croire qu’ils savent où ils vont sous prétexte qu’on les voit pédaler, la pratique régulière de cet équipement pourrait à la longue développer chez eux une prise de conscience salutaire. Heureusement, il n’est pas encore interdit d’espérer…

Un marché en pleine expansion ! N’hésitez pas à partager l’information et à faire découvrir ce vélo à toute personne à la recherche d’une identité. Selon les estimations du fabricant le marché serait considérable, boosté par la pandémie et sa cohorte de savants vaccinés contre le doute, et le stress vécu par tout un chacun du fait des contraintes successives imposées depuis 18 mois. C’est pour ces raisons d’ailleurs qu’il ne faut pas s’étonner de l’existence de phénomènes de rejet, accompagnés de gestes d’agressivité de nature variée : farine, tarte, baffes…. S’ils sont à déplorer, ils sont aussi une réaction à l’hypocrisie ordinaire, répertoriée depuis longtemps dans la panoplie de nos émotions les plus classiques.

Finitions : trois coloris sont disponibles au choix : bleu, blanc ou rouge. Existe aussi en édition « Collector », tricolore, limitée et numérotée, pour les amateurs du symbole républicain.

Alexandre Adjiman

Le 15 juin 2021

Petit lexique à l’usage des ex-confinés

Aujourd’hui 9 juin 2021, jour « J » du « déconfinement », , Alain-Georges Emonet, le décrypteur des mots dans tous leurs états, déjà auteur sur VERSUS du « Stratégisme prophétique d’Emmanuel Macron », nous propose une incursion dans le dictionnaire de la pandémie. Pour ne pas oublier nos belles années 2020/2021 ! Et dans cet article, rien n’est inventé, mais le résultat de sondages et études précisés en fin de page…

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Tout commence par un malentendu : le mot confiner . Le verbe qui signifie Être très proche de quelque chose, pour nous expliquer qu’il fallait s’éloigner les uns des autres !

Puis un autre mot,  confinement, répété à satiété.

Un mot déjà entendu, déjà utilisé. C’étaient les années Mitterrand, où l’on remettait en cause l’énergie nucléaire. Les opposants agitant la confinement obligatoire en cas d’accident .

Et cela se poursuit avec l’incitation au télétravail. Drôle de nom qui associe l’instrument privilégié de la détente et du plaisir (la télévision) à l’occupation la plus génératrice d’efforts et de contraintes (le travail).

Ainsi notre langage, mais également nos habitudes, se sont mis  en mode confinement.

Le matin , sur le temps gagné du trajet domicile-entreprise, on a réinstallé le petit-déjeuner comme un vrai repas en commun. Fini de dire à l’adolescent en retard « As-tu déjeuné? »  on l’a remplacé par « As-tu pris ton petit déjeuner ? ». Emploi de 3 termes de convivialité « pris », « ton » et « petit ». En quoi « pris » est-il un terme deconvivialité ? Parce qu’il est ressenti comme « prix » donc, comme « valeur ».

Après, il faut télétravailler. La phrase est au présent, car en période de restrictions de libertés, on conjugue le plus souvent les verbes au présent de l’indicatif.

En l’absence de pièce-bureau au domicile, l’espace travail  y est mieux organisé et mieux rangé que dans l’entreprise.

Dans un premier temps, l’ordinateur a été installé, au calme, dans la chambre, puis très rapidement a regagné la salle à manger. schéma plus conforme à l’image sacralisée du bureau.

C’est un cliché de croire que le télétravail a fait sombrer la femme dans l’abandon vestimentaire. Une femme sur quatre en effet s’est habillée comme lorsqu’elle se rendait sur son lieu de travail. A une exception près : le soutien gorge laissé dans la penderie. Même proportion de femmes, une sur quatre, qui a porté des chaussures durant la séquence de travail. Pendant que 4 hommes sur 10 déclaraient ne pas se laver tous les jours.

Une fois devant l’ordinateur,  il faut échanger avec les collègues, eux aussi à leur domicile.

Mais le langage s’est distancié. Le téléphone portable en mode haut-parleur posé sur une table, exit le « Bonjour », on passe au coeur de l’appel

 «  Dis, c’est untel, à propos de…. »

 L’adjectif « difficile » n’est plus de mise, il est remplacé par « compliqué ». En revanche, le tététravailleur ne se heurte  pas à une « difficulté » mais à un « défi ». On a abandonné le  mot « n’importe quoi » jugé trop violent dans la relation professionnelle.

Quant au confinement, mail après mail, il a perdu son caractère anxiogène: un nombre conséquent d’internautes ont terminé leurs messages par « bon confinement ».

Et comme tout mot devenu familier au fil du temps, coronavirus est devenu covid. En matière de langage, tout ce qui est réduit par volonté apparait comme maitrisé par l’homme. C’est le principe des diminutifs.

On en a profité pour mettre à mal l’expression « je suis d’accord », immolée sur l’autel du parler-télé et remplacée par « je valide ».

Quant à l’expression « en retard », souvent culpabilisante, elle a cédé sa place à « en port différé ».

Soyez attentifs à la prononciation des télétravailleurs. Vous entendez « penser à autre chose » alors qu’ils vous disent « passer à autre chose ».

Au bout de quelques semaines…un moment d’inattention….le vouvoiment s’est installé. Et quelquefois poursuivi lors du retour en présentiel.

Autre constatation, le salarié en télétravail  bavarde moins et téléphone moins à ses relations. Il  gagne donc du temps et de l’attention. En fait,  Il communique toujours mais par Icones et par # (le plus usité étant #jenpeuxplus).

Mais cloitré dans son appartement et sans possibilités de pouvoir embrasser ses proches il est passé de « mes parents » à « les parents », et de « les voisins »  à « mes voisins »

Le « soir » est devenue la « soirée« . On a tué les heures et instauré les rythmes (ou les rites ?).

Seule référence horaire ayant survécu, le « vingt-heures » sans que l’on sache précisément s’il s’agit de la grande messe de l’information télévisée ou du rendez-vous pour applaudir les soignants (Ah, bon? le clapping… vous avez déjà oublié !)

Il est vrai que l’expression elle-même qui visait à gommer les hiérarchies entre infirmiers et mandarins a aussi évolué. Nos politiques au printemps 2020, parlaient de « nos soignants », au printemps 2021, ils disent « les soignants ».

Mais ce fût aussi l’occasion pour 1 français sur 5 de participer à des apéros-vidéos.

Autre symbole, né du confinement, les Lego. Des émissions télévisées et des rubriques leur ont été consacrées. Passage obligé de la satisfaction égoïste de la brique au plaisir partagé de construire. Ou comment un jeu individuel est devenu un jeu de société.

Après  cette période avec moins de libertés (oh, pardon ! On dit désormais période contrainte) et le passage par le télétravail.

72% des femmes déclarent ne plus vouloir faire  la bise sur leur lieu de travail.

66% des hommes déclarent accepter de se serrer la main.

Mais peu importe, nous aurons vécu le déconfinement, terme qui a  été tout simplement inventé.

Cependant c’est promis, lors de la prochaine pandémie, il rentrera dans le dictionnaire…

Alain-Georges Emonet

 Cet article n’est pas une démonstration de linguiste, il a été rédigé à partir d’enquêtes CNRS, d’études Ifop, Kantar, Odoxa-CGI, Harris Interactive, de sondages  Statista, BVA et  Médiamétrie et de questionnaires de médias francophones.

Pour Sarah

Meurtre antisémite de Sarah Halimi : son insupportable calvaire et le vide juridique pour juger l’assassin.

Ayant constaté qu’un certain nombre de mes amis qui me lisent n’avaient pas eu connaissance de l’assassinat commis le 4 avril 2017 sur la personne de Sarah Halimi, il m’est apparu comme une nécessité absolue de contribuer à le faire connaître. D’autant que le fait même qu’un évènement aussi hautement tragique, aussi marqueur de notre temps, ne soit pas largement connu, est le signe d’une dangereuse banalisation de la violence.

Paris 11ème, le 4 avril 2017, quatre heures du matin.  

