Mis en avant

Bienvenue sur « VERSUS » !

« VERSUS » est une suspension créée par Saâdane AFIF, artiste français né en 1970 à Vendôme.

Elle est composée de tubes néon formant le mot « VERSUS ».

Elle a obtenu le prix Marcel Duchamp en 2009, attribué chaque année à un artiste qui a contribué de façon significative à modifier la notion de l’Art.

VERSUS veut dire « opposé, ou « contre »… Ce mot anglais d’origine latine signale une opposition bien sûr, et dans l’esprit de ce blog il est surtout à la base de tout questionnement. N’est-ce pas par le questionnement que commence généralement une modification du regard ?

L’intérêt symbolique de la suspension de Saâdane Afif réside dans l’alternative d’avoir le mot VERSUS allumé ou éteint… Allumé, comme dans l’image ci-dessus, il est actif, il éclaire une situation, allume un autre regard sur un sujet, un mot, une action… Éteint, c’est à dire dans l’ombre, le sujet, le mot, l’action vivent dans leur acceptation générale, celle(s) qui nous est (ou qui nous sont) proposée(s). Ici « VERSUS » sera toujours allumé!

Et quels sujets le blog VERSUS abordera-t-il ? Tous les sujets qui se présenteront sur mon chemin : les lectures, l’actualité, le cinéma, les histoires de vies, la rue… Bref, dès lors qu’il y aura quelque chose à dire dans « l’esprit Versus », donc avec un regard derrière le miroir. Les prochains articles prévus sont mentionnés après le premier sujet. J’aborderai également des sujets que vos commentaires pourront m’inspirer ou que vous pourriez me suggérer… Un blog est un outil d’expression et de dialogue avant tout…

Le blog « Versus » (VS en abrégé) est un concept d’analyse et de recherche du sens des mots ou expressions au delà de leur sens premier. N’attendez pas des solutions, des réponses définitives, une « morale », ou la défense d’une quelconque conviction inébranlable. Il n’y aura ici que des questionnements, c’est le royaume du tiers exclu, celui de l’idée que deux propositions contraires peuvent co-exister sans s’exclure, qu’un autre regard que celui qui nous est généralement proposé est possible, une sortie de route du séduisant mais triste monde binaire en quelque sorte…!

alexandre.adjiman@gmail.com

« Rien de vraiment important ne nécessite l’utilisation d’un mode d’emploi » (James Richardson)

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(c) Toute reproduction même partielle suppose de désigner la mention d’origine ou l’auteur.

Le vélo électrique d’appartement.

« Versus » a déniché pour vous cet étonnant Vélo Electrique d’Appartement ! De quoi s’agit-il ? (temps de lecture : 1 mn 10 s).

Léger mais de conception solide, très facile à installer, il est livré avec un cordon électrique de trois mètres permettant de le brancher facilement sur toute prise électrique classique de la maison ou appartement.

Fonctionnement : une fois branché, et après vous être installé(e) sur la selle très confortable, vous pouvez vous mettre en route. Comme sur son homologue de ville, la roue arrière peut être débrayée du pédalier, ce qui permet ici aussi de ne pédaler que quand on le désire, et bien sûr « d’avancer » sans effort. Il est conçu pour rouler à la vitesse de 28 km/h maximum, afin de respecter (le cas échéant) les « Zone 30 », tandis que dépourvu de batterie à recharger, vous ne serez jamais en panne.

Utilisateurs : outre les sportifs interdits de sport quel que soit le motif (ce vélo est absolument sans danger pour la santé), il trouvera preneur auprès de toute personne aimant se bercer d’illusions, ou ayant l’habitude de faire croire à son entourage qu’elle fait quelque chose alors qu’il n’en est rien. Dans ces conditions ajoutons que d’un point de vue pathologique on imagine qu’il pourrait répondre ponctuellement au besoin irrépressible d’exister de personnes en mal de reconnaissance.

En ces temps où certains veulent faire croire qu’ils savent où ils vont sous prétexte qu’on les voit pédaler, la pratique régulière de cet équipement pourrait à la longue développer chez eux une prise de conscience salutaire. Heureusement, il n’est pas encore interdit d’espérer…

Un marché en pleine expansion ! N’hésitez pas à partager l’information et à faire découvrir ce vélo à toute personne à la recherche d’une identité. Selon les estimations du fabricant le marché serait considérable, boosté par la pandémie et sa cohorte de savants vaccinés contre le doute, et le stress vécu par tout un chacun du fait des contraintes successives imposées depuis 18 mois. C’est pour ces raisons d’ailleurs qu’il ne faut pas s’étonner de l’existence de phénomènes de rejet, accompagnés de gestes d’agressivité de nature variée : farine, tarte, baffes…. S’ils sont à déplorer, ils sont aussi une réaction à l’hypocrisie ordinaire, répertoriée depuis longtemps dans la panoplie de nos émotions les plus classiques.

Finitions : trois coloris sont disponibles au choix : bleu, blanc ou rouge. Existe aussi en édition « Collector », tricolore, limitée et numérotée, pour les amateurs du symbole républicain.

Alexandre Adjiman

Le 15 juin 2021

Petit lexique à l’usage des ex-confinés

Aujourd’hui 9 juin 2021, jour « J » du « déconfinement », , Alain-Georges Emonet, le décrypteur des mots dans tous leurs états, déjà auteur sur VERSUS du « Stratégisme prophétique d’Emmanuel Macron », nous propose une incursion dans le dictionnaire de la pandémie. Pour ne pas oublier nos belles années 2020/2021 ! Et dans cet article, rien n’est inventé, mais le résultat de sondages et études précisés en fin de page…

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Tout commence par un malentendu : le mot confiner . Le verbe qui signifie Être très proche de quelque chose, pour nous expliquer qu’il fallait s’éloigner les uns des autres !

Puis un autre mot,  confinement, répété à satiété.

Un mot déjà entendu, déjà utilisé. C’étaient les années Mitterrand, où l’on remettait en cause l’énergie nucléaire. Les opposants agitant la confinement obligatoire en cas d’accident .

Et cela se poursuit avec l’incitation au télétravail. Drôle de nom qui associe l’instrument privilégié de la détente et du plaisir (la télévision) à l’occupation la plus génératrice d’efforts et de contraintes (le travail).

Ainsi notre langage, mais également nos habitudes, se sont mis  en mode confinement.

Le matin , sur le temps gagné du trajet domicile-entreprise, on a réinstallé le petit-déjeuner comme un vrai repas en commun. Fini de dire à l’adolescent en retard « As-tu déjeuné? »  on l’a remplacé par « As-tu pris ton petit déjeuner ? ». Emploi de 3 termes de convivialité « pris », « ton » et « petit ». En quoi « pris » est-il un terme deconvivialité ? Parce qu’il est ressenti comme « prix » donc, comme « valeur ».

Après, il faut télétravailler. La phrase est au présent, car en période de restrictions de libertés, on conjugue le plus souvent les verbes au présent de l’indicatif.

En l’absence de pièce-bureau au domicile, l’espace travail  y est mieux organisé et mieux rangé que dans l’entreprise.

Dans un premier temps, l’ordinateur a été installé, au calme, dans la chambre, puis très rapidement a regagné la salle à manger. schéma plus conforme à l’image sacralisée du bureau.

C’est un cliché de croire que le télétravail a fait sombrer la femme dans l’abandon vestimentaire. Une femme sur quatre en effet s’est habillée comme lorsqu’elle se rendait sur son lieu de travail. A une exception près : le soutien gorge laissé dans la penderie. Même proportion de femmes, une sur quatre, qui a porté des chaussures durant la séquence de travail. Pendant que 4 hommes sur 10 déclaraient ne pas se laver tous les jours.

Une fois devant l’ordinateur,  il faut échanger avec les collègues, eux aussi à leur domicile.

Mais le langage s’est distancié. Le téléphone portable en mode haut-parleur posé sur une table, exit le « Bonjour », on passe au coeur de l’appel

 «  Dis, c’est untel, à propos de…. »

 L’adjectif « difficile » n’est plus de mise, il est remplacé par « compliqué ». En revanche, le tététravailleur ne se heurte  pas à une « difficulté » mais à un « défi ». On a abandonné le  mot « n’importe quoi » jugé trop violent dans la relation professionnelle.

Quant au confinement, mail après mail, il a perdu son caractère anxiogène: un nombre conséquent d’internautes ont terminé leurs messages par « bon confinement ».

Et comme tout mot devenu familier au fil du temps, coronavirus est devenu covid. En matière de langage, tout ce qui est réduit par volonté apparait comme maitrisé par l’homme. C’est le principe des diminutifs.

On en a profité pour mettre à mal l’expression « je suis d’accord », immolée sur l’autel du parler-télé et remplacée par « je valide ».

Quant à l’expression « en retard », souvent culpabilisante, elle a cédé sa place à « en port différé ».

Soyez attentifs à la prononciation des télétravailleurs. Vous entendez « penser à autre chose » alors qu’ils vous disent « passer à autre chose ».

Au bout de quelques semaines…un moment d’inattention….le vouvoiment s’est installé. Et quelquefois poursuivi lors du retour en présentiel.

Autre constatation, le salarié en télétravail  bavarde moins et téléphone moins à ses relations. Il  gagne donc du temps et de l’attention. En fait,  Il communique toujours mais par Icones et par # (le plus usité étant #jenpeuxplus).

Mais cloitré dans son appartement et sans possibilités de pouvoir embrasser ses proches il est passé de « mes parents » à « les parents », et de « les voisins »  à « mes voisins »

Le « soir » est devenue la « soirée« . On a tué les heures et instauré les rythmes (ou les rites ?).

Seule référence horaire ayant survécu, le « vingt-heures » sans que l’on sache précisément s’il s’agit de la grande messe de l’information télévisée ou du rendez-vous pour applaudir les soignants (Ah, bon? le clapping… vous avez déjà oublié !)

Il est vrai que l’expression elle-même qui visait à gommer les hiérarchies entre infirmiers et mandarins a aussi évolué. Nos politiques au printemps 2020, parlaient de « nos soignants », au printemps 2021, ils disent « les soignants ».

Mais ce fût aussi l’occasion pour 1 français sur 5 de participer à des apéros-vidéos.

Autre symbole, né du confinement, les Lego. Des émissions télévisées et des rubriques leur ont été consacrées. Passage obligé de la satisfaction égoïste de la brique au plaisir partagé de construire. Ou comment un jeu individuel est devenu un jeu de société.

Après  cette période avec moins de libertés (oh, pardon ! On dit désormais période contrainte) et le passage par le télétravail.

72% des femmes déclarent ne plus vouloir faire  la bise sur leur lieu de travail.

66% des hommes déclarent accepter de se serrer la main.

Mais peu importe, nous aurons vécu le déconfinement, terme qui a  été tout simplement inventé.

Cependant c’est promis, lors de la prochaine pandémie, il rentrera dans le dictionnaire…

Alain-Georges Emonet

 Cet article n’est pas une démonstration de linguiste, il a été rédigé à partir d’enquêtes CNRS, d’études Ifop, Kantar, Odoxa-CGI, Harris Interactive, de sondages  Statista, BVA et  Médiamétrie et de questionnaires de médias francophones.

Pour Sarah

Ayant constaté qu’un certain nombre de mes amis qui me lisent n’avaient pas eu connaissance de l’assassinat commis le 4 avril 2017 sur la personne de Sarah Halimi, il m’est apparu comme une nécessité absolue de contribuer à le faire connaître. D’autant que le fait même qu’un évènement aussi hautement tragique, aussi marqueur de notre temps, ne soit pas largement connu, est le signe d’une dangereuse banalisation de la violence.

Paris 11ème, le 4 avril 2017, quatre heures du matin.  

Kobili Traoré, malien, noir et musulman, âgé de 27 ans, pénètre dans la chambre à coucher de Sarah Halimi par le balcon d’amis voisins, lui porte des coups et une abominable torture qui durera près de quarante minutes, puis la traine sur le balcon et la jette du deuxième étage de l’HLM en hurlant plusieurs fois « j’ai tué Satan !» en arabe, et retourne chez ses amis…

La durée de l’acharnement est connue de manière précise car la police, appelée par les voisins dès les premiers hurlements de Sarah et les « allahouakbar » et autres vociférations de Kobili Traoré, est arrivée sur place dans les cinq minutes. Elle s’est cantonnée dans les escaliers de l’immeuble, et selon une procédure dite « habituelle », (due semble-t-il à une confusion sur l’origine des cris), a attendu des « renforts » pendant tout ce laps de temps, avant de pénétrer, mais trop tard, dans l’appartement.

Sarah Halimi, de confession juive orthodoxe, âgée de 65 ans, était médecin puis directrice de crèche, avant d’être à la retraite.  

C’était donc en avril 2017. Trois ans plus tard, le 14 avril 2021, la Cour de Cassation confirme les précédentes décisions prises successivement par les juges d’instruction et la Cour d’appel de Paris : Kobili Traoré ne peut être jugé car immédiatement interrogé, des experts psychiatres l’ont estimé  incapable de discernement au moment de son acte, donc irresponsable, du fait d’une importante consommation de cannabis préalablement à son crime.

Beaucoup d’encre a coulé sur le déroulement de cet assassinat, son caractère antisémite (ou non), le  rôle des forces de l’ordre, les expertises psychiatriques, et la décision définitive de ne pas pouvoir le juger. Plusieurs manifestations ont eu lieu pour contester l’impunité de Traoré, et réclamer « justice pour Sarah ».

Car comment admettre que de tels faits puissent se dérouler en 2017 à Paris, lorsqu’on tente d’imaginer ce que Sarah a vécu ? Elle a forcément immédiatement compris, à la langue et  aux cris qui étaient proférés, qu’on en voulait à sa religion, et voyant dans les yeux de son agresseur la fureur et la haine qui l’habitaient, elle a su qu’elle serait battue à mort si personne n’intervenait.

Mais pouvait-elle seulement penser sous l’effet de la peur et de la douleur, en un mot de la torture ? Nous ne le saurons jamais, car personne n’est intervenu malgré les nombreux témoins auditifs, et cette situation est le résultat d’une organisation de la société à laquelle, d’une manière ou d’une autre, proche ou éloignée selon qui nous sommes, nous participons.

Aussi me semble-t-il que nous avons au minimum le devoir de réfléchir à ce que nous apprend cet évènement sur la société et sur nous-mêmes dans les deux directions contestées par les manifestants, et les quelques prises de position dans les médias.

  1. Sur  l’impossibilité de juger le meurtrier.

Si l’arrêt de la Cour de Cassation est contesté par des manifestations, c’est qu’il y a en France une importante méconnaissance sur la façon dont la justice est exercée.

Cette méconnaissance a pour première origine la représentation symbolique de la « Justice » sur certains frontons des tribunaux, à savoir une balance avec des plateaux en équilibre. On la trouve également sur le site du Ministère de la justice. Enfin, l’arcane « La Justice », huitième lame du tarot de Marseille est représentée par une femme assise, de face, tenant d’une main une balance également en équilibre, et un glaive de l’autre. Cet arcane, comme les autres représentations précitées, symbolise le jugement équitable.

Or la justice française ne juge pas en équité mais selon le Droit. C’est-à-dire que le juge est tenu de se prononcer non pas sur les torts, aussi visibles soient-ils, des uns ou des autres, mais sur le respect des lois, en s’appuyant  sur les textes à sa disposition : code pénal, code civil, …. Et c’est heureux, car sinon l’arbitraire risquerait de s’introduire dans les décisions ! Cette confusion entre l’équité et le Droit est l’une des raisons pour lesquelles les procédures judiciaires sont si souvent contestées, et peuvent être interprétées comme « inéquitables ».

C’est alors le rôle de la Cour de Cassation, lorsqu’elle est saisie, de vérifier que les juges dont la décision est contestée ont strictement respecté la loi. Et en l’occurrence, dans le cas présent, l’article 122-1 du Code pénal : n’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. Compte tenu des résultats des expertises psychiatriques, l’assassin, bien que déclaré coupable du meurtre, ne peut pas être jugé.

Il n’en reste pas moins que cette logique, toute implacable, rationnelle, et protectrice qu’elle soit dans la majorité des cas, heurte notre sensibilité, nous révolte et nous agresse dans le cas de l’assassinat de Sarah Halimi. Imaginons un instant que, par miracle, malgré les coups et la défenestration, Sarah ait survécu à son calvaire, comment aurait elle pu entendre un tel verdict ?

C’est que les lois sont faites par les Hommes, sur la base de leurs piètres connaissances de la nature humaine, et la sous estimation régulière de ses immenses capacités à dépasser en actes toutes les horreurs imaginables.

Sous réserve que les informations dont nous disposons soient exactes, il semblerait qu’il sera remédié à ce vide juridique. Mais la nouvelle loi n’aura de toute façon pas d’effet rétroactif sur les arrêts déjà rendus.

2) Sur le besoin de « faire justice pour Sarah », qui résulte de l‘abandon d’une possibilité de juger Kobili Traoré et de le condamner.

Les grands principes de Droit qui fondent le Code Pénal Français actuel, ainsi que celui de nombreux pays européens et jusqu’aux Etat Unis, sont nés en 1764  dans l’imagination d’un italien de 26 ans: Cesare Beccaria. Ils tiennent dans un petit traité intitulé « Des délits et des peines », publié de façon anonyme tant il était subversif pour l’époque !

En effet, arrivé à point nommé au cœur de l’époque des Lumières, il apporte le changement radical que la France et toute l’Europe attendaient, sans trop savoir comment faire, avec des idées qui permettront de mettre fin à la cruauté et aux supplices des procédures criminelles de l’Ancien Régime : les fers, les chaînes, la cage de fer, l’écartèlement, la décollation, la roue… Il propose de laïciser la justice en la séparant des questions religieuses, dénonçant implicitement les condamnations pour hérésie, et s’opposant à la peine de mort, déclarée d’inutilité publique ! Aussi Voltaire, Diderot, D’Alembert et beaucoup d’autres l’acclament-il.

Que disent ces principes qui figurent également dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ?

« Qu’il faut que toute loi pénale soit humaine, et que pour être efficaces les peines doivent être justement proportionnées (aux délits), et que règne l’égalité des justiciables devant la loi».

La Commission Européenne des Droits de l’Homme, plus communément connue par son sigle CEDH, s’est également inspirée du traité « Des délits et des peines » de Cesare Beccaria pour définir ses principes. Elle a été ou sera saisie par la famille de Sarah, comme le lui permet l’arrêt de la Cour de Cassation de Paris.

On ne sait pas si elle confirmera ou infirmera les décisions françaises dont elle est en principe indépendante. Mais, le cas échéant, la question qui se poserait alors serait : peut-il exister une peine qui soit humaine et justement proportionnée, qui pourrait s’appliquer au crime de Kobili Traoré, …. tout en rendant justice à Sarah ?

Alexandre Adjiman

Le 27 mai 2021

Lectures :

  • « L’extase totale, Le IIIème Reich, les allemands et la drogue », Norman Ohler, Editions La découverte, 2018
  • « Des délits et des peines »,  Cesare Beccaria, Préface de Robert Badinter, Traduit de l’italien, Editions GF Flammarion, 1991
  • « Le bouc émissaire », René Girard, Editions Le livre de poche, biblio essais, 2016
  • « Ce grand dérangement », L’immigration en face, Didier Leschi, Tracts Gallimard, N°22
  • « Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien », (Tome 1): La manière et l’occasion, Vladimir Jankelevitch, Editions du Seuil, collection Points, 1981
  • Wikipédia : Affaire Sarah Halimi
  • La Revue des deux mondes : la justice française est-elle antisémite ?
  • Philomag : histoire de la responsabilité pénale

Le stratégisme prophétique d’Emmanuel Macron

Cet article est une contribution à VERSUS d’Alain-Georges Emonet, longtemps journaliste à FR3 Télévision dans la Région Centre, et professionnel du décryptage linguistique des personnalités politiques. Il nous fait découvrir ici « les dessous » d’une phrase de la dernière intervention du Président de la République. A déguster sans modération …!

« Dès la mi-mai, nous recommencerons à ouvrir avec des règles strictes certains lieux de culture, nous autoriserons sous conditions l’ouverture de terrasses et nous allons bâtir entre la mi-mai et le début de l’été, un calendrier de réouverture progressive pour la culture, le sport, les loisirs, l’événementiel et nos cafés et restaurants”,

Pourquoi le président de la République a-t-il prononcé cette phrase? La raison pourrait en être caricaturale: parce que nous sommes des homo sapiens et que sapiens est un adjectif latin  issu du gérondif du verbe sapio signifiant « avoir du goût, de la saveur, du jugement »(*). Tout ce qui nous porte à fréquenter les restaurants, les cafés et les lieux de culture. Fermer le ban.

Mais au-delà de l’analyse furtive et abrupte, la phrase prend le ton d’un pacte éphémère. Il n’y a ni surprise, ni magie en celà. Car tout discours d’Emmanuel Macron est un acte de rhétorique, le premier des sept arts du monde gréco-romain.

Et dans l’instant, en  prononçant ces mots, il s’engage dans le stratégisme politique. Un concept à la formulation universitaire qui recouvre une réalité cousue main. De la communication pure: une action supplétive de l’activité politique. Le principe est un et simple, produire des effets sur des publics sensibles. Mais avec un paramétre qui n’est ni subtil, ni caché: il s’agit de valoriser une prise de position de manière à ce que ceux qui l’entendent l’appréhendent comme une décision et l’impute à l’émétteur.

Explications:

Dès la mi-mai,…

« dès « est une proposition qui marque le point de départ dans le temps (*) monosyllabique et rapide pour indiquer la proximité du moment où cela va commencer.

« la mi-mai « est une vieille expression commune à tous, compréhensible par tous et qui renvoie avec ses premières chaleurs  au mois annonciateur de l’été, une autre saison, donc une autre image, d’autres souvenirs.

  …nous recommencerons à ouvrir avec des règles strictes…

le « nous » collectif qui associe l’émetteur et  l’auditoire, le leader politique et son peuple dans une action. Mais si nous « RE commencerons », c’est qu’à un moment, ensemble, nous avons « commencé ». En est-on si sûrs ? Car les règles strictes sont le fait du chef de l’état et de son gouvernement exclusivement.

…certains lieux de culture, nous autoriserons sous conditions l’ouverture de terrasses…

mêmes analyse que la première partie de la phrase et la répétition du mot « ouverture » pour qu’il ait fonction d’image subliminable. En français, on « n’ouvre » pas une terrasse, on « l’installe ». Nous sommes donc bien dans une figure de rhétorique.

Et ce « certains » qui s’impose comme l’expression d’un choix. Un choix que seul le leader exercera car ce n’est pas de la compétence du « nous ». On n’imagine pas un référendum pour désigner les théâtres ou les salles de spectacles  que les citoyens souhaiteraient voir rouvrir.

 …et nous allons bâtir entre la mi-mai et le début de l’été, un calendrier de réouverture progressive…

« bâtir « choisi sciemment pour imposer l’idée de construction et de collaboration de tous alors que généralement on « établit » un calendrier. Mais l’image est moins forte et surtout moins collaborative.

Et dans un espace de temps maîtrisé par le leader, entre une date calendaire et une saison. Le leader s’affranchit de l’unité comptable qu’est le jour chiffré.

 …pour la culture, le sport, les loisirs, l’événementiel et nos cafés et restaurants”

ce « pour » qu’il faut recevoir comme « en faveur de ». Il s’agit de comprendre l’engagement permanent du leader pour ces secteurs d’activités. Des secteurs orphelins puisqu’ils n’appartiennent à personne alors qu’il nomme « nos » cafés et restaurants. De nouveau, l’association du leader et du peuple. Ce que l’un et l’autre ont en commun sans jamais s’y rencontrer.

Le discours présidentiel publié, retransmis, télévisé est devenu un haut fait. En cela il est un acte. Peu importe que le président en soit l’initiateur, il en est l’annonciateur (dans notre civilisation judéo-chrétienne rappelons l’importance de l’ange Gabriel dans la naissance du Christ). Mieux encore, il en établit une échéance. Il en est le prophéte.

Le message est passé, immédiatement dirigé, immédiatement digéré. Il se résume à un jeu d’émission-réception ou presque. Et surtout, dans son énonciation, il est modulable.

Imaginons un instant que la réouverture de ces lieux ne puisse intervenir le 15 mai prochain mais soit repoussée de deux semaines par le chef de l’état. Nous serions alors le 29 mai. La veille de…la fête des mères.

Cela se nomme le réductionnisme symbolique. Mais c’est une autre forme de rhétorique…

(*) définition du Larousse

Alain-Georges Emonet

Le 13 avril 2021

La BEAUTÉ en partage

Je lance un appel à plus de Beauté.

La Beauté ? Pourquoi ?  Mais qu’est-ce que c’est ?

Avant d’aller chercher dans un quelconque dictionnaire, la Beauté que je viens réclamer est quelque chose dont je peux affirmer sans prendre de grands risques qu’il y a une forte probabilité pour  que vous sachiez ce que c’est, sans même me préoccuper de la définition que vous pourriez lui donner !

Qu’à l’instant où vous êtes confronté à LA Beauté vous restiez interdit et muet, le souffle coupé, qu’au contraire vous vous exclamiez, ou que vous ayez un frisson ou des larmes, vous n’avez généralement décidé de rien. Mais une chose est sûre : ça vous fait du bien.

Car la Beauté crée en nous un élan, une émotion qui nous envahit sans crier gare, et ni le cœur, ni le corps ni  l’esprit ne peuvent indistinctement la revendiquer. Il paraît qu’elle fait parfois naître un sentiment de vrai absolu.

Elle est. C’est tout.

Intuitivement je dirai que la Beauté est une forme d’esthétique que l’on peut rencontrer dans n’importe laquelle de nos activités humaines. Nous pouvons la recevoir sans l’avoir sollicitée, ni même l’avoir espérée, nous pouvons  aussi aller la chercher, en être à l’origine.

C’est ainsi qu’une première idée qui peut venir à l’esprit à propos de la Beauté est que nous la trouvons couramment dans l’art : peinture, sculpture, musique, littérature, cinéma, photo, architecture, poésie …

La vie et la nature aussi nous offrent de nombreuses occasions de la croiser : un visage, un regard, un sourire, des amoureux qui s’bécotent sur un banc public, la naissance d’une lumière soudaine et éphémère sur la Loire au passage d’un nuage, la majesté d’une chaine de montagnes au soleil levant, la puissance d’une chute d’eau, une fleur, le vol d’un oiseau…

Interrogez des scientifiques,  ils vous diront qu’une démonstration est d’autant plus crédible qu’elle est belle, harmonieuse, équilibrée, ou design dans leur vocabulaire.

Les chemins que peut prendre la Beauté pour nous atteindre sont donc innombrables et sans limites.

La tentation de définir la Beauté selon des critères est  permanente, mais c’est aussi une constante que selon les époques et les régions ces critères sont loin d’être immuables et universellement partagés.

Paradoxalement, la Beauté est pourtant universelle, non pas parce qu’il existerait une ou des formes de Beauté universellement reconnues comme telles, mais plutôt parce qu’il n’y a pas d’exclusion d’accès à la Beauté. Ni par la richesse ou la pauvreté, ni par l’éducation, ni même par le savoir lire ou écrire, la religion, une époque, une région géographique… Existe-t-il un autre phénomène aussi universellement présent et accessible ?

La Beauté ne se décrète pas. Bien sûr, il existe une prétention à la définir, voire même parfois à la certifier comme telle, mais elle reste fondamentalement impossible à enchaîner. Elle restera de toute façon l’expression libre d’un ressenti laissé à l’appréciation de chacun d’entre nous, sans jugement préétablit, sans morale, sans certitude de valeur absolue.

Nous pouvons ne pas être d’accord sur l’admiration d’une Beauté que nous propose notre meilleure amie, avec l’assurance de ne pas l’offenser. N’est-ce pas formidable ? Un domaine sur lequel on peut être en désaccord sans se fâcher ! Je dis que cette grande liberté de jugement que nous offre le sentiment de Beauté est partie prenante à la Beauté elle-même, et c’est à elle que je pense lorsque je lance cet appel à « plus de Beauté ».

En effet, plusieurs évènements qui se sont développés depuis quelques années m’ont amené à cette réflexion que nous sommes fortement en « déficit de Beauté ». Et qu’il y aurait lieu de remettre beaucoup de Beauté dans nos vies si nous ne voulons pas finir par désespérer.

En réalité, être en déficit de Beauté ne serait pas  si insupportable, si nous n’étions pas surtout en excédent de laideurs…. 

Pour n’en citer que quelques-unes, (l’exhaustivité étant impossible), il y a naturellement tout ce qui a surgit depuis quelques années du phénomène « Metoo », et le cortège de ses «cousins », dans de très nombreux pans de la société : sport, littérature, cinéma, photo, danse, variétés, musique, et sous toutes les formes… Absence totale de Beauté, laideur absolue. Désespérante boite de Pandore qui n’en finit pas de se déverser…

Il y a aussi le développement à tout va de la société digitale et de la dématérialisation de nos identités, source de beaucoup plus d’isolement que de liens et d’humanité. Source également d’incompréhensions, d’injustices et d’exclusions dans de nombreux domaines, dont l’éducation, si fondamentale à la nation.  Il ne s’agit évidemment pas de nier ses avancées, mais de souligner ses dangers : l’absence de prise en considération de la diversité des situations, la suppression de solutions alternatives ne permettant pas le maintien de chemins praticables par tous.

Il y a encore la multiplication des dialogues de sourds : qu’il s’agisse des revendications des Gilets Jaunes et de leur traitement, des retraites, du chômage, de l’indifférence à toutes les indignités dont les cris ne parviennent pas à se faire entendre, ou de la maltraitance générée par certaines décisions prises sous couvert d’urgence sanitaire.

Pourtant, il y a un an, lors du premier confinement, un grand espoir était né quant à l’opportunité de remettre en question les politiques précédentes dans les domaines industriel, de la santé, de l’environnement, de l’éducation… La baisse de pollution dans les villes, la clarté retrouvée des eaux, la reconnaissance du dévouement des soignants et des enseignants devant une situation inédite, permettaient d’envisager de « belles » et prometteuses évolutions.

Car en politique aussi la Beauté est possible. La preuve ? Le 12 décembre 2015, 196 pays sur 197 ont signé à Paris un accord sur le Climat. Le sociologue Bruno Latour*, qui s’y connaît en matière de situation mondiale de l’Urgence Climatique, estime qu’une motivation aussi unanime ne pouvait résulter que de « la beauté du geste »… L’argument tient, car personne n’aurait parié sur cette unanimité : « il fallait bien une force particulière« , dit-il. En effet, il était sans doute  difficile pour une nation de se distinguer en refusant un aussi beau geste, une aussi belle intention. D’où l’on peut conclure à la formidable puissance de la Beauté, qui a permis de dépasser les énormes divergences politiques présentes d’un bout à l’autre de la table, pour aboutir à la signature du premier accord mondial !

Je confirme ce point de vue : les litiges et les conflits, qu’ils soient de dimension internationale ou individuelle, sont un « désordre », une « fracture harmonique » entre les belligérants. Résoudre le litige n’est alors rien d’autre que de rétablir l’harmonie. Et de façon assez générale, la meilleure solution, celle qui sera pérenne et fera du bien, comportera une part indéniable de Beauté.

Alexandre Adjiman

Le 8 avril 2021

J’ai lu :

« Quand la beauté nous sauve. Comment un paysage ou une œuvre d’art peuvent changer notre vie », Charles Pépin, 2013, Editions Marabout (2020)

« La condition humaine en partage », Marc Augé, 2020, Editions Bibliothèque Rivages

« Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » *Bruno Latour, 2017 Editions La découverte

« Résonance. Une sociologie de la relation au monde » Hartmut Rosa, dans Sciences Humaines, Hors série « Les grands entretiens », Août 2020

Le patch de Zoé

Zoé a trois ans et demi et je suis son grand-père. Elle habite Rennes.