Kobili Traoré, malien, noir et musulman, âgé de 27 ans, pénètre dans la chambre à coucher de Sarah Halimi par le balcon d’amis voisins, lui porte des coups et une abominable torture qui durera près de quarante minutes, puis la traine sur le balcon et la jette du deuxième étage de l’HLM en hurlant plusieurs fois « j’ai tué Satan !» en arabe, et retourne chez ses amis…

La durée de l’acharnement est connue de manière précise car la police, appelée par les voisins dès les premiers hurlements de Sarah et les « allahouakbar » et autres vociférations de Kobili Traoré, est arrivée sur place dans les cinq minutes. Elle s’est cantonnée dans les escaliers de l’immeuble, et selon une procédure dite « habituelle », (due semble-t-il à une confusion sur l’origine des cris), a attendu des « renforts » pendant tout ce laps de temps, avant de pénétrer, mais trop tard, dans l’appartement.

Sarah Halimi, de confession juive orthodoxe, âgée de 65 ans, était médecin puis directrice de crèche, avant d’être à la retraite.  

C’était donc en avril 2017. Trois ans plus tard, le 14 avril 2021, la Cour de Cassation confirme les précédentes décisions prises successivement par les juges d’instruction et la Cour d’appel de Paris : Kobili Traoré ne peut être jugé car immédiatement interrogé, des experts psychiatres l’ont estimé  incapable de discernement au moment de son acte, donc irresponsable, du fait d’une importante consommation de cannabis préalablement à son crime.

Beaucoup d’encre a coulé sur le déroulement de cet assassinat, son caractère antisémite (ou non), le  rôle des forces de l’ordre, les expertises psychiatriques, et la décision définitive de ne pas pouvoir le juger. Plusieurs manifestations ont eu lieu pour contester l’impunité de Traoré, et réclamer « justice pour Sarah ».

Car comment admettre que de tels faits puissent se dérouler en 2017 à Paris, lorsqu’on tente d’imaginer ce que Sarah a vécu ? Elle a forcément immédiatement compris, à la langue et  aux cris qui étaient proférés, qu’on en voulait à sa religion, et voyant dans les yeux de son agresseur la fureur et la haine qui l’habitaient, elle a su qu’elle serait battue à mort si personne n’intervenait.

Mais pouvait-elle seulement penser sous l’effet de la peur et de la douleur, en un mot de la torture ? Nous ne le saurons jamais, car personne n’est intervenu malgré les nombreux témoins auditifs, et cette situation est le résultat d’une organisation de la société à laquelle, d’une manière ou d’une autre, proche ou éloignée selon qui nous sommes, nous participons.

Aussi me semble-t-il que nous avons au minimum le devoir de réfléchir à ce que nous apprend cet évènement sur la société et sur nous-mêmes dans les deux directions contestées par les manifestants, et les quelques prises de position dans les médias.

  1. Sur  l’impossibilité de juger le meurtrier.

Si l’arrêt de la Cour de Cassation est contesté par des manifestations, c’est qu’il y a en France une importante méconnaissance sur la façon dont la justice est exercée.

Cette méconnaissance a pour première origine la représentation symbolique de la « Justice » sur certains frontons des tribunaux, à savoir une balance avec des plateaux en équilibre. On la trouve également sur le site du Ministère de la justice. Enfin, l’arcane « La Justice », huitième lame du tarot de Marseille est représentée par une femme assise, de face, tenant d’une main une balance également en équilibre, et un glaive de l’autre. Cet arcane, comme les autres représentations précitées, symbolise le jugement équitable.

Or la justice française ne juge pas en équité mais selon le Droit. C’est-à-dire que le juge est tenu de se prononcer non pas sur les torts, aussi visibles soient-ils, des uns ou des autres, mais sur le respect des lois, en s’appuyant  sur les textes à sa disposition : code pénal, code civil, …. Et c’est heureux, car sinon l’arbitraire risquerait de s’introduire dans les décisions ! Cette confusion entre l’équité et le Droit est l’une des raisons pour lesquelles les procédures judiciaires sont si souvent contestées, et peuvent être interprétées comme « inéquitables ».

C’est alors le rôle de la Cour de Cassation, lorsqu’elle est saisie, de vérifier que les juges dont la décision est contestée ont strictement respecté la loi. Et en l’occurrence, dans le cas présent, l’article 122-1 du Code pénal : n’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. Compte tenu des résultats des expertises psychiatriques, l’assassin, bien que déclaré coupable du meurtre, ne peut pas être jugé.

Il n’en reste pas moins que cette logique, toute implacable, rationnelle, et protectrice qu’elle soit dans la majorité des cas, heurte notre sensibilité, nous révolte et nous agresse dans le cas de l’assassinat de Sarah Halimi. Imaginons un instant que, par miracle, malgré les coups et la défenestration, Sarah ait survécu à son calvaire, comment aurait elle pu entendre un tel verdict ?

C’est que les lois sont faites par les Hommes, sur la base de leurs piètres connaissances de la nature humaine, et la sous estimation régulière de ses immenses capacités à dépasser en actes toutes les horreurs imaginables.

Sous réserve que les informations dont nous disposons soient exactes, il semblerait qu’il sera remédié à ce vide juridique. Mais la nouvelle loi n’aura de toute façon pas d’effet rétroactif sur les arrêts déjà rendus.

2) Sur le besoin de « faire justice pour Sarah », qui résulte de l‘abandon d’une possibilité de juger Kobili Traoré et de le condamner.

Les grands principes de Droit qui fondent le Code Pénal Français actuel, ainsi que celui de nombreux pays européens et jusqu’aux Etat Unis, sont nés en 1764  dans l’imagination d’un italien de 26 ans: Cesare Beccaria. Ils tiennent dans un petit traité intitulé « Des délits et des peines », publié de façon anonyme tant il était subversif pour l’époque !

En effet, arrivé à point nommé au cœur de l’époque des Lumières, il apporte le changement radical que la France et toute l’Europe attendaient, sans trop savoir comment faire, avec des idées qui permettront de mettre fin à la cruauté et aux supplices des procédures criminelles de l’Ancien Régime : les fers, les chaînes, la cage de fer, l’écartèlement, la décollation, la roue… Il propose de laïciser la justice en la séparant des questions religieuses, dénonçant implicitement les condamnations pour hérésie, et s’opposant à la peine de mort, déclarée d’inutilité publique ! Aussi Voltaire, Diderot, D’Alembert et beaucoup d’autres l’acclament-il.

Que disent ces principes qui figurent également dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ?

« Qu’il faut que toute loi pénale soit humaine, et que pour être efficaces les peines doivent être justement proportionnées (aux délits), et que règne l’égalité des justiciables devant la loi».

La Commission Européenne des Droits de l’Homme, plus communément connue par son sigle CEDH, s’est également inspirée du traité « Des délits et des peines » de Cesare Beccaria pour définir ses principes. Elle a été ou sera saisie par la famille de Sarah, comme le lui permet l’arrêt de la Cour de Cassation de Paris.

On ne sait pas si elle confirmera ou infirmera les décisions françaises dont elle est en principe indépendante. Mais, le cas échéant, la question qui se poserait alors serait : peut-il exister une peine qui soit humaine et justement proportionnée, qui pourrait s’appliquer au crime de Kobili Traoré, …. tout en rendant justice à Sarah ?

Alexandre Adjiman

Le 27 mai 2021

Lectures :

  • « L’extase totale, Le IIIème Reich, les allemands et la drogue », Norman Ohler, Editions La découverte, 2018
  • « Des délits et des peines »,  Cesare Beccaria, Préface de Robert Badinter, Traduit de l’italien, Editions GF Flammarion, 1991
  • « Le bouc émissaire », René Girard, Editions Le livre de poche, biblio essais, 2016
  • « Ce grand dérangement », L’immigration en face, Didier Leschi, Tracts Gallimard, N°22
  • « Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien », (Tome 1): La manière et l’occasion, Vladimir Jankelevitch, Editions du Seuil, collection Points, 1981
  • Wikipédia : Affaire Sarah Halimi
  • La Revue des deux mondes : la justice française est-elle antisémite ?
  • Philomag : histoire de la responsabilité pénale

Le stratégisme prophétique d’Emmanuel Macron

Décryptage des derniers engagements d’Emmanuel Macron

Cet article est une contribution à VERSUS d’Alain-Georges Emonet, longtemps journaliste à FR3 Télévision dans la Région Centre, et professionnel du décryptage linguistique des personnalités politiques. Il nous fait découvrir ici « les dessous » d’une phrase de la dernière intervention du Président de la République. A déguster sans modération …!