Samedi dernier Zoé devait avoir une prise de sang, et naturellement elle ne sait pas encore ce que signifie une prise de sang et comment ça se passe.

J’étais en visite chez ses parents pour le week-end, et, avec sa maman et sa grande sœur, nous nous sommes rendus au laboratoire où rendez-vous avait été pris, tandis que son papa partait au marché. Sur recommandation du labo, un patch anesthésiant avait été préalablement posé sur le bras de Zoé une heure avant le rendez-vous. Zoé n’avait fait aucune difficulté à cette pose, les enfants aimant bien, comme on le sait, avoir un pansement à montrer, d’autant plus qu’il n’y avait dans le cas présent aucune blessure douloureuse à panser !

Arrivés au laboratoire, l’ordonnance et les documents étant remplis, il y a un peu d’attente imprévue dans le planning.

Dans la salle d’attente, à la demande de l’infirmière, la maman de Zoé retire le pansement anesthésiant. Puis l’attente se faisant longue, elle doit s’absenter pour accompagner Anna-Eve, la grande sœur de Zoé, à sa leçon de piano de l’autre côté de la ville. Un peu inquiète de devoir me laisser Zoé dans cette situation, je la rassure, et elles partent.

Peu de temps après, l’infirmière appelle Zoé, et nous entrons tous les deux dans une toute petite pièce d’environ six mètres carrés où doit avoir lieu la prise de sang. C’est une pièce assez impressionnante avec des appareils partout, et son grand fauteuil médical muni de repose-bras, fauteuil qui paraît d’autant plus énorme que la pièce est petite…  J’imagine que bien des adultes venus pour une prise de sang peuvent se sentir mal  à la vue de cet ensemble, mais Zoé est parfaitement tranquille et observe tout ce qui se passe.

L’infirmière suggère que je m’asseye dans le fauteuil pour prendre Zoé sur les genoux, puis appelle une autre infirmière pour m’aider à tenir Zoé, en cas de besoin me dit-elle… Ce qui n’a pas pour effet de me rassurer, mais qui n’inquiète absolument pas Zoé, toujours imperturbable, bien que nous soyons maintenant trois autour d’elle, à la maintenir d’une manière ou d’une autre !

Un garrot est posé, Zoé regarde son bras dénudé, et là où habituellement nous détournons le regard, observe sans dire un mot l’aiguille de la seringue s’enfoncer légèrement sous la peau, tandis qu’elle aperçoit qu’un petit tube se remplit d’un liquide rouge…

Tension palpable dans la pièce : personne ne bouge, personne ne pipe mot, tandis que par deux autres fois le petit tube est retiré pour être remplacé par un autre qui se remplira aussitôt… Une longue minute s’est écoulée.

Puis le garrot est défait, l’aiguille retirée, un petit pansement apposé, et Zoé reçoit à ce moment de la main de l’infirmière une superbe image d’animaux, très colorée, sur laquelle est marqué : DIPLÔME décerné à ZOÉ pour la féliciter de son comportement exceptionnel.

Très fière, elle le montrera à sa maman qui arrivera quelques instants plus tard, s’étant dépêchée de revenir soutenir Zoé, après m’avoir envoyé plusieurs messages pour me faire savoir qu’elle arrivait.

A la réflexion, je trouve que Zoé a fait preuve d’une belle confiance envers son grand père. Cette immense confiance, dont j’ai été l’heureux dépositaire, a quelque chose d’émouvant. Car nous savons qu’elle se fera de plus en plus rare au fur et à mesure de l’entrée de Zoé dans le monde des grands. Et si je connaissais naturellement les risques liés à la piqûre,  je ne l’avais nullement préparée à la possible douleur, faisant peut-être confiance à la petite anesthésie locale du pansement, et n’ayant pas le courage de lui transmettre une peur inutile par avance… Les choses auraient donc pu se passer beaucoup plus mal, auquel cas Zoé aurait peut-être changé de regard sur son grand père…

Mais si j’évoque ici cette petite aventure enfantine, c’est que je lui trouve beaucoup d’affinités avec notre quotidien d’adultes, et notamment des liens étroits avec le célèbre mythe de la caverne de Platon*, et ses habitants enchaînés.

L’innocence de Zoé due à son jeune âge, n’a-t-elle pas, en effet, une similitude avec la croyance que la réalité se résume à ce qu’elle sait, au même titre que pour les habitants de la caverne elle se résumait aux seules ombres sur les parois qu’on voulait bien leur projeter, et qu’enchainés ils  étaient persuadés que le monde n’était rien d’autre ? Mais était-ils vraiment enchaînés, et délivrés acceptaient-ils volontiers l’inconfortable réalité du monde ?

Des patchs ne nous sont-ils pas régulièrement posés pour faciliter l’acceptation de décisions que l’on désire nous imposer ? N’en doutez pas, et si tel est le cas, vous lirez utilement « Divertir pour dominer » proposé dans la bibliographie ci-dessous.

Quant aux piqûres, que dire de celles qui, parfois indolores mais aussi parfois douloureuses, pour lesquelles nous tendons quelques fois le bras, par habitude ou par lassitude, pour être finalement dans une servitude volontaire comme dirait La Boétie, dans son célèbre essai éponyme ?

Enfin, bien qu’adultes, sommes-nous vraiment moins sensibles aux diplômes, médailles, et reconnaissances diverses que les enfants ?

C’était une petite vision philosophique tirée d’un évènement banal, survenu à une petite fille de trois ans et demi…

Alexandre Adjiman

Le 25 février 2021

Epilogue : pour la toute petite histoire, une fois sortie du laboratoire Zoé a malencontreusement lâché son diplôme qui s’est envolé avec une bourrasque, et malgré nos efforts pour le récupérer, il s’est perdu ! Après quelques chaudes larmes et petits bonbons, tout est rentré dans l’ordre… 

Bibliographie

Petit éloge de la première fois, Vincent Wackenheim, éditions Folio,2011

Petit éloge de l’enfance, Pierre Pelot, éditions Folio, 2007

La condition humaine en partage, Marc Augé, éditions Payot-Rivages 2021

Divertir pour dominer, Collectif, éditions de L’échappée/ De la découverte, 2010

Discours de la servitude volontaire, Etienne de la Boétie, (1576) éditions Librio

*Le Mythe de la caverne« , Platon, Livre VII de La République. Expliqué en deux minutes sur (c) youtube ici : https://www.youtube.com/watch?v=gK03FpA8S7I

2021… Vraiment ?

Dans un excellent « tract » récemment publié chez Gallimard* à propos de la notion de « laïcité à la française », le philosophe Régis Debray remarque : « De même que ceux qui sont ici ne sont pas tous d’ici, ceux qui ont la même heure à leur montre ne sont pas tous du même siècle…. Le Christ est âgé de vingt siècles, le Prophète de quatorze…. L’islam a eu ses Lumières à Bagdad pendant que Paris barbotait dans l’obscurité (…) Avec plusieurs époques dans une même époque, plusieurs mémoires sur un même territoire, on n’est jamais à l’abri d’un télescopage, d’un court-circuit (…) Les horloges, remarquons–le en passant, retardent aussi quant au statut de la femme et au respect des minorités, dans l’Inde hindouiste comme dans la Pologne et le Salvador catholiques ».

Il est vrai que déjà dans « La terre est plate » publié en 2005, le journaliste du New-York Times Thomas Friedman expliquait que le monde était devenu « un village » puisque les technologies nous permettaient de voir et parler à un colombien ou un chinois comme s’il était notre voisin de palier, et lui de même nous concernant bien entendu.

Il me semble impossible de prendre à la légère les questions que soulève cette approche de nos « voisins », bien qu’elle puisse sembler aujourd’hui une lapalissade, et, en quelque sorte, du fait des réseaux sociaux et de l’habitude, une vérité première sans intérêt.

En effet, en nous penchant un peu plus sur cette notion de calendrier, nous trouverons que si pour les chrétiens nous sommes en 2021 depuis ce matin, tandis que pour les juifs nous sommes en 5781, pour les musulmans en 1441, pour les francs-maçons en 6021, et que le premier jour de l’année du calendrier chinois sera le 12 février prochain, nous serons alors dans l’année 4719…

Or chaque peuple est profondément soumis à l’influence de son Histoire, comme je le remarquais dans l’article « Voyager c’est risqué » à propos de la Lituanie. Un peuple dont l’histoire a débuté il y a 5781 ans ne peut avoir la même notion de son épopée que celui dont la mémoire « n’a que » 2021 ans. La mémoire ancestrale de chaque peuple lui est propre et unique. Régis Debray précise cette idée : « On n’effacera jamais les fuseaux horaires de l’humanité historique, car la mappemonde n’est pas synchrone, et les mentalités non plus ».

La portée philosophique du film « Les visiteurs » avec, entre autres, l’étonnement de Jacqouille la fripouille faisant le jour et la nuit en appuyant sur un interrupteur m’est soudainement apparue comme une évidente explication des difficultés d’entendement auxquelles nous sommes aujourd’hui très souvent confrontés. Que ce soit sur le palier de notre porte ou, puisque c’est aujourd’hui la même chose, à 10 000 kilomètres, absence de synchronicité oblige…

Nous pouvons évidemment utiliser la méthode Coué : nous avons eu Voltaire, Rousseau, Montaigne, Diderot et beaucoup d’autres pour justifier nos façons de voir le voisin et de le traiter, entend-on. Pourtant ce serait ne pas les avoir compris, et à ma connaissance, aucun d’entre eux n’accepterait de justifier une intolérance par une autre. Ce n’est certes pas facile, car l’impermanence permanente des temps et les décalages mémoriels des peuples nous confrontent parfois à la nécessité de reconnaître que nous n’avions pas tout prévu.

Il y a un mot, et à mon avis un seul, pour faciliter cela : l’humilité.

Bonne année…heu… 2021 ?

Alexandre Adjiman

Le 1er janvier 2021

France laïque, sur quelques questions d’actualité, Régis Debray, 2020 Tracts en ligne, http://www.tracts.gallimard.fr

La Terre est plate, Thomas Friedman, 2005 Editions Farrar Straus & Giroux

Les visiteurs, Film de Jean-Marie Poiré, 1993, © extrait : youtube.com

Le meilleur des Essais, Michel de Montaigne, Editions Arléa 2005

Traité sur la tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas, Voltaire, Edition Folio 2016

Savons-nous changer ?

S’il est un élément qui caractérise l’ensemble de cette folle année, c’est qu’elle nous a contraints à des changements dans toutes les sphères de nos vies : la famille, les amis,  le travail, les voyages, l’école, les loisirs, la santé, le sport, la consommation…. pour ne citer que quelques-unes.

A part ceux qui sont mûrement réfléchis et décidés, ou ceux auxquels nous adhérons d’emblée comme une augmentation de salaire ou une invitation impromptue à partager un moment de convivialité, nous aimons rarement les changements. Ils bousculent nos habitudes ou nos croyances, ils peuvent être source d’inconfort, de risques, de peurs, d’échecs. De l’annonce d’un licenciement au rendez-vous amoureux annulé en dernière minute, notre manière de réagir caractérise notre capacité de résistance au changement.  

Et si parfois les changements nous font  des signes et nous « préviennent » qu’ils arrivent, ce qui nous permet de nous y préparer, la pandémie a eu ceci de particulier qu’elle nous a obligés à faire face à beaucoup de changements imprévus, en un temps record.  Qu’en avons-nous fait ?

Pour commencer, la vidéo ci-dessous montre de façon ludique et symbolique comment nous parvenons à faire face aux changements dans les meilleurs des cas. (2’36 »)

C’est Magique Non ?

Vous avez certainement reconnu quelques-uns des changements présentés dans cette vidéo pour les avoir vécus. Le déplacement de certaines pièces a permis d’accueillir les changements avec bienveillance. Mais qu’en est-il des changements  imposés par la pandémie ?

Nombreux sont ceux qui les ont mal vécus. A tel point que nous avons parfois découvert avec stupéfaction des comportements que nous n’aurions pas imaginés de la part de personnes que nous pensions pourtant bien connaître. Par exemple le refus du masque, ou un luxe exagéré de précautions sanitaires aberrantes, de la colère, un rejet du formulaire de dérogation, des positions politiques  chez ceux qui n’en n’avaient pas, un repli sur soi, etc.

C’est que dans le cas de la pandémie les mensonges du gouvernement, ses contradictions et ses incohérences, l’opacité des prises de décision, l’absence de concertation, le mépris affiché pour l’identité culturelle française, les promesses non tenues,… ont contribué à la défiance générale. D’où l’échec de notre capacité à suivre les règles imposées et à changer nos comportements, et notre mal être constaté par le ministre de la santé.

Si le changement s’intègre si facilement dans l’exemple de la vidéo, c’est tout simplement qu’il y a, comme vous avez pu le voir, finesse, douceur et intelligence dans les ajustements à l’accueil du changement. L’enseignement que nous en tirons pour la pandémie, est qu’imposer des changements avec brutalité comme cela s’est fait ne pouvait évidemment pas fonctionner !

Il y a un autre enseignement dans cette vidéo auquel vous n’avez peut-être pas prêté attention. En effet, il n’a pas pu vous échapper qu’à la fin de la démonstration l’animateur reprend le cadre qu’il avait nonchalamment  accroché sur le côté, et le pose, très fier de lui d’ailleurs, sur le puzzle modifié auquel il s’ajuste …parfaitement !

C’est évidemment géométriquement impossible : en ajoutant des pièces la surface du puzzle a augmenté et le cadre ne pouvait plus s’ajuster, d’où les applaudissements du public ébahi !  Nous avons donc affaire à un prestidigitateur, mais qu’importe, car nous savons d’expérience que chaque changement, tel un nouveau travail, une naissance, un déménagement, un mariage…. fait de nous un autre dans un environnement différent. Si parfois nous ne le ressentons pas comme un « changement », c’est qu’il s’intègre naturellement à nos projets et à ce que nous sommes.

Mais vous le savez aussi, il existe des changements beaucoup plus difficiles : ceux qui vont modifier le cadre, peut-être même le briser. De rectangle il pourrait se transformer en un  cercle ou en un polyèdre irrégulier, bref en n’importe quoi, et peut-être même qu’il pourrait ne plus y avoir de cadre du tout, mais un genre de nuage par exemple…

Cette situation est loin d’être imaginaire : devant les difficultés engendrées par l’arrêt de l’économie, l’impossibilité de se déplacer, de rencontrer nos amis et notre famille, et la peur engendrée par l’incertitude de l’avenir, il existe beaucoup de raisons pour qu’un certain nombre de « cadres » n’aient pas tenu le coup, et se soient brisés.

D’involontaires dans la pandémie, de tels changements peuvent bien sûr être aussi volontaires. Qui n’a jamais pensé changer de vie ?  C’est un projet classique qui vient naturellement à l’esprit puisque nous sommes dotés d’imagination et de désirs. Adam Philips explique dans « La meilleure des vies », que nous vivons tous plusieurs vies en même temps*.

Les personnes qui ont volontairement procédé à un tel changement l’ont fait grâce à de puissants moteurs personnels dont elles ont progressivement été dotées par leur histoire, leur confrontation à un ou des évènements, fondateurs d’une capacité à abandonner leur cadre de vie. Car il s’agit bien d’un abandon. Or l’abandon est le sentiment que nous détestons le plus, et cela depuis le premier cri poussé à notre naissance ! Pourquoi irions-nous le provoquer ?

Impossible à dire, les situations sont très variables et dépendent des moteurs en cause. Quelques exemples d’amis autour de vous, vos lectures ou votre expérience, vous auront appris que l’amour (et le désamour), une passion, l’humiliation, le désespoir, les conflits de conscience ou de valeurs, l’argent (qu’on n’a pas…), la mort, le besoin d’exister, la liberté…. et beaucoup d’autres, en font partie.

Ni une simple envie, ni une conviction enthousiaste, ni des gémissements quotidiens sur les difficultés rencontrées dans sa vie ou son métier ne suffiront à la réalisation d’un tel basculement. Pour qu’il se produise il est nécessaire que se forge en notre for intérieur un irrésistible besoin de fuir la situation dans laquelle on se trouve, pour rejoindre une situation entrevue comme un idéal, même si rien ne permet de s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un mirage.

Faut-il du courage ? Non, car dès que vous imaginez qu’il vous faudra du courage vous pensez qu’il peut venir à manquer…

Faut-il prendre conseil ? A Blois une enseignante d’espagnol titulaire de son poste, et d’origine bretonne, a décidé de quitter son métier dont tout le monde croit savoir qu’il est très confortable (emploi garanti à vie, beaucoup de vacances, 18 heures de cours par semaine…), pour vendre des crêpes et des galettes sur les places, les marchés et les fêtes… Elle a donc échangé sa classe bien chauffée contre un lever à 5h du matin, approvisionnements, préparation, un travail dans une petite  roulotte de 2,5 m2, avec froid, pluie, vent, rémunération aléatoire et non garantie… Sur le projet personne ne lui aurait donné raison de le mettre en œuvre, elle ne semble pas le regretter pourtant.

Faut-il savoir désobéir ? Oui…

Au-delà des aspirations individuelles au changement, les peuples ont bien sûr eux aussi leurs aspirations au changement.

Les personnalités élues qui peuvent prétendre avoir entendu leurs électeurs et posséder LA vision de leurs aspirations se sont faites rares ces dernières décennies. A lire le magazine Courrier International, on a même beaucoup de mal à trouver une nation dont les dirigeants politiques répondent réellement aux aspirations de leurs mandants…. une fois le bulletin mis dans l’urne.

Ce n’est un secret pour personne que dans le « cadre » politique, pour reprendre l’image initiale du puzzle, les forces au pouvoir et dans les oppositions forment un même « système », dans lequel elles s’entendent parfaitement pour … protéger et conserver leur pouvoir. Les contestations, telles que les grèves, les manifestations, la liberté d’expression, les plaintes en justice, sont alors le jeu admis par ces forces comme des épiphénomènes nécessaires, car elles justifient aux yeux du pays l’idée que le régime politique est bien une démocratie.  

C’est ainsi que les soignants et médecins ont bien pu faire part de leur désespoir,  que le monde du spectacle a bien démontré sa capacité à organiser les règles sanitaires, que les professionnels « non essentiels » ont pu faire des pétitions. Et que ça n’a servi à rien.

Revenant à la pandémie, nous pouvons nous souvenir qu’après avoir entendu le silence des villes, vu la limpidité de l’eau, et mieux respiré, nous avions imaginé qu’elle pouvait ouvrir les portes d’un « monde d’après ».

En fait de « monde d’après » nous voyons que la solution politique pour anéantir la pandémie est un vaccin. Ce qui nous permet de comprendre que « le monde d’après » n’est pas pour demain, puisque nous pouvons désormais attendre de pied ferme la prochaine pandémie : nous serons toujours capables de créer un nouveau vaccin pour nous « sauver », qui plus est en un temps record… ! Waouh !

Au fait, voilà que 2021 pointe à l’horizon, c’est le moment des fameuses « bonnes résolutions ». Alors… quel changement allez-vous entreprendre ?

Alexandre Adjiman

Le 16 décembre 2020

* Bibliographie :

Désobéir, Frédéric Gros, Albin Michel 2017 ; La meilleure des vies, Adam Philips, Editions de l’Olivier, 2013 ; Eloge de la fuite, Henri Laborit, Folio, 1985 ; Eloge du risque, Anne Dufourmantelle, Rivages poche, 2019 ; La réalité de la réalité, Paul Watzlawick, Seuil Points, 1976 ;  Et Nietzsche a pleuré, Irving Yalom, Le livre de poche, 1992 ;   Vivre content, Jean-Louis Servan Schreiber, Le Livre de poche 2011 ; Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Luc Ferry Le livre de poche, 2010 ; Discours sur le bonheur, Emilie du Chatelet, Le livre de poche, 2014; Devenir soi, Jacques Attali, Fayard 2014 ; Changements : Paradoxes et psychothérapie, Paul Watzlawick, Seuil, 1975 ; La vie ordinaire, Adèle Van Reeth, NRF-Gallimard, 2020 ; La vie est un puzzle ! Alexandre Adjiman, Ed Garamond (2011 et 2014) ; Quand je serai grand(e) je ferai… Alexandre Adjiman Ed Garamond (2008) Copyright vidéo Youtube, Les indégivrables, Le Monde, Xavier Gorce

Télétravail : du rêve au cauchemar…

Avant la pandémie COVID19, les entreprises qui proposaient à leurs employés de travailler depuis chez eux étaient considérées comme étant à la pointe du bien-être et de l’innovation. Il s’agissait alors d’une forme d’organisation du travail librement consentie par les deux parties. Mais depuis que la formule est devenue une obligation sanitaire, son image s’est transformée, tant dans l’esprit des entreprises que dans celui des employés. Et cette nouvelle approche a modifié considérablement les points de vue, comme on va le voir.

Sur ce sujet, voici une contribution de Jean-Yves Saulou, Docteur en Sciences de Gestion, qui nous décrit la situation dans un esprit très… VERSUS !

Comment rater son télétravail !

Afin de lutter contre le COVID-19, le Gouvernement a décrété que le télétravail devait être mis en  œuvre, dès lors que celui-ci était possible. Pourtant, dans les faits, peu d’entreprises y recourent, et le nombre de salariés qui le demandent et l’obtiennent ne serait pas supérieur à 15% (source Gouvernement/Covid). A ce jour c’est donc un échec.

Pourtant à priori la démarche est simple et évidente : il suffirait  de transférer le poste de travail de l’entreprise vers le domicile du travailleur.

Plutôt que de déclarer ce qu’il faut faire pour réussir la mise en œuvre du télétravail intéressons-nous aux causes de son échec. C’est une méthode qui donne des résultats : le danger étant connu, il pourra mieux être circonscrit…

Pour ce faire nous examinerons donc des situations typiques des deux points de vue : d’une part celui du salarié dont le travail sera transporté chez lui, d’autre part, celui de l’employeur qui met en œuvre ce déplacement d’activité vers l’extérieur.

Qu’est-ce que le télétravail ? Dans le jargon de l’entreprise la description du télétravail donne à peu près ceci :

Le poste de travail comprend en entrées les flux à traiter  (les données) : bons de commande, demandes de dépannage, résiliations, annulations,…, et en sortie la mise en action de ces entrées : réalisation de commande, appel d’assistance…. Mais attention : toute entrée peut générer de nouvelles données : mauvaise adresse, pièces manquantes, délais,….. qu’il faudra aussi gérer.

Enfin, il convient de ne pas oublier la dimension psychosociale du poste mis en télétravail, en créant les conditions nécessaires pour que la personne travaillant chez elle continue à se sentir reliée à l’entreprise, se sente concernée par la vie sociale et syndicale de l’entreprise…

 Au total ce n’est donc pas si simple, et nous pouvons cibler sept obstacles, causes de la plupart des échecs,  imputables tant au salarié qu’à l’employeur. Partons des postulats généralement admis, et voyons comment ils se traduisent sur le terrain.

1 Le salarié n’aurait pas à connaître l’économie générale du télétravail …

Postulat : le salarié se consacrerait essentiellement à la production de l’activité demandée et ne devrait pas perdre de temps aux questions d’organisation. De la suppression des temps de déplacements aux gains de productivité obtenus par le télétravail, la liste est longue des effets attendus par l’entreprise. Gains dans l’étendue de la plage horaire ou dans le libre de choix de l’organisation à mettre en place, il incomberait à l’employeur de ne mettre en œuvre qu’une organisation adaptée.

Le salarié n’aurait donc pas à être informé des gains obtenus et des coûts engendrés. Ainsi, l’ambiance serait plus sereine et dégagée des contraintes environnantes. En résumé « télétravaille et tais-toi « .

Pourtant, c’est bien le contraire qu’il conviendra de faire : associer, informer, partager sur le projet, puis sur l’évolution de l’opération, les composantes des coûts engendrés et constatés, et des gains obtenus. Pour une raison simple : l’employé sur site dispose d’un accès informel à ces données. Isolé, il ne voit rien et n’entend rien.

2 Les anomalies (bugs) qu’il génère ne concerneraient pas le télétravailleur …

Postulat : les anomalies constituent une sortie anormale des données à traiter. Leur résolution est souvent onéreuse mais toujours riche d’enseignements. Si les anomalies du télétravailleur ne « redescendent » pas vers lui, c’est que l’on considère qu’elles seront traitées beaucoup plus rapidement par un « pool » centralisé… Dès lors le télétravailleur n’est plus concerné par la qualité de son travail. Avantage selon l’entreprise : il n’aura pas à se préoccuper de réduire son taux d’anomalies, ce qui ferait gagner du temps…

Pourtant, ici aussi il faudrait faire le contraire, et rendre le travailleur en télétravail responsable du traitement de ses anomalies. Il en est en quelque sorte l’auteur, et le mieux placé pour bien les traiter et en réduire le nombre. Il valorise ainsi son travail.

3 Le télétravail ne serait techniquement pas possible dans cette entreprise …

Postulat : il y aurait peu d ‘entreprises susceptibles d’organiser le télétravail. Dans les faits, au contraire, il existe peu d’entreprises où le télétravail ne serait pas possible à un niveau ou un autre. En effet, dès lors qu’il existe des données à enregistrer, des produits ou des valeurs à comptabiliser, des commandes de clients ou de fournisseurs à organiser, le télétravail est possible. Environ 50% des mouvements d’entrée et sorties autour d’un poste de travail dans l’entreprise sont susceptibles d’être mis à distance. S’il devait être installé au sommet de l’Everest ou dans le fond du plus profond gouffre spéléologique, le télétravailleur perdrait-il en qualité de  performance en raison de l’infrastructure nécessaire ?

Non, car il n’existe pratiquement pas aujourd’hui de difficulté majeure à mettre en place le télétravail pour des raisons techniques : de nombreux services comptables français, activité nécessitant des connaissances, un suivi, une précision et une fiabilité absolue, sont aujourd’hui téléportés en Inde ou ailleurs. Mais le télétravailleur doit connaître les tenants et aboutissants de son activité, moteurs de sa création de valeur au sein de l’entreprise

 4 La convivialité, c’est en dehors du travail !

Postulat : les marques de bonne entente entre les télétravailleurs pourraient perturber la productivité. Il convient de ne surtout pas fédérer un groupe d’employés « télétravailleurs », qui risquerait de provoquer des diversions nuisibles. Anniversaires, mariages, naissances, départ en retraite… n’ont pas à être signalés. Les réseaux ne seront donc pas encouragés.

Pourtant  la dimension relationnelle informelle entre employés, leur bonne entente, ne peut faire abstraction d’une convivialité nécessaire au bon accomplissement du travail. Il est vain de lutter contre les réseaux qui font partie du paysage organisationnel du télétravail, et participent de l’identité ou de l’appartenance du groupe à l’entreprise.

5 Un retour périodique à l’entreprise ? Inutile !

Postulat : Pourquoi faire revenir périodiquement au sein de l’entreprise les télétravailleurs installés dans leurs routines à leur domicile ? Les habitudes de travailler en dehors du lieu de travail ne sont pas aisées à instaurer, aussi ne faudrait-il pas les perturber pas des « retours » sur le lieu de travail. Ce retour périodique (par exemple, tous les jeudis ou vendredis), risquerait de renforcer le désir d’un retour sur site au détriment des bénéfices de productivité apportés par le télétravail.

Pourtant, l’entreprise existe de par ses divers territoires, associés et reliés entre eux, mais aussi et surtout avec le siège ou certains établissements. Il est important d’être physiquement présent de temps à autre dans les locaux pour entretenir la mémoire collective de l’entreprise, assurer la convivialité et éloigner la peur d’un sentiment d’exclusion par rapport aux personnels présents dans l’entreprise.  

6 Il est toujours possible de partager de la place chez soi… !

Postulat : Il suffit de trouver la place pour poser l’ordinateur sur une table, d’établir la connexion nécessaire pour rendre le télétravail opérationnel.  Le partage des moyens informatiques personnels utilisés par le télétravailleur et sa famille serait facilement maîtrisable.

Pourtant le télétravailleur n’a pas seulement besoin d’un poste de travail et d’une connexion, il a aussi besoin de créer une organisation de son temps « familial » compatible avec les besoins de l’entreprise, d’une concentration appropriée à la nature de son activité, et d’adapter son environnement à cette activité imprévue et inhabituelle. Il appartiendra à l’entreprise de s’en préoccuper en amont, en relation avec le télétravailleur.

7 Passer au télétravail ? Instantané et facile !  

Postulat : Que les données à traiter soient dans l’entreprise ou hors entreprise, une légère connaissance des activités et des processus serait suffisante. Il serait donc inutile et couteux de perdre du temps en formation du télétravailleur à sa mission.

Pourtant nous venons de voir tous les risques de dérapages inhérents au télétravail : connaissance insuffisante de la finalité générale, des interlocuteurs amont et aval, erreurs matérielles, bugs, difficultés d’organisation matérielle du domicile, démotivation et sentiment d‘exclusion… Un management attentif des processus doit permettre de donner une vision claire aux télétravailleurs de leur contribution au fonctionnement du service ou général.

Ces sept causes d’échec du télétravail portent en elles toute l’attention qu’il est nécessaire d’apporter à sa mise en place pour sa réussite. Il y a plus de cent ans, Henry Fayol (Administration générale, 1916) préconisait déjà l’approche par les activités comme moyen de maîtrise des organisations.

Le  2 décembre 2020

Jean-Yves SAULOU, dit JYS

Artiste peintre, Ingénieur CNAM en organisation, Docteur en sciences de gestion

L’Avoir et L’Être

Je reconnais avoir été un peu trop pessimiste dans l’article intitulé « Momentum » à propos du changement de société que l’on pouvait espérer au printemps dernier à l’occasion du premier confinement lié à la pandémie COVID19. Il est vrai que je m’étais alors surtout intéressé à la possibilité d’une prise de conscience des effets négatifs du manque de respect de l’Humanité envers la nature, bref à la possibilité de faire naître « le monde d’après », grâce à la baisse générale de pollution de l’air et des eaux.

J’avais bien remarqué  que la pandémie nous permettait d’enrichir notre vocabulaire avec de nouveaux mots-concepts : distanciation sociale, continuité pédagogique, gestes barrières,  distanciel, présentiel … Mais je n’avais pas imaginé qu’elle pourrait faire de chacun de nous des philosophes !

La philosophie n’est-elle pas tout simplement l’art de faire des choix, une activité qui occupe régulièrement nos pensées du matin au soir et en toutes occasions ? Et si j’emploie le mot « art » c’est à dessein, car cet art consiste à faire aussi ces choix en faisant preuve de discernement et de créativité….

Ainsi nous faisons généralement de la philo sans en avoir conscience, car elle est depuis longtemps intégrée à nos décisions à tel point qu’il existe désormais des ateliers de philo pour les petits de 4 et 5 ans*. Car eux aussi font des choix, posent des questions pertinentes, et comprennent parfaitement, dès cet âge, le sens de leurs choix et les questions qu’ils sous-tendent si nous utilisons le langage approprié.

Or depuis que le nouveau confinement a séparé certaines activités en essentielles et d’autres en non-essentielles, nous voici constamment en pleine réflexions philosophiques…. conscientes !

Ce n’est pas de la grande philosophie me direz-vous peut-être, puisque le contexte dans lequel elle s’applique est celui bassement matériel de notre consommation, jugée essentielle ou non.