« Dès la mi-mai, nous recommencerons à ouvrir avec des règles strictes certains lieux de culture, nous autoriserons sous conditions l’ouverture de terrasses et nous allons bâtir entre la mi-mai et le début de l’été, un calendrier de réouverture progressive pour la culture, le sport, les loisirs, l’événementiel et nos cafés et restaurants”,

Pourquoi le président de la République a-t-il prononcé cette phrase? La raison pourrait en être caricaturale: parce que nous sommes des homo sapiens et que sapiens est un adjectif latin  issu du gérondif du verbe sapio signifiant « avoir du goût, de la saveur, du jugement »(*). Tout ce qui nous porte à fréquenter les restaurants, les cafés et les lieux de culture. Fermer le ban.

Mais au-delà de l’analyse furtive et abrupte, la phrase prend le ton d’un pacte éphémère. Il n’y a ni surprise, ni magie en celà. Car tout discours d’Emmanuel Macron est un acte de rhétorique, le premier des sept arts du monde gréco-romain.

Et dans l’instant, en  prononçant ces mots, il s’engage dans le stratégisme politique. Un concept à la formulation universitaire qui recouvre une réalité cousue main. De la communication pure: une action supplétive de l’activité politique. Le principe est un et simple, produire des effets sur des publics sensibles. Mais avec un paramétre qui n’est ni subtil, ni caché: il s’agit de valoriser une prise de position de manière à ce que ceux qui l’entendent l’appréhendent comme une décision et l’impute à l’émétteur.

Explications:

Dès la mi-mai,…

« dès « est une proposition qui marque le point de départ dans le temps (*) monosyllabique et rapide pour indiquer la proximité du moment où cela va commencer.

« la mi-mai « est une vieille expression commune à tous, compréhensible par tous et qui renvoie avec ses premières chaleurs  au mois annonciateur de l’été, une autre saison, donc une autre image, d’autres souvenirs.

  …nous recommencerons à ouvrir avec des règles strictes…

le « nous » collectif qui associe l’émetteur et  l’auditoire, le leader politique et son peuple dans une action. Mais si nous « RE commencerons », c’est qu’à un moment, ensemble, nous avons « commencé ». En est-on si sûrs ? Car les règles strictes sont le fait du chef de l’état et de son gouvernement exclusivement.

…certains lieux de culture, nous autoriserons sous conditions l’ouverture de terrasses…

mêmes analyse que la première partie de la phrase et la répétition du mot « ouverture » pour qu’il ait fonction d’image subliminable. En français, on « n’ouvre » pas une terrasse, on « l’installe ». Nous sommes donc bien dans une figure de rhétorique.

Et ce « certains » qui s’impose comme l’expression d’un choix. Un choix que seul le leader exercera car ce n’est pas de la compétence du « nous ». On n’imagine pas un référendum pour désigner les théâtres ou les salles de spectacles  que les citoyens souhaiteraient voir rouvrir.

 …et nous allons bâtir entre la mi-mai et le début de l’été, un calendrier de réouverture progressive…

« bâtir « choisi sciemment pour imposer l’idée de construction et de collaboration de tous alors que généralement on « établit » un calendrier. Mais l’image est moins forte et surtout moins collaborative.

Et dans un espace de temps maîtrisé par le leader, entre une date calendaire et une saison. Le leader s’affranchit de l’unité comptable qu’est le jour chiffré.

 …pour la culture, le sport, les loisirs, l’événementiel et nos cafés et restaurants”

ce « pour » qu’il faut recevoir comme « en faveur de ». Il s’agit de comprendre l’engagement permanent du leader pour ces secteurs d’activités. Des secteurs orphelins puisqu’ils n’appartiennent à personne alors qu’il nomme « nos » cafés et restaurants. De nouveau, l’association du leader et du peuple. Ce que l’un et l’autre ont en commun sans jamais s’y rencontrer.

Le discours présidentiel publié, retransmis, télévisé est devenu un haut fait. En cela il est un acte. Peu importe que le président en soit l’initiateur, il en est l’annonciateur (dans notre civilisation judéo-chrétienne rappelons l’importance de l’ange Gabriel dans la naissance du Christ). Mieux encore, il en établit une échéance. Il en est le prophéte.

Le message est passé, immédiatement dirigé, immédiatement digéré. Il se résume à un jeu d’émission-réception ou presque. Et surtout, dans son énonciation, il est modulable.

Imaginons un instant que la réouverture de ces lieux ne puisse intervenir le 15 mai prochain mais soit repoussée de deux semaines par le chef de l’état. Nous serions alors le 29 mai. La veille de…la fête des mères.

Cela se nomme le réductionnisme symbolique. Mais c’est une autre forme de rhétorique…

(*) définition du Larousse

Alain-Georges Emonet

Le 13 avril 2021

La BEAUTÉ en partage

Je lance un appel à plus de Beauté.

La Beauté ? Pourquoi ?  Mais qu’est-ce que c’est ?

Avant d’aller chercher dans un quelconque dictionnaire, la Beauté que je viens réclamer est quelque chose dont je peux affirmer sans prendre de grands risques qu’il y a une forte probabilité pour  que vous sachiez ce que c’est, sans même me préoccuper de la définition que vous pourriez lui donner !

Qu’à l’instant où vous êtes confronté à LA Beauté vous restiez interdit et muet, le souffle coupé, qu’au contraire vous vous exclamiez, ou que vous ayez un frisson ou des larmes, vous n’avez généralement décidé de rien. Mais une chose est sûre : ça vous fait du bien.

Car la Beauté crée en nous un élan, une émotion qui nous envahit sans crier gare, et ni le cœur, ni le corps ni  l’esprit ne peuvent indistinctement la revendiquer. Il paraît qu’elle fait parfois naître un sentiment de vrai absolu.

Elle est. C’est tout.

Intuitivement je dirai que la Beauté est une forme d’esthétique que l’on peut rencontrer dans n’importe laquelle de nos activités humaines. Nous pouvons la recevoir sans l’avoir sollicitée, ni même l’avoir espérée, nous pouvons  aussi aller la chercher, en être à l’origine.

C’est ainsi qu’une première idée qui peut venir à l’esprit à propos de la Beauté est que nous la trouvons couramment dans l’art : peinture, sculpture, musique, littérature, cinéma, photo, architecture, poésie …

La vie et la nature aussi nous offrent de nombreuses occasions de la croiser : un visage, un regard, un sourire, des amoureux qui s’bécotent sur un banc public, la naissance d’une lumière soudaine et éphémère sur la Loire au passage d’un nuage, la majesté d’une chaine de montagnes au soleil levant, la puissance d’une chute d’eau, une fleur, le vol d’un oiseau…

Interrogez des scientifiques,  ils vous diront qu’une démonstration est d’autant plus crédible qu’elle est belle, harmonieuse, équilibrée, ou design dans leur vocabulaire.

Les chemins que peut prendre la Beauté pour nous atteindre sont donc innombrables et sans limites.

La tentation de définir la Beauté selon des critères est  permanente, mais c’est aussi une constante que selon les époques et les régions ces critères sont loin d’être immuables et universellement partagés.

Paradoxalement, la Beauté est pourtant universelle, non pas parce qu’il existerait une ou des formes de Beauté universellement reconnues comme telles, mais plutôt parce qu’il n’y a pas d’exclusion d’accès à la Beauté. Ni par la richesse ou la pauvreté, ni par l’éducation, ni même par le savoir lire ou écrire, la religion, une époque, une région géographique… Existe-t-il un autre phénomène aussi universellement présent et accessible ?

La Beauté ne se décrète pas. Bien sûr, il existe une prétention à la définir, voire même parfois à la certifier comme telle, mais elle reste fondamentalement impossible à enchaîner. Elle restera de toute façon l’expression libre d’un ressenti laissé à l’appréciation de chacun d’entre nous, sans jugement préétablit, sans morale, sans certitude de valeur absolue.

Nous pouvons ne pas être d’accord sur l’admiration d’une Beauté que nous propose notre meilleure amie, avec l’assurance de ne pas l’offenser. N’est-ce pas formidable ? Un domaine sur lequel on peut être en désaccord sans se fâcher ! Je dis que cette grande liberté de jugement que nous offre le sentiment de Beauté est partie prenante à la Beauté elle-même, et c’est à elle que je pense lorsque je lance cet appel à « plus de Beauté ».

En effet, plusieurs évènements qui se sont développés depuis quelques années m’ont amené à cette réflexion que nous sommes fortement en « déficit de Beauté ». Et qu’il y aurait lieu de remettre beaucoup de Beauté dans nos vies si nous ne voulons pas finir par désespérer.