Ce n’est pas mon point de vue : placés devant une distinction aussi radicale et parfois même injuste, nous voyons bien que nous sommes amenés à nous questionner sur les choix politiques qui ont été faits pour nous. Or la philosophie n’est rien d’autre que ce « questionnement » prolongé par les réponses que nous y apportons. Et ce qui est philosophiquement en cause ici, c’est la confrontation de la notion de ce qui est « essentiel » avec ce qui ne le serait pas. Même dans le cadre de cet aspect qui paraît plutôt trivial qu’est la fréquentation des commerces, la consommation ne fait pas de nous des automates dépourvus de sensibilité : nous avons sur cette activité des opinions, des besoins, des attachements.

Les réactions ne se sont pas fait attendre : on a tout de suite vu comment le fait de considérer les magasins de bricolage plus essentiels (puisque autorisés à ouvrir) que les librairies (obligées de fermer) a pu donner lieu à la contestation très classique qui oppose la matière à l’esprit ! Voilà qui est un effet inattendu et positif des mesures liées à la pandémie, sur le sens que nous donnons à nos actes quotidiens !

De plus, à ces réflexions sur la crédibilité du choix entre consommations essentielles ou non, s’est greffée une réflexion qui pourrait s’avérer bénéfique sur la survie du petit commerce non alimentaire, et l’artisanat. Ceux-ci cherchaient depuis longtemps, mais en vain, à démontrer la qualité de vie qu’ils apportent dans les quartiers ou les petites communes. Leur faible fréquentation quotidienne et la facilité d’organisation de mesures de protection ne justifiait pas forcément leur fermeture au regard de la propagation du virus. Soumis à une fermeture administrative, une prise de conscience s’est faite sur leur rôle vital et humain, relayée par les maires, et la population qui les a soutenus en les fréquentant avec des moyens dérogatoires.

Une autre prise de conscience à porter au crédit de la réflexion qui s’est engagée sur la ligne de partage des commerces concerne le rôle négatif de l’e-commerce dans sa prise de parts de marchés, au détriment du lien personnel avec le commerçant de proximité, dont l’intérêt relationnel apparait au grand jour à l’occasion de sa fermeture momentanée. Ainsi la concurrence d’Amazon et d’autres sites comparables face à ces commerces est désormais ressentie comme «déloyale» dans ce contexte et dans l’esprit des consommateurs, notion qui n’avait principalement cours jusqu’à présent que dans les milieux professionnels.  Gageons que cela pourrait peser dans les futures décisions des élus municipaux sur le plan des structures commerciales. Ce serait une autre bonne nouvelle !

Avec le recul il apparait donc que les choix politiques de lutte contre la pandémie se sont réalisés en considérant que la consommation n’avait pour objet que « l’acquisition matérielle » de biens, sans beaucoup de considération pour le bien-être, la santé physique et psychique. Politiquement mais aussi philosophiquement, cela se traduit par un choix, en arrière plan, entre «l’Avoir» et «l’Être»*. Le président de la République n’ayant jamais fait un mystère de son intérêt pour la philosophie né à l’occasion de son accompagnement du philosophe Paul Ricoeur (1913-2005), on peut imaginer ce choix délibéré.

Sous diverses pressions certains de ces choix ont été modifiés depuis leur mise en œuvre, mais cette ligne de partage initiale, qui ne devrait  pas être celle d’une nation qui se pense évoluée, reste dominante. On le voit avec le maintien coûte que coûte de la fermeture des restaurants, coiffeurs, salles de sport, cinémas, musées, galeries, spectacles… bien que, comme nous l’avions tous constaté, ces activités avaient fait la preuve de leur sens des responsabilités dans les mois qui ont suivi le premier déconfinement. Ainsi peut s’expliquer l’incompréhension générale concernant cet état de fait.

Conséquence : dans son point presse du 19 novembre le ministre de la santé a confirmé la dégradation de la santé du pays en ces termes : «On l’appelle mal-être, ras-le-bol, stress, anxiété ou déprime, l’impact est réel. Nos vies sont bouleversées en profondeur ». En voilà au moins un qui n’a pas la langue de bois très pratiquée ces derniers temps.

Au-delà de cette situation dramatique, il aurait sans doute été judicieux d’utiliser une terminologie moins agressive pour nommer les activités qui pouvaient se poursuivre des autres. Car nous avons désormais de très nombreuses personnes à qui l’on a attribué arbitrairement une disqualification sociale de leur emploi soudainement devenu non essentiel, qui peuvent se poser des questions quant à la motivation qui les fera se lever tous les matins lorsque ce sera à nouveau possible. On ne joue pas avec l’estime de soi.

À voir le nombre de personnes qui se promènent dans la rue avec des chaussures aux pieds il me semble que les magasins de chaussures sont loin d’être une activité « non essentielle ». J’ai déjà été conduit à offrir une paire de chaussures à une personne « SDF » en l’accompagnant immédiatement dans un magasin au vu des chaussures qu’elle portait. Je témoigne ici que ces chaussures lui étaient indispensables, au-delà de toute notion de confort, et que la gestion des flux dans ces magasins est plus aisée que dans le tram ou l’hypermarché. D’où l’emploi du mot arbitraire ci-dessus, pour le cas où il pourrait paraître abusif.

Puisque me voilà dans la rue, il me semble qu’il ne faut pas oublier que pour beaucoup trop de personnes dans notre pays le choix entre besoins essentiels et non essentiels n’a aucun sens, que des promesses pandémiques n’ont pas été tenues, et qu’il y a de plus en plus de duplicité dans les discours sur la liberté, qu’elle soit d’expression ou de mouvement.

Mais reconnaissons à nos élus qu’il n’est pas facile de tenter de refaire le coup de la Genèse, même s’il  paraît à priori plus simple de séparer les commerces essentiels des non essentiels que la Lumière des Ténèbres !

Alexandre Adjiman

Le 22 novembre 2020

  • Ateliers philo pour enfants organisés par « Philopraxis » en Touraine, sur la base de la Fondation SEVE créée par Frédéric Lenoir. http://www.philopraxis.fr
  • « L’avoir et l’être » : vidéo explicative du concept philosophique (10 minutes) ici (c)youtube
  • « Philosopher ou faire l’amour » Ruwen Ogien Le Livre de Poche Grasset 2014
  • « Divertir pour dominer » Collectif, Editions L’échappée 2010
  • « Eloge du carburateur » Matthew Crawford La Découverte 2016
  • « Petit éloge des coins de rue » Patrick Pécherot Editions Folio 2012

L’état de violence

On entend déjà dire « Vivement que cette année 2020 calamiteuse se termine ! », l’expression signifiant qu’au fond on espère que le passage du 31 décembre au 1er janvier nous fera changer d’époque… Hélas, il ne faut pas trop y compter.  Certains nous ont précédés dans le domaine : il en est ainsi des juifs qui ont célébré sur leur calendrier la nouvelle année 5781 en septembre dernier, et n’ont pas vu de changement se pointer à l’horizon … 

D’autant que si elle semble vouloir battre des records en matière de stress, contraintes et violences, l’année 2020 de la France n’est pas une année particulièrement originale depuis 2018 année où la violence est devenue notre routine.

Oui, dès 2018 et pendant près d’un an le mouvement des Gilets Jaunes donnait lieu à des images d’une violence hallucinante lors des affrontements avec les forces de l’ordre.

Ce mouvement de nature inédite, car ni politique ni syndical, ni même organisé, du moins au sens habituel d’une organisation c’est à dire avec des leaders reconnus, des revendications précises et des moyens financiers, n’avait à ses débuts aucune aspiration agressive. Il s’agissait d’un mouvement spontané fondé sur le ras le bol d’une catégorie de population ayant atteint les limites d’une vie devenue insupportable par la précarité et les inégalités sociales qu’elle vivait, l’indifférence générale au sort qu’elle subissait. Bref une révolte naturelle et essentiellement morale.

Réduits au silence « par la force des choses » sans que leurs conditions de vie  se soient améliorées,  ils sont désormais victimes du déni d’existence, ce qui est une autre forme de violence.

Dans le dernier trimestre de l’année 2019 ce sont des grèves avec des manifestations massives de la plupart des catégories de fonctionnaires s’opposant à la réforme des retraites qui ont battu le pavé pendant des semaines.  Parmi eux les enseignants et les soignants, qui seront bientôt à nouveau  sur le devant de la scène, ne parviennent déjà pas à se faire entendre.

Le problème s’est trouvé suspendu avec l’arrivée de la pandémie COVID19.

Bien que celle-ci mobilise depuis le mois de février 2020 tous les efforts du gouvernement, force est de constater aujourd’hui que la situation n’est pas vraiment sous contrôle.

Il n’est malheureusement pas imaginable d’entendre s’exprimer avec le courage nécessaire les difficultés de maîtrise rencontrées. Mais avec des prévisions d’évolution présentées comme scientifiques, et des décisions  annoncées avec solennité  comme incontournables contredites en quelques jours, cela ne fait pas de doute. D’ailleurs pour le commun des mortels qui se déplace à pied le niveau de défiance de la population est palpable dans la rue, au travail, dans les familles, chez les commerçants, chez les élus….

Ainsi, plutôt que de fermer les librairies, nos hommes politiques auraient probablement été mieux inspirés de les laisser ouvertes et d’en profiter pour les fréquenter assidûment. On y trouve en effet pas mal d’idées appartenant à notre patrimoine historique, qui auraient pu leur inspirer des décisions mieux fondées sur  les  « besoins essentiels » et les autres.

Ils auraient pu lire par exemple qu’il y a deux siècles déjà, sous la Restauration (1814-1830), un homme de talent ayant demeuré dans la région, défendait la liberté d’expression et de la presse avec une vision de la politique qui ne manque pas d’actualité.

« De nos jours, dit-il, il n’est pas facile de tromper longtemps. Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, plus d’esprit que Bonaparte, plus d’esprit que chacun des directeurs, que chacun des ministres passés, présents et à venir : c’est tout le monde ».

Cet homme s’appelait Charles-Maurice de Talleyrand Périgord (1754-1838), et «tout le monde »  dans le contexte de cette déclaration ce sont évidemment les lecteurs des journaux, le peuple.

Or de nos jours non plus il n’est pas facile de tromper longtemps, et les premières déclarations au sujet de l’inefficacité des masques n’ont pas fait long feu dans l’esprit des français. Un détecteur de mensonges n’est pas nécessaire dans ce siècle où chacun peut s’informer en parcourant le monde d’un clic, et les Pinocchio sont vite démasqués : « pad ’bol »,  le nez s’allongeant, le masque tombe. 

Et si des décisions telles que « le couvre-feu » ou « le confinement » constituent en elles-mêmes des contraintes violentes sur les individus comme étant des atteintes à la liberté fondamentale « d’aller et venir », les atermoiements et les mensonges y ajoutent leur propre violence dans la vie quotidienne privée et professionnelle de chacun.

Heureusement, malgré ces incohérences et ce climat particulièrement délétère, les soignants ne se découragent pas. Ils auraient pourtant toutes les raisons de l’être. Coup de chapeau donc au passage, et surtout : MERCI !

Quant aux enseignants qui vont de déni en déni depuis la  « très réussie continuité pédagogique » du printemps, jusqu’au «protocole sanitaire renforcé » de cet automne, ce dernier est devenu tellement dangereux qu’il a fini par enfanter dans la douleur l’enclenchement de la marche arrière…. Pourquoi tant de méfiance et de mépris à l’égard de ceux qui sont dans leur classe tous les jours et savent de quoi ils parlent ?

Autre secteur victime des louvoiements, celui des commerçants. Suivant en cela l’avis de Talleyrand d’être à l’écoute de leurs administrés, de nombreux maires ont compris le caractère inique de la distinction faite entre « besoins essentiels et « non-essentiels » appliquée aux commerçants pour la mise en œuvre du confinement, et ont pris des « arrêtés illégaux » afin de sauvegarder l’activité locale sur leur territoire.

C’est évidemment symbolique. Mais les symboles ont un sens. La résistance prendrait-elle de nouveaux chemins ? Ce ne serait pas incongru : on nous a peut-être trop souvent répété que nous étions « en guerre », ça donne des idées … On peut imaginer à quel point les édiles municipaux, habituellement peu enclins à outrepasser leurs responsabilités administratives placées sous l’œil vigilant du préfet, ont été choqués par  la violence inutile des décisions concernant leurs administrés pour aller jusqu’à prendre des arrêtés illégaux factices !

Voici maintenant qu’arrive le summum de la violence. Nous sommes le vendredi 16 octobre 2020.

Une violence que nous n’aurions même pas su imaginer malgré notre riche Histoire et nos immenses capacités dans ce domaine : celle de la décapitation de Samuel Paty.

Tous les regrets, tous les hommages, toutes les explications, ne parviendront pas à faire admettre qu’un tel acte ait pu avoir lieu sur notre territoire, ni pour les raisons qui l’ont motivé, ni pour toute autre raison. Il appartenait à ceux qui ont la responsabilité de la sécurité du pays d’empêcher qu’il ait lieu, sans qu’ils aient la possibilité de faillir.

Trop tard !

Il y avait un AVANT « Samuel Paty », désormais il y a aussi un APRÈS, puisqu’il n’a pas fallu longtemps pour que l’exemple soit suivi à Nice.

On aimerait nous faire croire qu’il n’y a qu’un choix binaire en matière de liberté d’expression, consistant soit à baisser notre culotte et y renoncer plus ou moins, soit à la proclamer haut et fort avec toute la conviction dont nous sommes capables.  Pourquoi pas, mais à condition que cette analyse, bien connue car souvent utilisée dans l’Histoire des peuples pour convaincre les foules « qu’on ne peut pas faire autrement », permette effectivement d’éviter la reproduction de ces crimes.

Dans « Comprendre le malheur français » l’historien et philosophe Marcel Gauchet faisant référence aux caricatures de Charlie Hebdo et aux évènements associés, nous invite à différencier l’islam des religions catholique, juive et protestante au regard des concepts de laïcité et de liberté d’expression. Entre autres raisons dit-il, parce qu’il n’existe pas dans la religion musulmane de tradition  d’interprétation et de discussion des textes comme dans les religions juive avec le talmud, et chrétienne avec les évangiles, et qu’il est nécessaire de dialoguer autrement.

Il semblerait donc exister une différence importante entre ces religions sur le plan doctrinal, qui pourrait contribuer à expliquer l’incompréhension à laquelle nous assistons, et qu’il faudrait pouvoir surmonter. D’autres pistes, sans doute historiques dans la relation avec l’islam de la chrétienté en général et de la France en particulier, existent probablement. On lira utilement à ce sujet « Les croisades vues par les arabes », de Amin Maalouf.

Entretemps il reste à chacun à se demander comment se comporter face à cet ensemble de violences.

N’étant pas stoïcien, je ne parviens pas à me dire comme le préconise cette doctrine « qu’il y a les évènements qui dépendent de nous et ceux qui n’en dépendent pas », et à choisir en conséquence si l’assassinat de Samuel Paty ou la COVID19 dépendent de moi ou non. Je n’entre pas dans les cases, et aucune résignation ne me parait possible.

D’un autre côté, compte tenu de cette accumulation de violences depuis 2018, je n’irai pas chercher dans la boite de Pandore une quelconque « espérance », bien qu’elle s’y trouve, pour imaginer que le passage à l’année 2021 en réduira le nombre.

Alors 2022 peut-être ?

Alexandre Adjiman

Le 8 novembre 2020

Bibliographie :

« Talleyrand, le prince immobile »,  Emmanuel de Waresquiel, Editions Taillandier 2019

« Comprendre le malheur français », Marcel Gauchet, Editions Folio, Gallimard, 2016

« Lex croisades vues par les arabes », Amin Maalouf, Editions J’ai lu, 1999

Petit éloge de l’incompréhension…

Personne n’aime être incompris, et nous n’aimons pas non plus ne pas comprendre ! Pourtant nous constatons régulièrement que l’incompréhension nous guette au détour de n’importe quelle conversation à priori banale. C’est que les raisons de la voir surgir sont multiples.