En réalité, être en déficit de Beauté ne serait pas  si insupportable, si nous n’étions pas surtout en excédent de laideurs…. 

Pour n’en citer que quelques-unes, (l’exhaustivité étant impossible), il y a naturellement tout ce qui a surgit depuis quelques années du phénomène « Metoo », et le cortège de ses «cousins », dans de très nombreux pans de la société : sport, littérature, cinéma, photo, danse, variétés, musique, et sous toutes les formes… Absence totale de Beauté, laideur absolue. Désespérante boite de Pandore qui n’en finit pas de se déverser…

Il y a aussi le développement à tout va de la société digitale et de la dématérialisation de nos identités, source de beaucoup plus d’isolement que de liens et d’humanité. Source également d’incompréhensions, d’injustices et d’exclusions dans de nombreux domaines, dont l’éducation, si fondamentale à la nation.  Il ne s’agit évidemment pas de nier ses avancées, mais de souligner ses dangers : l’absence de prise en considération de la diversité des situations, la suppression de solutions alternatives ne permettant pas le maintien de chemins praticables par tous.

Il y a encore la multiplication des dialogues de sourds : qu’il s’agisse des revendications des Gilets Jaunes et de leur traitement, des retraites, du chômage, de l’indifférence à toutes les indignités dont les cris ne parviennent pas à se faire entendre, ou de la maltraitance générée par certaines décisions prises sous couvert d’urgence sanitaire.

Pourtant, il y a un an, lors du premier confinement, un grand espoir était né quant à l’opportunité de remettre en question les politiques précédentes dans les domaines industriel, de la santé, de l’environnement, de l’éducation… La baisse de pollution dans les villes, la clarté retrouvée des eaux, la reconnaissance du dévouement des soignants et des enseignants devant une situation inédite, permettaient d’envisager de « belles » et prometteuses évolutions.

Car en politique aussi la Beauté est possible. La preuve ? Le 12 décembre 2015, 196 pays sur 197 ont signé à Paris un accord sur le Climat. Le sociologue Bruno Latour*, qui s’y connaît en matière de situation mondiale de l’Urgence Climatique, estime qu’une motivation aussi unanime ne pouvait résulter que de « la beauté du geste »… L’argument tient, car personne n’aurait parié sur cette unanimité : « il fallait bien une force particulière« , dit-il. En effet, il était sans doute  difficile pour une nation de se distinguer en refusant un aussi beau geste, une aussi belle intention. D’où l’on peut conclure à la formidable puissance de la Beauté, qui a permis de dépasser les énormes divergences politiques présentes d’un bout à l’autre de la table, pour aboutir à la signature du premier accord mondial !

Je confirme ce point de vue : les litiges et les conflits, qu’ils soient de dimension internationale ou individuelle, sont un « désordre », une « fracture harmonique » entre les belligérants. Résoudre le litige n’est alors rien d’autre que de rétablir l’harmonie. Et de façon assez générale, la meilleure solution, celle qui sera pérenne et fera du bien, comportera une part indéniable de Beauté.

Alexandre Adjiman

Le 8 avril 2021

J’ai lu :

« Quand la beauté nous sauve. Comment un paysage ou une œuvre d’art peuvent changer notre vie », Charles Pépin, 2013, Editions Marabout (2020)

« La condition humaine en partage », Marc Augé, 2020, Editions Bibliothèque Rivages

« Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » *Bruno Latour, 2017 Editions La découverte

« Résonance. Une sociologie de la relation au monde » Hartmut Rosa, dans Sciences Humaines, Hors série « Les grands entretiens », Août 2020

Le patch de Zoé

Le patch anesthésiant de Zoé

Zoé a trois ans et demi et je suis son grand-père. Elle habite Rennes.

Samedi dernier Zoé devait avoir une prise de sang, et naturellement elle ne sait pas encore ce que signifie une prise de sang et comment ça se passe.

J’étais en visite chez ses parents pour le week-end, et, avec sa maman et sa grande sœur, nous nous sommes rendus au laboratoire où rendez-vous avait été pris, tandis que son papa partait au marché. Sur recommandation du labo, un patch anesthésiant avait été préalablement posé sur le bras de Zoé une heure avant le rendez-vous. Zoé n’avait fait aucune difficulté à cette pose, les enfants aimant bien, comme on le sait, avoir un pansement à montrer, d’autant plus qu’il n’y avait dans le cas présent aucune blessure douloureuse à panser !

Arrivés au laboratoire, l’ordonnance et les documents étant remplis, il y a un peu d’attente imprévue dans le planning.

Dans la salle d’attente, à la demande de l’infirmière, la maman de Zoé retire le pansement anesthésiant. Puis l’attente se faisant longue, elle doit s’absenter pour accompagner Anna-Eve, la grande sœur de Zoé, à sa leçon de piano de l’autre côté de la ville. Un peu inquiète de devoir me laisser Zoé dans cette situation, je la rassure, et elles partent.

Peu de temps après, l’infirmière appelle Zoé, et nous entrons tous les deux dans une toute petite pièce d’environ six mètres carrés où doit avoir lieu la prise de sang. C’est une pièce assez impressionnante avec des appareils partout, et son grand fauteuil médical muni de repose-bras, fauteuil qui paraît d’autant plus énorme que la pièce est petite…  J’imagine que bien des adultes venus pour une prise de sang peuvent se sentir mal  à la vue de cet ensemble, mais Zoé est parfaitement tranquille et observe tout ce qui se passe.

L’infirmière suggère que je m’asseye dans le fauteuil pour prendre Zoé sur les genoux, puis appelle une autre infirmière pour m’aider à tenir Zoé, en cas de besoin me dit-elle… Ce qui n’a pas pour effet de me rassurer, mais qui n’inquiète absolument pas Zoé, toujours imperturbable, bien que nous soyons maintenant trois autour d’elle, à la maintenir d’une manière ou d’une autre !

Un garrot est posé, Zoé regarde son bras dénudé, et là où habituellement nous détournons le regard, observe sans dire un mot l’aiguille de la seringue s’enfoncer légèrement sous la peau, tandis qu’elle aperçoit qu’un petit tube se remplit d’un liquide rouge…

Tension palpable dans la pièce : personne ne bouge, personne ne pipe mot, tandis que par deux autres fois le petit tube est retiré pour être remplacé par un autre qui se remplira aussitôt… Une longue minute s’est écoulée.

Puis le garrot est défait, l’aiguille retirée, un petit pansement apposé, et Zoé reçoit à ce moment de la main de l’infirmière une superbe image d’animaux, très colorée, sur laquelle est marqué : DIPLÔME décerné à ZOÉ pour la féliciter de son comportement exceptionnel.

Très fière, elle le montrera à sa maman qui arrivera quelques instants plus tard, s’étant dépêchée de revenir soutenir Zoé, après m’avoir envoyé plusieurs messages pour me faire savoir qu’elle arrivait.

A la réflexion, je trouve que Zoé a fait preuve d’une belle confiance envers son grand père. Cette immense confiance, dont j’ai été l’heureux dépositaire, a quelque chose d’émouvant. Car nous savons qu’elle se fera de plus en plus rare au fur et à mesure de l’entrée de Zoé dans le monde des grands. Et si je connaissais naturellement les risques liés à la piqûre,  je ne l’avais nullement préparée à la possible douleur, faisant peut-être confiance à la petite anesthésie locale du pansement, et n’ayant pas le courage de lui transmettre une peur inutile par avance… Les choses auraient donc pu se passer beaucoup plus mal, auquel cas Zoé aurait peut-être changé de regard sur son grand père…

Mais si j’évoque ici cette petite aventure enfantine, c’est que je lui trouve beaucoup d’affinités avec notre quotidien d’adultes, et notamment des liens étroits avec le célèbre mythe de la caverne de Platon*, et ses habitants enchaînés.

L’innocence de Zoé due à son jeune âge, n’a-t-elle pas, en effet, une similitude avec la croyance que la réalité se résume à ce qu’elle sait, au même titre que pour les habitants de la caverne elle se résumait aux seules ombres sur les parois qu’on voulait bien leur projeter, et qu’enchainés ils  étaient persuadés que le monde n’était rien d’autre ? Mais était-ils vraiment enchaînés, et délivrés acceptaient-ils volontiers l’inconfortable réalité du monde ?

Des patchs ne nous sont-ils pas régulièrement posés pour faciliter l’acceptation de décisions que l’on désire nous imposer ? N’en doutez pas, et si tel est le cas, vous lirez utilement « Divertir pour dominer » proposé dans la bibliographie ci-dessous.

Quant aux piqûres, que dire de celles qui, parfois indolores mais aussi parfois douloureuses, pour lesquelles nous tendons quelques fois le bras, par habitude ou par lassitude, pour être finalement dans une servitude volontaire comme dirait La Boétie, dans son célèbre essai éponyme ?

Enfin, bien qu’adultes, sommes-nous vraiment moins sensibles aux diplômes, médailles, et reconnaissances diverses que les enfants ?

C’était une petite vision philosophique tirée d’un évènement banal, survenu à une petite fille de trois ans et demi…

Alexandre Adjiman

Le 25 février 2021

Epilogue : pour la toute petite histoire, une fois sortie du laboratoire Zoé a malencontreusement lâché son diplôme qui s’est envolé avec une bourrasque, et malgré nos efforts pour le récupérer, il s’est perdu ! Après quelques chaudes larmes et petits bonbons, tout est rentré dans l’ordre… 

Bibliographie

Petit éloge de la première fois, Vincent Wackenheim, éditions Folio,2011

Petit éloge de l’enfance, Pierre Pelot, éditions Folio, 2007

La condition humaine en partage, Marc Augé, éditions Payot-Rivages 2021

Divertir pour dominer, Collectif, éditions de L’échappée/ De la découverte, 2010

Discours de la servitude volontaire, Etienne de la Boétie, (1576) éditions Librio

*Le Mythe de la caverne« , Platon, Livre VII de La République. Expliqué en deux minutes sur (c) youtube ici : https://www.youtube.com/watch?v=gK03FpA8S7I

2021… Vraiment ?

Dans un excellent « tract » récemment publié chez Gallimard* à propos de la notion de « laïcité à la française », le philosophe Régis Debray remarque : « De même que ceux qui sont ici ne sont pas tous d’ici, ceux qui ont la même heure à leur montre ne sont pas tous du même siècle…. Le Christ est âgé de vingt siècles, le Prophète de quatorze…. L’islam a eu ses Lumières à Bagdad pendant que Paris barbotait dans l’obscurité (…) Avec plusieurs époques dans une même époque, plusieurs mémoires sur un même territoire, on n’est jamais à l’abri d’un télescopage, d’un court-circuit (…) Les horloges, remarquons–le en passant, retardent aussi quant au statut de la femme et au respect des minorités, dans l’Inde hindouiste comme dans la Pologne et le Salvador catholiques ».

Il est vrai que déjà dans « La terre est plate » publié en 2005, le journaliste du New-York Times Thomas Friedman expliquait que le monde était devenu « un village » puisque les technologies nous permettaient de voir et parler à un colombien ou un chinois comme s’il était notre voisin de palier, et lui de même nous concernant bien entendu.

Il me semble impossible de prendre à la légère les questions que soulève cette approche de nos « voisins », bien qu’elle puisse sembler aujourd’hui une lapalissade, et, en quelque sorte, du fait des réseaux sociaux et de l’habitude, une vérité première sans intérêt.

En effet, en nous penchant un peu plus sur cette notion de calendrier, nous trouverons que si pour les chrétiens nous sommes en 2021 depuis ce matin, tandis que pour les juifs nous sommes en 5781, pour les musulmans en 1441, pour les francs-maçons en 6021, et que le premier jour de l’année du calendrier chinois sera le 12 février prochain, nous serons alors dans l’année 4719…

Or chaque peuple est profondément soumis à l’influence de son Histoire, comme je le remarquais dans l’article « Voyager c’est risqué » à propos de la Lituanie. Un peuple dont l’histoire a débuté il y a 5781 ans ne peut avoir la même notion de son épopée que celui dont la mémoire « n’a que » 2021 ans. La mémoire ancestrale de chaque peuple lui est propre et unique. Régis Debray précise cette idée : « On n’effacera jamais les fuseaux horaires de l’humanité historique, car la mappemonde n’est pas synchrone, et les mentalités non plus ».

La portée philosophique du film « Les visiteurs » avec, entre autres, l’étonnement de Jacqouille la fripouille faisant le jour et la nuit en appuyant sur un interrupteur m’est soudainement apparue comme une évidente explication des difficultés d’entendement auxquelles nous sommes aujourd’hui très souvent confrontés. Que ce soit sur le palier de notre porte ou, puisque c’est aujourd’hui la même chose, à 10 000 kilomètres, absence de synchronicité oblige…

Nous pouvons évidemment utiliser la méthode Coué : nous avons eu Voltaire, Rousseau, Montaigne, Diderot et beaucoup d’autres pour justifier nos façons de voir le voisin et de le traiter, entend-on. Pourtant ce serait ne pas les avoir compris, et à ma connaissance, aucun d’entre eux n’accepterait de justifier une intolérance par une autre. Ce n’est certes pas facile, car l’impermanence permanente des temps et les décalages mémoriels des peuples nous confrontent parfois à la nécessité de reconnaître que nous n’avions pas tout prévu.

Il y a un mot, et à mon avis un seul, pour faciliter cela : l’humilité.

Bonne année…heu… 2021 ?

Alexandre Adjiman

Le 1er janvier 2021

France laïque, sur quelques questions d’actualité, Régis Debray, 2020 Tracts en ligne, http://www.tracts.gallimard.fr

La Terre est plate, Thomas Friedman, 2005 Editions Farrar Straus & Giroux

Les visiteurs, Film de Jean-Marie Poiré, 1993, © extrait : youtube.com

Le meilleur des Essais, Michel de Montaigne, Editions Arléa 2005

Traité sur la tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas, Voltaire, Edition Folio 2016

Savons-nous changer ?

S’il est un élément qui caractérise l’ensemble de cette folle année, c’est qu’elle nous a contraints à des changements dans toutes les sphères de nos vies : la famille, les amis,  le travail, les voyages, l’école, les loisirs, la santé, le sport, la consommation…. pour ne citer que quelques-unes.

A part ceux qui sont mûrement réfléchis et décidés, ou ceux auxquels nous adhérons d’emblée comme une augmentation de salaire ou une invitation impromptue à partager un moment de convivialité, nous aimons rarement les changements. Ils bousculent nos habitudes ou nos croyances, ils peuvent être source d’inconfort, de risques, de peurs, d’échecs. De l’annonce d’un licenciement au rendez-vous amoureux annulé en dernière minute, notre manière de réagir caractérise notre capacité de résistance au changement.  

Et si parfois les changements nous font  des signes et nous « préviennent » qu’ils arrivent, ce qui nous permet de nous y préparer, la pandémie a eu ceci de particulier qu’elle nous a obligés à faire face à beaucoup de changements imprévus, en un temps record.  Qu’en avons-nous fait ?

Pour commencer, la vidéo ci-dessous montre de façon ludique et symbolique comment nous parvenons à faire face aux changements dans les meilleurs des cas. (2’36 »)

C’est Magique Non ?

Vous avez certainement reconnu quelques-uns des changements présentés dans cette vidéo pour les avoir vécus. Le déplacement de certaines pièces a permis d’accueillir les changements avec bienveillance. Mais qu’en est-il des changements  imposés par la pandémie ?

Nombreux sont ceux qui les ont mal vécus. A tel point que nous avons parfois découvert avec stupéfaction des comportements que nous n’aurions pas imaginés de la part de personnes que nous pensions pourtant bien connaître. Par exemple le refus du masque, ou un luxe exagéré de précautions sanitaires aberrantes, de la colère, un rejet du formulaire de dérogation, des positions politiques  chez ceux qui n’en n’avaient pas, un repli sur soi, etc.

C’est que dans le cas de la pandémie les mensonges du gouvernement, ses contradictions et ses incohérences, l’opacité des prises de décision, l’absence de concertation, le mépris affiché pour l’identité culturelle française, les promesses non tenues,… ont contribué à la défiance générale. D’où l’échec de notre capacité à suivre les règles imposées et à changer nos comportements, et notre mal être constaté par le ministre de la santé.

Si le changement s’intègre si facilement dans l’exemple de la vidéo, c’est tout simplement qu’il y a, comme vous avez pu le voir, finesse, douceur et intelligence dans les ajustements à l’accueil du changement. L’enseignement que nous en tirons pour la pandémie, est qu’imposer des changements avec brutalité comme cela s’est fait ne pouvait évidemment pas fonctionner !