L’incompréhension à laquelle je pense ici n’est pas un simple désaccord sur des façons de voir ou sur des convictions diverses, politiques, religieuses, ou autres. C’est l’incompréhension qui nous mortifie parce qu’elle heurte notre intelligence émotionnelle, parfois même notre intelligence tout court. Elle génère du stress et peut créer d’importants dommages en termes de relations humaines. 

C’est la raison pour laquelle je me suis demandé si nous ne pouvions pas lui trouver quelques vertus, et peut-être même l’adopter parfois comme mode de relation plus serein lorsque nous la rencontrons.

Pour commencer j’ai relevé deux situations dans lesquelles nous admettons assez facilement de ne pas comprendre, ce qui me permet au moins d’affirmer d’entrée que le sujet n’est pas aussi  saugrenu qu’il y parait … à première vue ! (sourire).

C’est par exemple le cas lorsqu’on tente de nous expliquer qu’en physique quantique un neutron peut se trouver en deux endroits en même temps, ou passer par deux lieux distants de millions de kilomètres exactement au même moment…  Notre cerveau a d’énormes capacités de compréhension, (tant mieux !), mais ici nous acceptons  volontiers de déléguer une part de son exploitation à des tiers, sans en prendre ombrage.

C’est aussi le cas lorsque nous manifestons notre scepticisme artistique devant l’incompréhension   d’œuvres comme « Le Jardin des Délices » de Jérôme Bosch, (voir ici) ou « La tentation de Saint Antoine » de Dali (voir ici). Les exemples pullulent car depuis longtemps l’Art a pour objet de nous mettre en situation d’interrogation et de nous étonner. Nous le savons et pouvons même aller jusqu’à être volontaires pour être bousculés lorsque nous visitons des expositions et rencontrons des artistes pour tenter de comprendre ce qu’ils veulent nous dire. Si l’incompréhension demeure, il n’y pas ici péril, et le temps fera peut-être évoluer les choses, ça s’est déjà vu…

Retenons donc simplement de ces deux exemples (nous pourrions en trouver d’autres), la belle plasticité de notre esprit qui, par un effet de notre volonté, montre que l’incompréhension ne conduit pas systématiquement et fatalement à une nécessité de compréhension. Sans doute l’aviez-vous déjà remarqué, mais il n’est pas inutile de le rappeler pour ce qui vient…

Examinons maintenant quelques cas de figure dans lesquels, à l’inverse, l’incompréhension génère un impérieux besoin de comprendre.

  • Vous avez prêté de l’argent à un ami ou à une personne de votre famille qui s’était engagé(e) à vous le rendre dans un certain délai, mais tergiverse et ne le fait pas.
  • Vous apprenez qu’on vous a menti en réponse à une question importante.
  • Vous découvrez chez votre meilleur(e) ami(e) un comportement  qui vous déçoit au point de remettre en cause votre amitié….

Vous connaissez tout cela et je suis persuadé que vous avez vécu vos propres exemples.

Dans ces différentes situations votre besoin de comprendre va émerger : vous voudrez connaître le « pourquoi ? » de ces comportements, entendre une « explication », ou une « justification ». Vous insisterez et argumenterez que vous souhaitez être rassuré(e) sur votre lien, direz que vous attendez une information qui vous aiderait à ne pas dégrader la qualité de votre relation mise en cause par ce qui s’est produit.

Cependant, malgré cela, et bien qu’il reconnaisse les faits et la légitimité de votre demande,  votre interlocuteur ne répond pas à votre attente. Il ne vous convainc pas, ou affirme ne pas savoir expliquer précisément pourquoi il a agi ainsi, ou refuse même de s’expliquer, peu importent les raisons.

Vous êtes dans l’incompréhension face à cette attitude qui vous semble  d’ailleurs « cacher quelque chose »…

Comme précédemment pour la physique quantique ou l’Art, il existe une approche de la situation qui pourrait vous permettre d’accepter qu’il n’y ait pas de « parce que » à votre « pourquoi ? ». En voici quelques éléments parmi d’autres, car la variété des situations est très grande, et nécessite des adaptations au cas par cas.

D’abord, et sauf comportement de mauvaise foi que j’écarte s’agissant d’une personne à laquelle vous tenez, soyons honnêtes : nous n’avons pas toujours à notre disposition une si bonne compréhension de nos actes et de nos décisions, pour que nous soyons en mesure de les exprimer au pied levé !

Autre situation, l’impossibilité de s’expliquer de votre interlocuteur pourrait provenir du fait qu’il soit nécessaire de faire appel à des faits ou des situations se trouvant hors du champ, dans le temps comme dans l’espace, de votre relation. Les développements pourraient alors accroître votre incompréhension ou votre incrédulité, plus que vous rassurer… Ce n’est pas une bonne idée !

Enfin on peut considérer que votre demande ressemble par son contexte à une sorte de confession, et cet exercice n’est plus très en vogue. Les sentiments de faute et de honte s’en trouvent exacerbés, et peuvent expliquer un refus de s’y plier.

Votre interlocuteur perçoit l’une ou l’autre de ces difficultés et ressent le caractère indicible d’une explication qui soit vraie à ses propres yeux (c’est important), et dont parallèlement la logique ou la raison s’accorderont avec les vôtres. Il peut donc se trouver dans une forme de sidération, et être dans l’incapacité de « dire », tout en comprenant que vous avez raison de « vouloir savoir » !

C’est pourquoi Marshall Rosenberg, le gourou américain de la Communication Non Violente (CNV), auteur de « Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) *», dirait probablement qu’exiger une justification dans un contexte de suspicion pourrait s’assimiler à une forme de violence.

Parce que n’avons pas forcément pour nous-mêmes toutes les clés de nos comportements, il nous faudrait parfois savoir renoncer à l’exiger d’autrui.  Sans doute s’agit-il là d’un dépassement de soi, d’une forme d’humilité à l’égard du caractère irréductible de la vie à une histoire simple, et à des logiques compatibles entre tous, compréhensibles par tous.

Il est vrai que la mode est depuis de nombreuses années au « partage » via les réseaux sociaux, à laquelle est venue s’ajouter récemment la « libération de la parole ». Il en résulte l’adoption fréquente, dans les échanges, d’une posture qui prend parfois la forme d’une dictature de la transparence (il faut tout partager) et de son corollaire l’exigence de compréhension (je m’explique sur tout)

Est-il utopique d’espérer un jour voir dans l’incompréhension une alternative naturelle et légitime à la compréhension, permettant d’éviter les litiges et les souffrances qu’elle génère souvent ?

Il me semble qu’il ne faut pas confondre « libération de la parole » avec « liberté d’expression », et que la liberté d’expression suppose que l’on ne confisque pas la liberté de non-expression qui devrait bénéficier de la même légitimité. [Vous avez évidemment remarqué que cette liberté-là n’est autre que celle d’avoir le droit de ne rien dire…]

Et puisque chacun d’entre nous est à l’origine de l’idée qu’il se fait de l’incompréhension, il est possible que la solution soit entre nos mains.

En effet, il est vrai que nous sourions lorsque nous pensons à l’anecdote de celui qui cherche les clés qu’il a perdues sous le réverbère, car il fait nuit, et c’est le seul endroit où se trouve la lumière. Peu importe que la réponse à sa recherche se trouve ailleurs, il cherche là où il estime qu’il a le plus de chances de les voir, c’est la posture qui le rassure….  Nous pourrions donc sourire également de notre persistance à rechercher parfois une compréhension à un comportement là où ça nous arrange, même si là il n’y en pas…

Naturellement j’entends combien peut être grande la frustration de devoir renoncer à comprendre un comportement jugé inacceptable, et de voir s’échapper la possibilité d’obtenir l’explication salvatrice d’une confiance, d’une amitié, et parfois de beaucoup plus.

La méthode ne s’applique pas à tous les cas, mais si vous tentez un jour l’expérience d’accepter votre incompréhension comme une alternative normale à votre compréhension, ne vous étonnez pas de découvrir qu’elle vous libère de bien des tracas,  et qu’elle est le plus sublime des moyens de compréhension.

Alexandre Adjiman

Le 9 octobre 2020

  • « Les mots sont des fenêtres (ou bien des murs) », Marshall B. Rosenberg Ed. La découverte 2004
  •   « Changements : paradoxes et psychothérapie », P. Watzlawick, J. Weakland, R. Fisch Ed. Le Seuil, 1975
  • « Du silence »,David Le Breton, Ed Métaillé 2015
  • « La réalité de la réalité, confusion, désinformation communication », P Watzlawick, Ed. Le Seuil 1978
  • Images (c) voir les liens Internet

Voyager c’est risqué

Ayant été amené de façon fortuite à enseigner l’Histoire en lycée, j’ai gardé de cette discipline  l’idée qu’elle joue de façon très inconsciente un rôle important dans le comportement d’une nation, imprègne la façon de penser et le vivre ensemble. J’ai découvert à cette occasion une discipline fragile et incertaine, sujette à toutes les interprétations et manipulations possibles. Une discipline à risque donc pour ceux qui l’étudient et la « racontent », notamment pour ceux qui l’enseignent, et naturellement une discipline politiquement ingérable.  Ce en quoi j’espère que je ne vous apprends rien (sourire…)

Si j’aborde le sujet c’est que j’ai voyagé cet été en Lituanie en compagnie de mon amoureuse Florence, et qu’ayant découvert l’histoire de ce pays et rencontré ses habitants, ma vision de la discipline « Histoire » comme moyen de compréhension d’une culture m’est revenue en mémoire et m’a inspiré ce qui suit.

Pour mémoire la Lituanie est l’un des trois pays Baltes avec l’Estonie et la Lettonie. Géographiquement située au nord-est de l’Europe, elle est encadrée par la Russie, la Pologne et la Biélorussie (carte ici)

La naissance de l’unité Lituanienne se fait au 13ème siècle à partir de diverses petites tribus éparses alors qu’elles sont en lutte contre les Tatars, des Chevaliers Teutoniques et autres Chevaliers Porte-Glaives venus christianiser la population par force.

Et depuis cette époque, à quelques rares exceptions  près, les lituaniens ont été aux prises avec des envahisseurs successifs, ont subi des dizaines de guerres, établit des alliances parfois renversées, vécu des déportations, tortures, emprisonnements, disparitions de personnes et massacres collectifs…

Chose extraordinaire, malgré ce véritable essorage permanent de leur identité,  les lituaniens ne se laissent pas faire, résistent aux envahisseurs par tous moyens, ont proclamé leur indépendance trois fois, ce n’est pas un record enviable, ont conservé intactes leur langue et leur solidarité dans le combat pour la liberté,  et ne sont « enfin seuls » et chez eux que depuis seulement 30 ans !

Voyager c’est « aller voir ailleurs », c’est « faire un pas de côté » comme disent certains philosophes, pour se confronter à d’autres réalités.  Et en effet, à un peu plus de deux heures d’avion de Paris, ce vécu lituanien de résistance séculaire est palpable, il est dans l’air que l’on respire, dans les rencontres, dans la relation à leur histoire, dans la rue, dans la nature, et nous interroge sur notre propre histoire.

Pour vous permettre de comprendre ce « phénomène atmosphérique » voici  un petit aperçu historique du dernier siècle Lituanien, qui ressemble en tous points aux précédents.

Entre 1915 et 1991 la Lituanie a été envahie à six reprises, par les allemands, puis les soviétiques, puis les allemands nazis, à nouveau les soviétiques, puis les polonais, et encore un retour des soviétiques  !

En 50 ans de vie forcée et sous la contrainte étrangère, de 1941 à 1991,  les lituaniens ont perdu trente pour cent de leur population en déportations, massacres et  assassinats en tous genres commis par les allemands-nazis  et les soviétiques. Plus de deux cent mille juifs ont été cloitrés et affamés dans les ghettos, puis exterminés à l’arme automatique, chez eux, sous leurs yeux, pas à 600 kilomètres.  Ils  ont organisé diverses résistances aux occupants, tantôt avec les polonais, tantôt avec les soviétiques, tantôt seuls, et après l’effondrement de l’URSS, ils ont été les premiers  à proclamer leur (troisième !) indépendance, et à s’en défaire en septembre 1991.

Bien sûr, en trois semaines on ne peut pas tout voir et savoir d’un pays visité. Mais ce qu’il m’a semblé ressentir ici, qui résulte selon moi de la mémoire historique collective dont chacun est porteur à travers sa propre histoire et celle de sa famille,  mémoire devenue reptilienne peut-être,  c’est une sorte d’humilité, portée par un grand souffle de liberté et de respect de la nature.

D’où pouvait provenir ce sentiment ?

D’abord dans le rapport des Lituaniens à leur histoire. Loin de nos interrogations sur la part sombre de nos « grands hommes » auxquels nous aurions malencontreusement érigé des statues et attribué des places et des rues dont certains voudraient se défaire, et de nos difficultés à assumer certaines de nos périodes « honteuses », les Lituaniens assument pleinement avoir pu statufier des personnages qui ne le méritaient pas. Plutôt que de les détruire ils les ont installés dans un magnifique parc forestier, très connu et visité par les familles, histoire de ne pas oublier, et peut-être de conjurer la possibilité que cela se reproduise. ..

Probablement aussi par le sentiment de sécurité que l’on a dans la rue. L’occupation permanente du pays par des puissances étrangères avec leurs méthodes policières de surveillance et de contrôle de la population, l’arbitraire et les maltraitances, semblent avoir été à  la fois un facteur de solidarité   et une école de prudence et de mesure. Il est difficile d’oublier que pendant longtemps on ne savait jamais s’il était possible de se confier à un ami, si cet ami était un « véritable ami » ou un indicateur.  La police est aujourd’hui peu présente dans la rue, et même si les très nombreuses caméras de surveillance installées par les régimes précédents pourraient justifier cette absence, une réelle impression de tranquillité en résulte.

Ensuite par l’absence d’agressivité commerciale ambiante. Bien qu’en 30 ans d’autonomie les lituaniens auraient pu se précipiter vers une société de consommation du fait de leurs années de privations, cela s’est déjà vu, ils ne se sont guère orientés dans cette direction et gardent le rythme d’une vie modeste, proche de la nature qui les entoure : plus de 6000 lacs et d’immenses forêts !  

Le commerce se pratique dans les magasins de proximité et au bord des lacs pour le poisson fumé, et sur les marchés où l’on rencontre des producteurs de tous âges et de toutes origines.

A force d’habitude nous ne voyons plus combien la publicité dans la rue et sur les routes nous agresse subtilement. En revanche leur absence procure un sentiment de tranquillité et de repos de l’esprit semblable à celui que nous avons connu avec l’arrêt du bruit de la circulation automobile pendant le confinement…. Quel plaisir !

Leur Histoire leur aurait-elle appris ce qu’est l’essentiel ?

En tout cas les lituaniens ont un véritable sentiment de fierté d’avoir obtenu leur indépendance, d’avoir résisté à toutes les tentatives de les escamoter et d’avoir conservé leur identité. Ils sont fiers  d’être admis au sein de l’Union européenne, fiers d’avoir pu adopter l’euro, alors même que règne chez nous un certain scepticisme sur l’intérêt de l’Union Européenne et dans nombre de ses pays… L’Europe une fierté dites-vous ? Ah bon ?

Oui, et il m’a aussi semblé que leur fierté et leur plaisir de pouvoir désormais goûter à liberté se rencontrait partout, chez eux à la maison et dans la rue, à travers une libre expression de la créativité.

Dans son intérieur le lituanien fait preuve d’inventivité artistique pour la décoration, utilisant tous types de matériaux à hauteur de ses moyens : le bois le tissu, les plantes, de même que pour l’ameublement, l’éclairage,… : il imagine des suspensions originales, des tables, des chaises et tableaux très personnalisés.