Il y a un autre enseignement dans cette vidéo auquel vous n’avez peut-être pas prêté attention. En effet, il n’a pas pu vous échapper qu’à la fin de la démonstration l’animateur reprend le cadre qu’il avait nonchalamment  accroché sur le côté, et le pose, très fier de lui d’ailleurs, sur le puzzle modifié auquel il s’ajuste …parfaitement !

C’est évidemment géométriquement impossible : en ajoutant des pièces la surface du puzzle a augmenté et le cadre ne pouvait plus s’ajuster, d’où les applaudissements du public ébahi !  Nous avons donc affaire à un prestidigitateur, mais qu’importe, car nous savons d’expérience que chaque changement, tel un nouveau travail, une naissance, un déménagement, un mariage…. fait de nous un autre dans un environnement différent. Si parfois nous ne le ressentons pas comme un « changement », c’est qu’il s’intègre naturellement à nos projets et à ce que nous sommes.

Mais vous le savez aussi, il existe des changements beaucoup plus difficiles : ceux qui vont modifier le cadre, peut-être même le briser. De rectangle il pourrait se transformer en un  cercle ou en un polyèdre irrégulier, bref en n’importe quoi, et peut-être même qu’il pourrait ne plus y avoir de cadre du tout, mais un genre de nuage par exemple…

Cette situation est loin d’être imaginaire : devant les difficultés engendrées par l’arrêt de l’économie, l’impossibilité de se déplacer, de rencontrer nos amis et notre famille, et la peur engendrée par l’incertitude de l’avenir, il existe beaucoup de raisons pour qu’un certain nombre de « cadres » n’aient pas tenu le coup, et se soient brisés.

D’involontaires dans la pandémie, de tels changements peuvent bien sûr être aussi volontaires. Qui n’a jamais pensé changer de vie ?  C’est un projet classique qui vient naturellement à l’esprit puisque nous sommes dotés d’imagination et de désirs. Adam Philips explique dans « La meilleure des vies », que nous vivons tous plusieurs vies en même temps*.

Les personnes qui ont volontairement procédé à un tel changement l’ont fait grâce à de puissants moteurs personnels dont elles ont progressivement été dotées par leur histoire, leur confrontation à un ou des évènements, fondateurs d’une capacité à abandonner leur cadre de vie. Car il s’agit bien d’un abandon. Or l’abandon est le sentiment que nous détestons le plus, et cela depuis le premier cri poussé à notre naissance ! Pourquoi irions-nous le provoquer ?

Impossible à dire, les situations sont très variables et dépendent des moteurs en cause. Quelques exemples d’amis autour de vous, vos lectures ou votre expérience, vous auront appris que l’amour (et le désamour), une passion, l’humiliation, le désespoir, les conflits de conscience ou de valeurs, l’argent (qu’on n’a pas…), la mort, le besoin d’exister, la liberté…. et beaucoup d’autres, en font partie.

Ni une simple envie, ni une conviction enthousiaste, ni des gémissements quotidiens sur les difficultés rencontrées dans sa vie ou son métier ne suffiront à la réalisation d’un tel basculement. Pour qu’il se produise il est nécessaire que se forge en notre for intérieur un irrésistible besoin de fuir la situation dans laquelle on se trouve, pour rejoindre une situation entrevue comme un idéal, même si rien ne permet de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un mirage.

Faut-il du courage ? Non, car dès que vous imaginez qu’il vous faudra du courage vous pensez qu’il peut venir à manquer…

Faut-il prendre conseil ? A Blois une enseignante d’espagnol titulaire de son poste, et d’origine bretonne, a décidé de quitter son métier dont tout le monde croit savoir qu’il est très confortable (emploi garanti à vie, beaucoup de vacances, 18 heures de cours par semaine…), pour vendre des crêpes et des galettes sur les places, les marchés et les fêtes… Elle a donc échangé sa classe bien chauffée contre un lever à 5h du matin, approvisionnements, préparation, un travail dans une petite  roulotte de 2,5 m2, avec froid, pluie, vent, rémunération aléatoire et non garantie… Sur le projet personne ne lui aurait donné raison de le mettre en œuvre, elle ne semble pas le regretter pourtant.

Faut-il savoir désobéir ? Oui…

Au-delà des aspirations individuelles au changement, les peuples ont bien sûr eux aussi leurs aspirations au changement.

Les personnalités élues qui peuvent prétendre avoir entendu leurs électeurs et posséder LA vision de leurs aspirations se sont faites rares ces dernières décennies. A lire le magazine Courrier International, on a même beaucoup de mal à trouver une nation dont les dirigeants politiques répondent réellement aux aspirations de leurs mandants…. une fois le bulletin mis dans l’urne.

Ce n’est un secret pour personne que dans le « cadre » politique, pour reprendre l’image initiale du puzzle, les forces au pouvoir et dans les oppositions forment un même « système », dans lequel elles s’entendent parfaitement pour … protéger et conserver leur pouvoir. Les contestations, telles que les grèves, les manifestations, la liberté d’expression, les plaintes en justice, sont alors le jeu admis par ces forces comme des épiphénomènes nécessaires, car elles justifient aux yeux du pays l’idée que le régime politique est bien une démocratie.  

C’est ainsi que les soignants et médecins ont bien pu faire part de leur désespoir,  que le monde du spectacle a bien démontré sa capacité à organiser les règles sanitaires, que les professionnels « non essentiels » ont pu faire des pétitions. Et que ça n’a servi à rien.

Revenant à la pandémie, nous pouvons nous souvenir qu’après avoir entendu le silence des villes, vu la limpidité de l’eau, et mieux respiré, nous avions imaginé qu’elle pouvait ouvrir les portes d’un « monde d’après ».

En fait de « monde d’après » nous voyons que la solution politique pour anéantir la pandémie est un vaccin. Ce qui nous permet de comprendre que « le monde d’après » n’est pas pour demain, puisque nous pouvons désormais attendre de pied ferme la prochaine pandémie : nous serons toujours capables de créer un nouveau vaccin pour nous « sauver », qui plus est en un temps record… ! Waouh !

Au fait, voilà que 2021 pointe à l’horizon, c’est le moment des fameuses « bonnes résolutions ». Alors… quel changement allez-vous entreprendre ?

Alexandre Adjiman

Le 16 décembre 2020

* Bibliographie :

Désobéir, Frédéric Gros, Albin Michel 2017 ; La meilleure des vies, Adam Philips, Editions de l’Olivier, 2013 ; Eloge de la fuite, Henri Laborit, Folio, 1985 ; Eloge du risque, Anne Dufourmantelle, Rivages poche, 2019 ; La réalité de la réalité, Paul Watzlawick, Seuil Points, 1976 ;  Et Nietzsche a pleuré, Irving Yalom, Le livre de poche, 1992 ;   Vivre content, Jean-Louis Servan Schreiber, Le Livre de poche 2011 ; Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Luc Ferry Le livre de poche, 2010 ; Discours sur le bonheur, Emilie du Chatelet, Le livre de poche, 2014; Devenir soi, Jacques Attali, Fayard 2014 ; Changements : Paradoxes et psychothérapie, Paul Watzlawick, Seuil, 1975 ; La vie ordinaire, Adèle Van Reeth, NRF-Gallimard, 2020 ; La vie est un puzzle ! Alexandre Adjiman, Ed Garamond (2011 et 2014) ; Quand je serai grand(e) je ferai… Alexandre Adjiman Ed Garamond (2008) Copyright vidéo Youtube, Les indégivrables, Le Monde, Xavier Gorce

Télétravail : du rêve au cauchemar…

Avant la pandémie COVID19, les entreprises qui proposaient à leurs employés de travailler depuis chez eux étaient considérées comme étant à la pointe du bien-être et de l’innovation. Il s’agissait alors d’une forme d’organisation du travail librement consentie par les deux parties. Mais depuis que la formule est devenue une obligation sanitaire, son image s’est transformée, tant dans l’esprit des entreprises que dans celui des employés. Et cette nouvelle approche a modifié considérablement les points de vue, comme on va le voir.

Sur ce sujet, voici une contribution de Jean-Yves Saulou, Docteur en Sciences de Gestion, qui nous décrit la situation dans un esprit très… VERSUS !

Comment rater son télétravail !

Afin de lutter contre le COVID-19, le Gouvernement a décrété que le télétravail devait être mis en  œuvre, dès lors que celui-ci était possible. Pourtant, dans les faits, peu d’entreprises y recourent, et le nombre de salariés qui le demandent et l’obtiennent ne serait pas supérieur à 15% (source Gouvernement/Covid). A ce jour c’est donc un échec.

Pourtant à priori la démarche est simple et évidente : il suffirait  de transférer le poste de travail de l’entreprise vers le domicile du travailleur.

Plutôt que de déclarer ce qu’il faut faire pour réussir la mise en œuvre du télétravail intéressons-nous aux causes de son échec. C’est une méthode qui donne des résultats : le danger étant connu, il pourra mieux être circonscrit…

Pour ce faire nous examinerons donc des situations typiques des deux points de vue : d’une part celui du salarié dont le travail sera transporté chez lui, d’autre part, celui de l’employeur qui met en œuvre ce déplacement d’activité vers l’extérieur.

Qu’est-ce que le télétravail ? Dans le jargon de l’entreprise la description du télétravail donne à peu près ceci :

Le poste de travail comprend en entrées les flux à traiter  (les données) : bons de commande, demandes de dépannage, résiliations, annulations,…, et en sortie la mise en action de ces entrées : réalisation de commande, appel d’assistance…. Mais attention : toute entrée peut générer de nouvelles données : mauvaise adresse, pièces manquantes, délais,….. qu’il faudra aussi gérer.

Enfin, il convient de ne pas oublier la dimension psychosociale du poste mis en télétravail, en créant les conditions nécessaires pour que la personne travaillant chez elle continue à se sentir reliée à l’entreprise, se sente concernée par la vie sociale et syndicale de l’entreprise…

 Au total ce n’est donc pas si simple, et nous pouvons cibler sept obstacles, causes de la plupart des échecs,  imputables tant au salarié qu’à l’employeur. Partons des postulats généralement admis, et voyons comment ils se traduisent sur le terrain.

1 Le salarié n’aurait pas à connaître l’économie générale du télétravail …

Postulat : le salarié se consacrerait essentiellement à la production de l’activité demandée et ne devrait pas perdre de temps aux questions d’organisation. De la suppression des temps de déplacements aux gains de productivité obtenus par le télétravail, la liste est longue des effets attendus par l’entreprise. Gains dans l’étendue de la plage horaire ou dans le libre de choix de l’organisation à mettre en place, il incomberait à l’employeur de ne mettre en œuvre qu’une organisation adaptée.

Le salarié n’aurait donc pas à être informé des gains obtenus et des coûts engendrés. Ainsi, l’ambiance serait plus sereine et dégagée des contraintes environnantes. En résumé « télétravaille et tais-toi « .

Pourtant, c’est bien le contraire qu’il conviendra de faire : associer, informer, partager sur le projet, puis sur l’évolution de l’opération, les composantes des coûts engendrés et constatés, et des gains obtenus. Pour une raison simple : l’employé sur site dispose d’un accès informel à ces données. Isolé, il ne voit rien et n’entend rien.

2 Les anomalies (bugs) qu’il génère ne concerneraient pas le télétravailleur …

Postulat : les anomalies constituent une sortie anormale des données à traiter. Leur résolution est souvent onéreuse mais toujours riche d’enseignements. Si les anomalies du télétravailleur ne « redescendent » pas vers lui, c’est que l’on considère qu’elles seront traitées beaucoup plus rapidement par un « pool » centralisé… Dès lors le télétravailleur n’est plus concerné par la qualité de son travail. Avantage selon l’entreprise : il n’aura pas à se préoccuper de réduire son taux d’anomalies, ce qui ferait gagner du temps…

Pourtant, ici aussi il faudrait faire le contraire, et rendre le travailleur en télétravail responsable du traitement de ses anomalies. Il en est en quelque sorte l’auteur, et le mieux placé pour bien les traiter et en réduire le nombre. Il valorise ainsi son travail.

3 Le télétravail ne serait techniquement pas possible dans cette entreprise …

Postulat : il y aurait peu d ‘entreprises susceptibles d’organiser le télétravail. Dans les faits, au contraire, il existe peu d’entreprises où le télétravail ne serait pas possible à un niveau ou un autre. En effet, dès lors qu’il existe des données à enregistrer, des produits ou des valeurs à comptabiliser, des commandes de clients ou de fournisseurs à organiser, le télétravail est possible. Environ 50% des mouvements d’entrée et sorties autour d’un poste de travail dans l’entreprise sont susceptibles d’être mis à distance. S’il devait être installé au sommet de l’Everest ou dans le fond du plus profond gouffre spéléologique, le télétravailleur perdrait-il en qualité de  performance en raison de l’infrastructure nécessaire ?

Non, car il n’existe pratiquement pas aujourd’hui de difficulté majeure à mettre en place le télétravail pour des raisons techniques : de nombreux services comptables français, activité nécessitant des connaissances, un suivi, une précision et une fiabilité absolue, sont aujourd’hui téléportés en Inde ou ailleurs. Mais le télétravailleur doit connaître les tenants et aboutissants de son activité, moteurs de sa création de valeur au sein de l’entreprise

 4 La convivialité, c’est en dehors du travail !

Postulat : les marques de bonne entente entre les télétravailleurs pourraient perturber la productivité. Il convient de ne surtout pas fédérer un groupe d’employés « télétravailleurs », qui risquerait de provoquer des diversions nuisibles. Anniversaires, mariages, naissances, départ en retraite… n’ont pas à être signalés. Les réseaux ne seront donc pas encouragés.

Pourtant  la dimension relationnelle informelle entre employés, leur bonne entente, ne peut faire abstraction d’une convivialité nécessaire au bon accomplissement du travail. Il est vain de lutter contre les réseaux qui font partie du paysage organisationnel du télétravail, et participent de l’identité ou de l’appartenance du groupe à l’entreprise.

5 Un retour périodique à l’entreprise ? Inutile !

Postulat : Pourquoi faire revenir périodiquement au sein de l’entreprise les télétravailleurs installés dans leurs routines à leur domicile ? Les habitudes de travailler en dehors du lieu de travail ne sont pas aisées à instaurer, aussi ne faudrait-il pas les perturber pas des « retours » sur le lieu de travail. Ce retour périodique (par exemple, tous les jeudis ou vendredis), risquerait de renforcer le désir d’un retour sur site au détriment des bénéfices de productivité apportés par le télétravail.

Pourtant, l’entreprise existe de par ses divers territoires, associés et reliés entre eux, mais aussi et surtout avec le siège ou certains établissements. Il est important d’être physiquement présent de temps à autre dans les locaux pour entretenir la mémoire collective de l’entreprise, assurer la convivialité et éloigner la peur d’un sentiment d’exclusion par rapport aux personnels présents dans l’entreprise.  

6 Il est toujours possible de partager de la place chez soi… !

Postulat : Il suffit de trouver la place pour poser l’ordinateur sur une table, d’établir la connexion nécessaire pour rendre le télétravail opérationnel.  Le partage des moyens informatiques personnels utilisés par le télétravailleur et sa famille serait facilement maîtrisable.

Pourtant le télétravailleur n’a pas seulement besoin d’un poste de travail et d’une connexion, il a aussi besoin de créer une organisation de son temps « familial » compatible avec les besoins de l’entreprise, d’une concentration appropriée à la nature de son activité, et d’adapter son environnement à cette activité imprévue et inhabituelle. Il appartiendra à l’entreprise de s’en préoccuper en amont, en relation avec le télétravailleur.

7 Passer au télétravail ? Instantané et facile !  

Postulat : Que les données à traiter soient dans l’entreprise ou hors entreprise, une légère connaissance des activités et des processus serait suffisante. Il serait donc inutile et couteux de perdre du temps en formation du télétravailleur à sa mission.

Pourtant nous venons de voir tous les risques de dérapages inhérents au télétravail : connaissance insuffisante de la finalité générale, des interlocuteurs amont et aval, erreurs matérielles, bugs, difficultés d’organisation matérielle du domicile, démotivation et sentiment d‘exclusion… Un management attentif des processus doit permettre de donner une vision claire aux télétravailleurs de leur contribution au fonctionnement du service ou général.

Ces sept causes d’échec du télétravail portent en elles toute l’attention qu’il est nécessaire d’apporter à sa mise en place pour sa réussite. Il y a plus de cent ans, Henry Fayol (Administration générale, 1916) préconisait déjà l’approche par les activités comme moyen de maîtrise des organisations.