L’art est également présent dans la rue, sur les places, dans les jardins avec des sculptures, et sur les murs des bâtiments où il raconte parfois leur histoire. La « parole artistique» est donnée à toutes les tendances, comme s’il s’agissait de montrer qu’il est désormais interdire d’interdire, après que la créativité a été si longtemps muselée aux mains d’un régime étranger imposant sa culture. 

Et ici la créativité est même visible dans l’élégance féminine. C’est un vrai plaisir de voir à Vilnius les lituaniennes s’habiller avec goût, ce qui peut s’expliquer par le nombre d’années de privations, mais surtout par l’absence de la concurrence des modèles diffusés à des milliers d’exemplaires par les franchises internationales, permettant ainsi aux boutiques de  proposer des robes seyantes de création et fabrication lituaniennes plutôt que chinoises….

Un dernier mot : si vous avez cru lire entre ces lignes que ce pays est resté au stade des années 90 sur le plan numérique, détrompez-vous. Leurs réseaux sont aussi performants que les nôtres, et la petite marchande, la soixantaine,  qui propose les fruits et légumes de son jardin au marché local, possède un smartphone connecté sur lequel elle demandera à Google la traduction en anglais d’un nom ou d’une question qui lui a été posée. Car elle a depuis longtemps l’habitude de rechercher des mots en russe, polonais, allemand….  Parce qu’après tout, c’est là toute l’histoire de son pays, non ?

L’histoire de Lituanie n’est évidemment pas enviable. Les lituaniens n’ont pas eu comme nous la chance de faire leur histoire eux-mêmes, beaucoup d’autres ont voulu la faire à leur place. Et je n’ai sûrement pas aperçu leurs problèmes économiques et sociaux, ni ceux de leurs relations familiales et intergénérationnelles, dont on peut imaginer les difficultés liées aux épreuves vécues.

Mais l’atterrissage à Paris m’a quand même fait l’effet d’un retour vers un monde désenchanté…

Alexandre Adjiman

Le 19 septembre 2020

PS : c’est le moment de suivre l’Histoire qui se fait sous nos yeux en Biélorussie : les lituaniens qui comprennent ce qui se joue dans cette dictature mieux que quiconque, soutiennent leurs voisins  biélorusses en envoyant des ballons d’encouragement au-dessus du pays et en organisant des chaînes humaines de solidarité…. C’est admirable !

Mensonges et hypocrisies

Que peut penser un enfant de 8 ans à qui l’on a souvent répété qu’il ne faut jamais mentir, qui découvre à 8 ans que le Père Noël n’était qu’un… mensonge ?

Il  n’y aurait en principe que trois façons de répondre à cette question :

  1. Il faut tuer le Père Noël
  2. Il ne faut pas apprendre à l’enfant à ne jamais mentir
  3. Il faut admettre que certains mensonges sont acceptables…

La petite souris qui vient chercher la dent sous l’oreiller recevrait le même traitement…

Au-delà de ces exemples anodins, nous sommes régulièrement confrontés à des mensonges, qu’il s’agisse de mensonges par omission ou d’affirmations mensongères, que ce soit en famille, au travail, en politique, avec des amis… et le premier réflexe est l’incompréhension, le rejet, et un jugement de méfiance vis-à-vis du « menteur ».

Pour ne pas tuer le Père Noël (dont j’ai gardé le meilleur souvenir), j’ai voulu savoir ce qu’il en était réellement de notre quotidien en matière de mensonges, et de quelle manière il fallait ou non culpabiliser (au cas où bien sûr…)

Une célèbre controverse philosophique sur le mensonge a opposé au milieu du 18è siècle deux philosophes,   Benjamin Constant et Emmanuel Kant.

C’est Benjamin Constant, né à Lausanne, amant de Mme de Staël dont il fréquente le cercle d’intellectuels libéraux, qui ouvre le sujet dans un opuscule politique dans lequel il pose la question : « Mentir est-il toujours répréhensible ? »  « Non – répond-il – car si une théorie (ne pas mentir) est  bonne dans l’absolu mais inapplicable dans les faits, elle est sujette à caution ».

Emmanuel Kant, né à Königsberg (Prusse Orientale), lui répond que « dire la vérité est un devoir qui ne saurait souffrir d’exception en fonction de circonstances ou de calculs »

Pour bien voir jusqu’où Kant pousse son raisonnement, il confirmera que si vous hébergez un innocent et que la police vous interroge pour savoir si vous savez où il se trouve, vous avez le devoir de donner l’indication. Il justifie cette réponse, qui en étonnera et en étonne toujours plus d’un, en expliquant que dès lors que l’on accepte des exceptions, la boite de Pandore est ouverte : « le mensonge est un crime » dit-il,  « il ne souffre aucune  dérogation ».

Au 20è siècle Vladimir Jankékévitch déclarera « qu’il n’y a de sincérité profonde qu’aimante et bienveillante », et que mentir est parfois un devoir sacré : « Malheur à ceux qui mettent au-dessus de l’amour la vérité criminelle et la délation. Malheur à ceux qui n’ont jamais menti ! » Autres temps autre argumentation. Jankélévitch a été titulaire de la chaire de philosophie à la Sorbonne. Il est l’auteur d’un « Traité des vertus ».

En remontant plus loin dans les origines de la pensée philosophique nous nous trouvons devant deux conceptions non pas du mensonge, mais de son alter ego, la Vérité. Celles de Platon et d’Aristote, tous deux grecs et contemporains, ayant vécu à Athènes au IVe siècle avant notre ère.

Pour Platon il ne peut y avoir qu’UNE  Vérité. Si  une personne est cachée dans la maison affirmer qu’elle n’y est pas est inexact, d’où une contradiction matériellement inacceptable au regard de la Vérité.  Cette vision, dont nous sommes profondément héritiers, est entre autres à l’origine de concepts tels que le monothéisme : puisqu’il ne peut y avoir deux Vérités il n’y a qu’un seul Dieu. Une Vérité exclut toute autre. Il ne peut y avoir ordre et désordre en même temps.

Aristote (disciple de Platon…) ouvre la voie à la « vérité conjecturelle », c’est à dire au contexte dans lequel  la certitude s’affirme. Dès lors deux convictions contradictoires peuvent être vraies ensemble. La logique et la cohérence ne sont pas le filtre intangible de la vérité, car elles ne sont elles-mêmes que des apparences, construites sur d’autres convictions. Le réel est le lieu permanent des contradictions.

Paul Veyne, historien de l’antiquité, affirme que « la civilisation grecque était par excellence celle de la conciliation des contraires, de l’ambiguïté du monde. La cohérence n’est jamais qu’une façade »

Mais comment fait-on pour concilier les contraires ? Toujours selon Paul Veyne,  « notre esprit ne se met pas au supplice quand, semblant se contredire, il change simplement de programme de vérité ». Autrement dit, pour attribuer la qualité de mensonge à une affirmation il est nécessaire de s’assurer préalablement du « programme de vérité » sur lequel cette affirmation s’appuie. Ainsi lorsque l’on dit que quelque chose est « aussi vrai que deux et deux font quatre », il est utile de se souvenir que c’est en base dix, (le programme de vérité) et seulement dans ce cas.

De fait, bien souvent entre deux convictions qui s’opposent il n’y a pas lieu de déclarer la guerre, parce que l’une serait juste l’autre fausse, l’une qui a raison l’autre qui a tort, l’une qui ment l’autre pas. Leur coexistence peut s’expliquer par un historique ou un contexte différents, où les points de vue loin de s’exclure s’enrichissent, s’additionnent, ne se tuent pas. Bien des conflits se résolvent par cette simple mise en évidence.

Naturellement le « pur mensonge » existe aussi,  celui qui est sciemment destiné à cacher une vérité identifiable comme telle, dans le but de tromper, de faire du mal, d’en tirer un avantage …

Et disant cela je me dois d’ajouter qu’il en est de même de la « vérité pure » : elle existe aussi, même si elle se fait rare, et des hommes comme Bruno Giordano l’ont payée de leur vie : il fut torturé et brûlé vif par l’Inquisition pour avoir contesté la thèse géocentrique et n’avoir pas voulu en démordre. La vérité demande du courage, Galilée ne l’a pas eu mais on le comprend. Sa  mort n’ayant pas modifié la vision qu’il avait du cosmos, Giordano est aujourd’hui honoré d’une statue Piazza Campo di Fiori, à Rome… Espérons qu’il la voit !

La mauvaise réputation du mensonge résulte donc de l’influence considérable de la pensée platonicienne, celle de la vérité unique, avec un  grand V, parfois située aux confins du dogmatisme. Elle a ouvert la voie à une conception binaire du monde, donnant surtout lieu à la vérité tyrannique que vous avez certainement déjà rencontrée en abordant les sujets politiques, religieux ou d’argent avec des amis ou en famille.

Plus contemporaine, la théorie de la complexité développée par Edgard Morin est venue à notre secours pour nous aider à sortir du schéma cartésien de cohérence et de rationalité mathématique. Pour que nous sachions mieux réfléchir et agir, sa « Méthode » convoque de nombreuses disciplines (notamment biologique, sociologique, anthropologique), permettant de saisir tout le réel dans sa globalité, et ses multiples vérités.

Au-delà des débats d’idées, il serait utile de comprendre que le petit mensonge quotidien que nous pouvons  observer est le fruit indispensable de notre liberté. C’est grâce à lui que nous pouvons préserver notre intimité, notre jardin secret, nos petits ou grands problèmes, nos déceptions ou nos espoirs, et d’une manière générale ce que nous ne pouvons ou ne souhaitons pas partager, consciemment ou inconsciemment. Difficile d’y échapper, car c’est sans doute à ce moment que  nous sentons que la curiosité d’autrui devient parfois « un vilain défaut ».

 L’hypocrisie est fille du mensonge.

« Hypocrinomai » signifiait en grec ancien « interpréter ». Le sens a évolué vers l’idée de feindre, de simuler, de jouer un personnage.

L’hypocrisie est un arrangement par lequel le comportement affiché d’un individu en société en cache un autre, non-dit, parfois seulement soupçonné, parfois « évident » voire choquant.  Il s’agira par exemple de la petite conviction écologique du propriétaire d’un puissant véhicule 4×4, ou d’une énorme hypocrisie politique, comme celle des masques de protection contre le COVID 19, supposés inefficaces tant qu’ils étaient indisponibles, pour – mal – dissimuler une faute de gestion. N’est pas pas Bruno Giordano qui veut !

L’hypocrisie est largement développée dans le monde politique, syndical et professionnel.

Comme l’explique Marcel Gauchet dans « Comprendre le malheur français », pour se faire élire la plupart des candidats élaborent les programmes que leurs électeurs attendent d’eux, en sachant pertinemment qu’ils ne pourront en réaliser qu’une faible partie : c’est que leur objectif n’est pas vraiment la réalisation du programme mais plutôt la prise du pouvoir. Il est curieux de constater combien cette pratique hypocrite ayant cours depuis des décennies, elle fonctionne toujours, et surprend même encore ! Serions-nous plus ou moins complices de cette comédie ?

Dans le monde professionnel, les mauvaises conditions de travail qui le rendent inefficace ou dangereux, le sexisme, la discrimination, les abus de pouvoir, voire l’humiliation, sont parfois acceptés par contrainte et lassitude. Chacun « ferme les yeux » et on se tait, faute de pouvoir faire autrement, et poursuit ses activités dans un climat de mal-être et de souffrance. Absentéisme, stress, dépressions et burn’out … lèvent le voile.

Frédéric Nietzsche expliquait l’hypocrisie de façon percutante: «  Nous avons l’hypocrisie  pour ne pas mourir de la vérité ».

Oui, pour désagréables qu’ils soient, le mensonge et l’hypocrisie sont des moyens de protection de notre vie privée, et leur emploi n’est pas systématiquement coupable et condamnable. L’exemple le plus courant est la réponse que nous faisons à la question  ordinaire « Comment vas-tu ? » qui donne lieu dans bon nombre de cas à un mensonge lui aussi ordinaire, par réflexe de préservation de notre intimité. Car répondre « tout va mal » n’est pas forcément possible, et c’est pourquoi « la vie ordinaire est faux-cul », claironne Adèle Van Reeth, dans un joyeux et émouvant roman, où elle tente de la décrypter.

Dans son « Eloge de l‘hypocrisie », Olivier Babeau lance une alerte et nous met en garde contre la possible disparition de l’hypocrisie ! Ne riez pas, c’est sérieux : « L’opacité nous protège », dit-il, et le développement excessif de la société numérique nous conduit, avec notre accord tacite et parfois enthousiaste, vers la transparence à tout va de nos vies. Alors viendra le jour où la tranquillité obtenue grâce à nos petits mensonges et nos confortables et anodines hypocrisies ne sera plus possible… Pour en savoir plus sur notre avenir, l’accès à nos données personnelles et leur utilisation à des fins incontrôlables et suspectes, il suffit de tourner notre regard vers la Chine.… Sommes-nous prêts pour ce monde ?

Finalement, bien que leur présence dans la société soit quasi permanente et leur rôle souvent essentiel au fonctionnement plus harmonieux que conflictuel des relations humaines, le mensonge et l’hypocrisie continuent d’avoir une réputation sulfureuse. Pourtant, en n’étant plus dans le déni de leur capacité à nous protéger du caractère de plus en plus intrusif de notre environnement, nous pourrions plus facilement en détecter la forme plus ou moins nocive, écarter les incompréhensions, et peut-être nous rendre la vie plus douce…

Malgré tout, disons-le clairement : exprimer la vérité reste bien sûr le meilleur choix de réponse à une question… lorsqu’aucun obstacle ne s’oppose à la formuler, et avec le discernement qui s’impose.     

Nous voici revenus à notre point de départ : la bonne nouvelle c’est que le Père Noël peut tout à la fois exister et ne pas exister, il n’y a à cela ni mensonge ni hypocrisie….

Ouf !

le 11 juillet 2020

Sources : « Le Banquet » Platon, Livre de poche ; « Le droit de mentir », Emmanuel Kant, Benjamin Constant, Livre de poche ; « Traité des vertus » Vladimir Jankélévitch  Champs Essais ; « Les grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » Paul Veyne Points Essais ; « Eloge de l’hypocrisie », Oliver Babeau, Editions du Cerf ;   « La vie ordinaire » Adèle Van Reeth, NRF Gallimard ; « La pensée complexe », Edgard Morin, Edition Points ; « Comprendre le malheur français », Marcel Gauchet, Eric Conan, François Azouvi, Editions Folio Actuel.

Merci à Amélie Bigeard pour sa relecture et son avis.

« La bonne épouse »

« La bonne épouse » est en tête du box-office annonce la presse… !   C’est  un film de Martin Provost, sorti le 11 mars 2020, actuellement en salles. Martin Provost  c’est aussi « Séraphine » et «  Sage-femme »… Le film m’est chaudement recommandé, j’y vais.

Un film « jouissif » comme le dit la critique. Juliette Binoche et François Berléand, aidés par Yolande Moreau, parfaits pour incarner la femme dans le couple des années 50, soumise au bon vouloir de son époux pour assurer son bonheur par des qualités de parfaite ménagère sachant « tenir sa maison ».

(Le synopsis : Tenir son foyer et se plier au devoir conjugal sans moufter : c’est ce qu’enseigne avec ardeur Paulette Van Der Beck dans son école ménagère. Ses certitudes vacillent quand elle se retrouve veuve et ruinée. Est-ce le retour de son premier amour ou le vent de liberté de mai 68 ? Et si la bonne épouse devenait une femme libre ?)

J’en suis sorti avec la perception des formidables avancées de la société dans le domaine de l’émancipation des femmes grâce à cette révolution culturelle.

En effet, le modèle de « la bonne épouse » qui prévalait dans les années 50 à 70, celui du formatage de la future « femme au foyer » par l’école ménagère (il y en avait des centaines…), c’est la réalisation du fameux trousseau (broderie de draps, serviettes, etc..), l’apprentissage à « cuisiner les bons petits plats qui retiennent le mari », savoir repasser une chemise, se soumettre au « devoir conjugal », être fidèle et économe, etc……

Le film se termine donc en mai 68, avec un final de comédie musicale imaginé sur une danse endiablée, une chorégraphie musclée, et les louanges chantées de la femme libérée.

Malgré cette très bonne réalisation le film m’a mis mal à l’aise sans vraiment savoir pourquoi. Etait-ce parce que pendant la projection il y avait dans la salle un certain nombre de femmes qui s’esclaffaient et commentaient chacun des clichés du comportement de la bonne épouse de ces années-là, dont elles avaient peut-être été elles-mêmes un modèle au vu de leur âge ?

Ou était-ce parce que j’ai eu le sentiment que pour les besoins de la cause le film fait des femmes d’alors, c’est-à-dire pour un certain nombre de nos grands-mères et de celles qui les ont précédées, des potiches, alors qu’elles ne faisaient sans doute qu’être de leur époque ? En tout cas il n’est pas certain qu’un film qui serait tourné dans 50 ans sur la condition des « épouses » d’aujourd’hui montrerait que toutes les femmes sont des Simone de Beauvoir ou des Olympe de Gouges…

Désireux de comprendre je suis retourné voir le film une seconde fois. J’ai compris cette fois que pour accepter la logique de l’explosion de joie finale et l’optimisme affiché sur les  promesses de changement de la condition féminine, il fallait faire semblant d’ignorer la suite des évènements… Pas facile !

Bien sûr il ne s’agit pas de contester les conquêtes de la « nouvelle bonne épouse » vantées par le musical : elle sera maître de son corps (contraception, sexualité, enfants…), elle sera financièrement autonome (compte bancaire, revenus …), elle sera indépendante (formation, métiers…), et aura le choix de sa vie sociale (amour, vie conjugale et maritale)….

Mais patatras ! Nous savons aujourd’hui qu’il y a loin, très loin, des espérances investies dans la libération de la condition féminine en mai 68 à la situation des femmes d’aujourd’hui.

Où en sommes-nous de ce bonheur annoncé ? Que s’est-il réellement passé et pourquoi ?

Dans le domaine conjugal les femmes ne sont certes plus les « potiches » qui nous ont été présentées (pour autant que l’on veuille admettre que cette condition puisse leur être attribuée), mais elles sont victimes d’une nouvelle situation que l’on appelle « charge mentale ». Car la femme conserve son désir d’enfants et accompagne l’homme dans ce même désir. Et si elle porte encore largement les responsabilités de cette charge, elle continue de porter majoritairement celles du foyer, même si elles peuvent en principe être mieux partagées, tout en étant désireuses, à juste titre, de s’accomplir dans les activités professionnelles qui lui sont ouvertes.

La pandémie du COVID 19 et son confinement ont même montré un accroissement de cette charge mentale, alors qu’hommes et femmes étaient exceptionnellement logés à la même enseigne pendant cette période.

De plus la situation des femmes dans le cadre conjugal (ou ce qui en tient lieu), bien que très différente d’hier, ne semble pas avoir fait d’immenses progrès. On y trouve beaucoup de précarité, de violences, d’injustices, d’inégalités, de misère parfois, et l’on a même dû inventer une nouvelle statistique dans le cas des séparations, celle des féminicides.

Quant à la pesante société patriarcale du film, elle n’est évidemment plus la même aujourd’hui, mais est-elle moins patriarcale ?    

Pour qu’elles aient leur mot à dire dans la société et contribuent aux décisions, il y a bien eu des progrès en matière de représentativité des femmes. Mais nous savons que ces progrès ne se sont pas faits en termes d’évolution des mentalités, mais en termes de législation, ce qui est évidemment très différent. Comme pour le racisme ou pour le handicap, nous sommes dans la mise en œuvre d’une discrimination positive. Dans les conseils d’administrations, les élections politiques, les associations, …. la parité hommes-femmes n’est pas un choix volontaire de représentativité destiné à refléter la société, elle est une contrainte. Est-ce une avancée pour les femmes de devoir « exiger la parité » pour exister ? Hum…

Autre démonstration de la puissance du patriarcat dans la société qui ne nécessite pas de commentaire tant il est clair : la naissance des mouvements #balancetonporc et #metoo et les comportements qu’ils dénoncent.

Côté sexisme, selon Catherine Horvilleur, (l’une des quatre femmes rabbins en France), l’origine du « sexisme ordinaire » à l’égard de la femme serait du même ordre que l’antisémitisme, c’est-à-dire de l’ordre du « bouc émissaire ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Le « sexisme ordinaire » est celui qui dans une conversation place de façon automatique la femme dans un rôle subalterne ou secondaire. Les femmes le détectent facilement et l’agression est du même ordre que celle de « l’antisémitisme ordinaire » pour les juifs (les petites blagues dites « normales » et inoffensives qui ne sont rien d’autre que de l’antisémitisme de routine).  Il faut comprendre dans cette analyse de Mme Horvilleur que le sexisme ordinaire ne serait pas plus près de s’éteindre que l’antisémitisme ordinaire… Vous imaginez ?

Qu’en est-il des espoirs mis dans le travail et les ouvertures professionnelles ? La féminisation des noms : aviateur-aviatrice, auteur-auteure ou écrivaine, ingénieur-ingénieure….Formidable ! Il reste simplement une différence moyenne de 24% dans les rémunérations entre le nom masculin et le lettre « e » de sa féminisation…Il y a bien des lois, mais patience que diable !

Et qu’en est-il enfin de la « libération sexuelle » annoncée dans le final de « La bonne épouse » ?

La façon dont la sexualité des femmes était vécue dans les années 50 n’est bien sûr plus la même aujourd’hui. Bravo pour la contraception, l’IVG, la PMA… Mais la libération annoncée est-elle devenue une réelle libération ou s’est-elle transformée en une tyrannie du plaisir ? Ne voit-on pas aujourd’hui des mouvements pour dénoncer la pression de la performance sexuelle, tant du côté féminin que masculin, avec même des phénomènes de rejet pur et simple ?

Au final le film donne le sentiment que de la femme des années 50 ne choisissait pas sa vie, suivait un chemin tout tracé et immuable, et que mai 68 avait ouvert de nouveaux choix de vie dans tous les domaines : vie conjugale, vie de famille, vie professionnelle, vie sexuelle, bref dans toute sa dimension humaine.

C’est vrai, la femme peut désormais mieux choisir sa condition, mais nous venons aussi de voir quelques-uns des effets pervers de cette liberté.  S’il n’est pas nécessaire d’attendre 50 ans pour écrire « la bonne épouse » version 2020, il n’est évidemment pas non plus question de dire « c’était mieux avant ».

Mais le rêve libérateur du final de « La bonne épouse » s’est trouvé perverti pour atteindre les graves dégradations que nous connaissons. Que s’est-il passé ?

Peut-être que ce que nous aimerions au fond, au-delà de toutes les nouvelles et incontestables libertés acquises dans le domaine des relations entre les hommes et les femmes (procréation, identité, formation du couple…), c’est tout simplement plus de respect, de bienveillance, d’écoute, et d’attention des uns envers les autres.

Pas  de nécessité de lois, de technologie, de combats ou d’argent pour cela.

Anne Dufourmantelle, psychanalyste et philosophe écrivait : « L’amour est l’art de la dépendance* ». Bien sûr, car qu’est-ce qu’un amour sans dépendance ? Ce qui me semble important ici c’est le mot « art », car toute la réussite de la relation amoureuse est inscrite dans cet « art », si difficile à exercer, mais si passionnant !

Cette vision de l’exercice d’un art dans la relation de dépendance amoureuse ne pourrait-elle pas aussi s’appliquer à l’ensemble des relations entre les genres ? Après tout, les hommes et les femmes ne vivent-ils pas déjà dans la dépendance les uns des autres pour l’éducation, la santé, le travail, les loisirs… ?

Toutes et tous artistes ? Est-ce possible ? Oui, le monde n’avance que par utopies, c’est prouvé !

 Trêve de réflexions : allez-voir « La bonne épouse », vous passerez un très bon moment !

Le 5 juillet 2020

  • Anne Dufourmantelle, « Eloge du risque » livre de poche 

#guillotine2020*

Après la très inadaptée terminologie  «distanciation sociale» voici  venu sur le devant de la scène le mot « déboulonner ».

Le langage a ses modes et ses modes parlent de notre temps.

« Déboulonner » vient donc de surgir dans nos informations quotidiennes, et de l’Amérique à l’Angleterre on déboulonne des symboles, des personnages, des catégories de personnes…. En France Colbert est sur les rangs avec son « code noir » esclavagiste, et Jules Ferry, initiateur de l’école publique laïque et obligatoire, mais  aussi promoteur d’une politique coloniale fondée sur des idées racistes.

Dans un article publié dans « The spectator » un chroniqueur de ce journal anglais se réjouit d’avoir vu jetée à l’eau la statue érigée vers 1890 à Bristol, d’Edward Colston. Il s’agit d’un négrier qui mettait à la mer les esclaves malades parce que n’ayant plus de valeur marchande.  « On ne refait pas l’histoire », déclare ce chroniqueur qui se réjouit de l’évènement : « l’histoire se fait là, devant nous, et cette statue jetée à la mer par la foule en liesse est un évènement de l’histoire : l’histoire c’est ce qui arrive ».

 Que peut bien signifier ce phénomène ?

Que sur un plan purement factuel il y ait peu de personnages ayant marqué leur temps de leur empreinte qui soient « blancs comme neige », n’ayant commis aucune erreur de jugement ou   action répréhensible, est une évidence. Si ce n’est au regard de leur époque, cela peut l’être avec le regard que nous en avons aujourd’hui : les découvertes scientifiques et l’évolution des mœurs aidant, ce qui était acceptable hier peut ne plus l’être désormais. On le comprend.

Faire disparaître les traces honorifiques d’un personnage dont le rôle politique ou culturel s’avère contestable à la lumière du temps qui passe est très tentant….C’est d’ailleurs ce qu’on a vu dans plusieurs pays libérés de la mainmise de l’Union Soviétique, où Staline fut pas mal « déboulonné ».

Dans une autre culture, celle de la foi et des croyances religieuses, les talibans ont « déboulonné » nombre de statues et détruit des sites entiers faisant référence à des conceptions païennes à leurs yeux, provoquant l’indignation du monde de voir des lieux millénaires, chargés de l’histoire de l’Humanité, disparus à jamais.

Sur le plan d’une comparaison des valeurs d’une époque révolue par rapport à la nôtre, à l’évolution de la science, des mœurs, de la morale, et aux leçons de l’histoire, peu de statues en place pourraient résister au « déboulonnage », et une quantité invraisemblable de rues devraient être débaptisées !

Ce n’est sans doute ni toujours possible ni vraiment nécessaire : d’autres mesures peuvent être prises, plus complètes et plus démocratiquement, pour que l’action de ces ex-illustres personnages soit mieux connue, et nuancée comme il se doit. Le blog « You will never hate alone » de Laurent Sagalovitch et quelques autres donnent des pistes.

En prenant un peu de recul sur le phénomène, ces « déboulonnages » physiques, marteaux, pioches, grues et clés à molette en mains, ne seraient-ils pas la version musclée d’une tendance générale en cours, consistant à pointer du doigt des comportements jugés immoraux, inacceptables ou parfois simplement dérangeants, qui se développerait dans la société?

Voyons quelques modèles.

Les personnages politiques sont  une source intarissable de comportements contestables, comme ce fut le cas de Benjamin Griveaux,  « déboulonné » en quelques heures de sa candidature à la mairie de Paris sur la base de révélations de faits d’ordre privé, jugés par l’opinion comme inacceptables au regard des ambitions qu’il poursuivait. La liste d’exemples du même genre est très longue.

Le monde du spectacle est également très concerné avec notamment le producteur Harvey Weinstein et ses multiples agressions sexuelles. Comme lui, bien d’autres personnes ont été poursuivies pour des motifs semblables dans le monde du sport, de la danse, du cinéma et du spectacle en général.

Pour avoir souvent eu raison de dénoncer des faits répréhensibles, les réseaux sociaux ont désormais le super pouvoir de détruire quasi instantanément l’image de quelqu’un nonobstant la présomption d’innocence qui devrait pourtant toujours prévaloir.

La « libération de la parole », (terminologie politiquement correcte de notre temps pour dire « dénonciation », quand ce n’est pas parfois « délation »), justifie l’expression d’une libération de toutes les frustrations d’une société où le silence complice et l’hypocrisie ont prévalu depuis trop longtemps, et prévaut encore. Chaque jour, ou presque, nous apporte une nouvelle mise au pilori d’une personne, ou d’une catégorie de personnes,  la découverte d’une pression occulte inappropriée, d’une nouvelle rumeur,… Elles enflent, explosent, occupent le paysage avec force, et disparaissent remplacées par une autre, tout ceci rappelant d’une certaine façon les lynchages auxquels les foules participaient au moyen âge, ou le spectacle très couru de la guillotine sur la place de Grève….

Des scientifiques comme le professeur Raoult, dont les compétences sont mondialement reconnues, sont tantôt portés aux nues tantôt trainés dans le caniveau selon les besoins. Ils sont victimes du besoin de boucs émissaires d’une opinion prompte à enfourcher n’importe quelle monture permettant d’occuper les conversations et de disposer du « pouvoir de juger ».

C’est ainsi que malgré leur sens des responsabilités reconnu dans la mission qui est la leur, les enseignants ont été accusés par les réseaux sociaux, aussitôt relayés par les médias, d’avoir tiré profit de l’enseignement à distance pour « prendre des vacances » pendant le confinement… Aucun élément sérieux ne justifiait pourtant cette affirmation….

C’est sans doute aussi dans cette tendance de « libération de la parole » que la Mairie de Paris a pu mettre en place un site internet de dénonciation des hébergeurs de la plateforme Airbnb. Sous prétexte de « civisme » (sic !) les habitants peuvent donc dénoncer leur voisin….

Enfin, parce qu’ils exprimaient le ras-le-bol de la précarité de leur situation et son aggravation, il ne faut pas douter que  les Gilets Jaunes ont eux aussi été déboulonnés comme étant « dérangeants » dans leur revendication, leur quasi disparition de la scène n’étant pas, à notre connaissance, le résultat d’une réponse apportée à leur situation.

La police qui est en principe le « corps défendant » de la société et  responsable de sa sécurité, est soumise à de fortes pressions pour son action répressive dans ce mouvement  comme dans d’autres, et son éthique et sa fonction sont bousculées. Le magazine Courrier International rapporte d’ailleurs ces jours-ci un article intitulé « La police française sur le gril » publié dans le Wall Street Journal, qui fait état de ses « procédés brutaux ».

Et de quoi pourrait être le signe de cette tendance générale à trouver un intérêt à dénoncer, juger, condamner, dénigrer, guillotiner, être à l’affût du moindre faux pas, supposé ou réel, du comportement irresponsable de telle ou telle personnalité, alors que nous rencontrons dans la rue tant de précarité, et que tant de sujets plus dramatiques mériteraient toute notre attention ?

Pourrait-elle être le signe d’une perte du sens des priorités ? D’un aveuglement à l’essentiel ? D’une indifférence égoïste ? D’un individualisme porté à son paroxysme ? D’une valeur suprême attachée aux biens matériels ? D’une vie ennuyeuse  dont les  « Closer » de la politique cherchent à nous distraire par les « pot-aux-roses » quotidiens dont ils nous alimentent ? D’un manque de projet personnel ou de société ?

Peut-être tout cela à la fois…. 

De toute manière, ce n’est pas l’information qui est en cause, elle est le fer de lance de la vie démocratique. C’est l’usage que nous en faisons, il est notre choix, n’en doutons pas.

Le 25 juin 2020

  • #guillotine2020 : apparu sur les réseaux sociaux des Etats-Unis, le hashtag guillotine2020 se moque du romantisme des stars et de leur déconnexion face à la pandémie. Il est devenu politique en France comme « une résurgence numérique de l’inconscient sans culotte », selon Nicolas Santolaria dans « Le Monde ».

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