Le  2 décembre 2020

Jean-Yves SAULOU, dit JYS

Artiste peintre, Ingénieur CNAM en organisation, Docteur en sciences de gestion

L’Avoir et L’Être

Bien-être et consommation

Je reconnais avoir été un peu trop pessimiste dans l’article intitulé « Momentum » à propos du changement de société que l’on pouvait espérer au printemps dernier à l’occasion du premier confinement lié à la pandémie COVID19. Il est vrai que je m’étais alors surtout intéressé à la possibilité d’une prise de conscience des effets négatifs du manque de respect de l’Humanité envers la nature, bref à la possibilité de faire naître « le monde d’après », grâce à la baisse générale de pollution de l’air et des eaux.

J’avais bien remarqué  que la pandémie nous permettait d’enrichir notre vocabulaire avec de nouveaux mots-concepts : distanciation sociale, continuité pédagogique, gestes barrières,  distanciel, présentiel … Mais je n’avais pas imaginé qu’elle pourrait faire de chacun de nous des philosophes !

La philosophie n’est-elle pas tout simplement l’art de faire des choix, une activité qui occupe régulièrement nos pensées du matin au soir et en toutes occasions ? Et si j’emploie le mot « art » c’est à dessein, car cet art consiste à faire aussi ces choix en faisant preuve de discernement et de créativité….

Ainsi nous faisons généralement de la philo sans en avoir conscience, car elle est depuis longtemps intégrée à nos décisions à tel point qu’il existe désormais des ateliers de philo pour les petits de 4 et 5 ans*. Car eux aussi font des choix, posent des questions pertinentes, et comprennent parfaitement, dès cet âge, le sens de leurs choix et les questions qu’ils sous-tendent si nous utilisons le langage approprié.

Or depuis que le nouveau confinement a séparé certaines activités en essentielles et d’autres en non-essentielles, nous voici constamment en pleine réflexions philosophiques…. conscientes !

Ce n’est pas de la grande philosophie me direz-vous peut-être, puisque le contexte dans lequel elle s’applique est celui bassement matériel de notre consommation, jugée essentielle ou non.

Ce n’est pas mon point de vue : placés devant une distinction aussi radicale et parfois même injuste, nous voyons bien que nous sommes amenés à nous questionner sur les choix politiques qui ont été faits pour nous. Or la philosophie n’est rien d’autre que ce « questionnement » prolongé par les réponses que nous y apportons. Et ce qui est philosophiquement en cause ici, c’est la confrontation de la notion de ce qui est « essentiel » avec ce qui ne le serait pas. Même dans le cadre de cet aspect qui paraît plutôt trivial qu’est la fréquentation des commerces, la consommation ne fait pas de nous des automates dépourvus de sensibilité : nous avons sur cette activité des opinions, des besoins, des attachements.

Les réactions ne se sont pas fait attendre : on a tout de suite vu comment le fait de considérer les magasins de bricolage plus essentiels (puisque autorisés à ouvrir) que les librairies (obligées de fermer) a pu donner lieu à la contestation très classique qui oppose la matière à l’esprit ! Voilà qui est un effet inattendu et positif des mesures liées à la pandémie, sur le sens que nous donnons à nos actes quotidiens !

De plus, à ces réflexions sur la crédibilité du choix entre consommations essentielles ou non, s’est greffée une réflexion qui pourrait s’avérer bénéfique sur la survie du petit commerce non alimentaire, et l’artisanat. Ceux-ci cherchaient depuis longtemps, mais en vain, à démontrer la qualité de vie qu’ils apportent dans les quartiers ou les petites communes. Leur faible fréquentation quotidienne et la facilité d’organisation de mesures de protection ne justifiait pas forcément leur fermeture au regard de la propagation du virus. Soumis à une fermeture administrative, une prise de conscience s’est faite sur leur rôle vital et humain, relayée par les maires, et la population qui les a soutenus en les fréquentant avec des moyens dérogatoires.

Une autre prise de conscience à porter au crédit de la réflexion qui s’est engagée sur la ligne de partage des commerces concerne le rôle négatif de l’e-commerce dans sa prise de parts de marchés, au détriment du lien personnel avec le commerçant de proximité, dont l’intérêt relationnel apparait au grand jour à l’occasion de sa fermeture momentanée. Ainsi la concurrence d’Amazon et d’autres sites comparables face à ces commerces est désormais ressentie comme «déloyale» dans ce contexte et dans l’esprit des consommateurs, notion qui n’avait principalement cours jusqu’à présent que dans les milieux professionnels.  Gageons que cela pourrait peser dans les futures décisions des élus municipaux sur le plan des structures commerciales. Ce serait une autre bonne nouvelle !

Avec le recul il apparait donc que les choix politiques de lutte contre la pandémie se sont réalisés en considérant que la consommation n’avait pour objet que « l’acquisition matérielle » de biens, sans beaucoup de considération pour le bien-être, la santé physique et psychique. Politiquement mais aussi philosophiquement, cela se traduit par un choix, en arrière plan, entre «l’Avoir» et «l’Être»*. Le président de la République n’ayant jamais fait un mystère de son intérêt pour la philosophie né à l’occasion de son accompagnement du philosophe Paul Ricoeur (1913-2005), on peut imaginer ce choix délibéré.

Sous diverses pressions certains de ces choix ont été modifiés depuis leur mise en œuvre, mais cette ligne de partage initiale, qui ne devrait  pas être celle d’une nation qui se pense évoluée, reste dominante. On le voit avec le maintien coûte que coûte de la fermeture des restaurants, coiffeurs, salles de sport, cinémas, musées, galeries, spectacles… bien que, comme nous l’avions tous constaté, ces activités avaient fait la preuve de leur sens des responsabilités dans les mois qui ont suivi le premier déconfinement. Ainsi peut s’expliquer l’incompréhension générale concernant cet état de fait.

Conséquence : dans son point presse du 19 novembre le ministre de la santé a confirmé la dégradation de la santé du pays en ces termes : «On l’appelle mal-être, ras-le-bol, stress, anxiété ou déprime, l’impact est réel. Nos vies sont bouleversées en profondeur ». En voilà au moins un qui n’a pas la langue de bois très pratiquée ces derniers temps.

Au-delà de cette situation dramatique, il aurait sans doute été judicieux d’utiliser une terminologie moins agressive pour nommer les activités qui pouvaient se poursuivre des autres. Car nous avons désormais de très nombreuses personnes à qui l’on a attribué arbitrairement une disqualification sociale de leur emploi soudainement devenu non essentiel, qui peuvent se poser des questions quant à la motivation qui les fera se lever tous les matins lorsque ce sera à nouveau possible. On ne joue pas avec l’estime de soi.

À voir le nombre de personnes qui se promènent dans la rue avec des chaussures aux pieds il me semble que les magasins de chaussures sont loin d’être une activité « non essentielle ». J’ai déjà été conduit à offrir une paire de chaussures à une personne « SDF » en l’accompagnant immédiatement dans un magasin au vu des chaussures qu’elle portait. Je témoigne ici que ces chaussures lui étaient indispensables, au-delà de toute notion de confort, et que la gestion des flux dans ces magasins est plus aisée que dans le tram ou l’hypermarché. D’où l’emploi du mot arbitraire ci-dessus, pour le cas où il pourrait paraître abusif.

Puisque me voilà dans la rue, il me semble qu’il ne faut pas oublier que pour beaucoup trop de personnes dans notre pays le choix entre besoins essentiels et non essentiels n’a aucun sens, que des promesses pandémiques n’ont pas été tenues, et qu’il y a de plus en plus de duplicité dans les discours sur la liberté, qu’elle soit d’expression ou de mouvement.

Mais reconnaissons à nos élus qu’il n’est pas facile de tenter de refaire le coup de la Genèse, même s’il  paraît à priori plus simple de séparer les commerces essentiels des non essentiels que la Lumière des Ténèbres !

Alexandre Adjiman

Le 22 novembre 2020

  • Ateliers philo pour enfants organisés par « Philopraxis » en Touraine, sur la base de la Fondation SEVE créée par Frédéric Lenoir. http://www.philopraxis.fr
  • « L’avoir et l’être » : vidéo explicative du concept philosophique (10 minutes) ici (c)youtube
  • « Philosopher ou faire l’amour » Ruwen Ogien Le Livre de Poche Grasset 2014
  • « Divertir pour dominer » Collectif, Editions L’échappée 2010
  • « Eloge du carburateur » Matthew Crawford La Découverte 2016
  • « Petit éloge des coins de rue » Patrick Pécherot Editions Folio 2012

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